ROLEPLAY


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#16 [fr] 

Alors qu'ils avancent vers l'ouest, en direction de ce qu'ils pensent être Fort-le-Phare, le mektoub d'Eeri s'écroule derrière eux. L'ancienne légionnaire a beau le tirer, lui gueuler dessus, rien n'y fait, le mektoub refuse de se relever.

- On devrait alléger ton toub Eeri, il porte trop de poids, suggère Azazor.

Sans attendre son accord, il commence à farfouiller dans les sacs du mektoub pour virer ce qui est superflu. Dans l'action, il fait tomber les oeufs d'izam de Dorothée.

- ramèch! Je les avais oublié ceux-là!
- mais attention triple bodoc! Oh tiens, deux oeufs ont éclos...

Malheureusement, les deux jeunes izams, restés enfermés dans la boite d'oeuf, ont fini par mourir et pourrir. Une odeur rance se dégage de la boite et des vers commencent déjà à grouiller sur les jeunes cadavres.

- Ça pourrait toujours faire un repas, au point ou on en est...

Azazor a un haut-le-cœur à la proposition d'Eeri. Puis sentant son estomac crier famine, il déglutit.

- On allège, ensuite on mangera ce qui n'est pas trop pourri.

Farfouillant toujours, il tombe sur une étrange boite.

- C'est quoi ce truc, marmonne-t-il en commençant à ouvrir la boite.
- Oh rien, donne moi ça, je m'en occupe, dit Eeri d'une voix sèche, se précipitant pour prendre la boite des mains du fyros.

Azazor garde fermement la boite dans les mains, défiant Eeri du regard.

- C'est quoi?
- Des... Du... Enfin, rien quoi. Quelque chose que je veux expérimenter. Et aussi probablement une monnaie d'échange. Donne moi ça.
- talen, éructe-t-il en tirant la boite à lui.

Eeri résiste. Azazor aussi. On dirait deux enfants se chamaillant pour un jouet. La boite leur glisse alors des mains et s'ouvre au contact du sol. Une dague, quelques petites fioles, et une plus grande, qui s'échappe et roule sur le sol, un peu plus loin, sous les yeux terrifiés d'Eeri.

- C'est ce à quoi je pense? demande-t-il froidement.
- Oy... talen... Tu as raison, c'est sans doute ce à quoi tu penses.

Eeri se baisse, essayant de garder son calme autant que possible, et ramasse précautionneusement la fiole.

- J'ai beaucoup souffert pour obtenir ceci, j'aimerais mener cette expérience jusqu'au bout.

Azazor, sous la fatigue et la peur accumulée jusqu'ici, explose de rage.

- ET TU COMPTAIS M'EN PARLER QUAND?

Il attrape alors violemment un sac sur le mektoub qui meugle de désapprobation.

- Et là dedans, y'a quoi? Une bombe à goo? Une artefact karavan? Une tête de kami?

Sans attendre la réponse, il jette le sac au loin et en prend un autre.

- Et celui-là? C'est celui avec des ouvrages dérobés à l'académie impériale?

Il le balance alors sur Eeri qui esquive.

-T'es qu'une merde Eeri depuis que t'as quitté les légions fyros! Une pauvre trainée qui fricote avec les pourris de ce monde, qui s'embrouille avec ses amis, qui... qui trahis, qui ment!! ramèch, à moi! TU ME MENTS A MOI!!!

Eeri reste un moment silencieuse, essayant de contrôler sa respiration rapide et ses tremblements. Lorsque le fyros s'assoit finalement en lui tournant le dos, encore bouillonnant de colère, elle répond de sa voix la plus calme :

- dey. Je ne t'ai pas menti. Tu ne m'as jamais demandé ce qu'il y avait dans le sac de mon mektoub. Tu ne t'en es pas préoccupé.

Après un temps, elle ajoute :

- Et si t'étais intéressé par connaître ce à quoi nous allons nous frotter là-bas, plutôt que de passer ton temps à blanchir dans les sous-sols de l'académie en reluquant des cartes, tu comprendrais mes choix.
- Ah parce que tu crois que je n'ai pas réfléchi à ça? Tu crois que je n'ai aucun plan? J'ai pas attendu Eeri pour avoir une idée de comment passer la forteresse maraudeur. Eeri qui se trimballe avec du poison récupéré chez je ne sais quel orskos sans en avertir son compagnon de route. Eeri qui pense qu'il suffit de se pointer chez les marauds avec du poison comme monnaie d'échange.

Azazor se tourne vers la fyrette derrière lui et l'observe intensément.

- J'ai jamais rien dit à propos de tes saloperies d'expériences sur la goo, par loyauté. J'attends la même chose de toi. Tu me dis tout ce qui concerne notre voyage ou tu fais demi-tour.

Il se lève alors et récupère son sac. Il sort la carte de Barmie et regarde le ciel, tentant de repérer l'astre du jour à travers la brume.

- Et si...

Eeri explose.

-Ça suffit! Tu me considères comme une idiote? Mes saloperies d'expériences, comme tu dis, tu ne t'es même pas intéressé à la raison qui m'a poussée à les faire. Tu me considères comme une hache avec des jambes? Un garde du corps? Vas-y ! Continue tout seul. Tu ne feras pas 200 mètres...
- Alors arrête de mentir bordel! T'as déjà oublié les piliers fyros?
- D'accord, tu veux tout savoir? Oui, j'ai une bombe à goo dans mon sac. Des filtres contre la goo, aussi, que j'ai même installés sur ton casque puant. J'ai de quoi soigner une intoxication. J'ai du poison, mais aussi des antidotes. Mais toi, raclure de fumier de bodoc, tu es tellement buté que quoi que je fasse...

Sans lui laisser finir sa phrase, Azazor s'approche d'elle et lui envoie une baffe à en décoller le cuir d'un ploderos, envoyant valser la fyrette à terre.

- Le bodoc il a encore de quoi te...

Légèrement sonnée, Eeri riposte en balayant les jambes d'Azazor d'un coup de pied, donnant aussi l'occasion au fyros d'étudier la sciure de près. Celui-ci la regarde avec des yeux meurtriers mais reste au sol.

- Tu veux qu'on entre-tue c'est ça?

Après un silence lourd et immobile, Eeri crache la sciure qu'elle a failli avaler dans sa chute, grognant quelque chose d'inintelligible.
Le fyros, toujours fulminant, se relève sans regarder la fyrette.

- Si tu veux continuer avec moi, tu m'obéis concernant la route à prendre.

Il pointe un doigt en direction de l'est.

- Fort-le-Phare doit être par là. Récupère tes merdes et en avant. Cet endroit me rend fou.
- Alors tu ne lèves plus jamais la main sur moi. On suit ta route, mais tu ne lèves plus jamais la main sur moi.
- Commence donc par ne plus me mentir.

Eeri se relève lentement, puis s'approche du mektoub et farfouille dans son sac, pour en sortir une fiole dont elle fait boire la moitié à l'animal, lui tapotant la tête.

- Pfff, d'abord je n'ai jamais mise en doute ta route, grommelle-t-elle.
- Ah bon? Et qui nous a...

Une vibration sourde se fait soudain entendre, qui en fait lever le mektoub de peur.

- Il.... Il ne faut pas rester là, dit Azazor d'une voix légèrement étranglée.

Il se met alors en route sans l'attendre, un murmure rapide et chaotique au lèvres. Avec toute la vivacité dont elle peut faire preuve, Eeri ramasse et remballe la plupart de ses paquets et les bourre dans le sac du mektoub, gardant ce qu'elle ne peut y mettre à la main. Puis, attrapant d'une main la lanière de l'animal qui cette fois suit sans se faire prier, elle rattrape le fyros qui marche d'un pas rapide vers l'ouest en jetant de temps à autre un regard terrorisé vers l'horizon brumeux. Eeri regarde à son tour l'horizon, intriguée.
"Ce bodoc est parano. Ce n'est rien que le craquement de l'écorce", maugrée-t-elle pour se rassurer.


Texte écrit à quatre mains par Azazor et Eeri

Last edited by Eeri (4 weeks ago)

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#17 [fr] 

Journal de bord d'Eeri
Sans doute Nivia, 2nd AC, 2618. Ou 3rd AC, nous ne savons plus.

Fini de jouer.
Cet endroit a raison de notre discernement.
Si j’ai vraiment un conseil à laisser, si on arrive au moins à laisser une trace de ce voyage, et qu’on ne crève pas bêtement en route, c’est bien celui-là : Prenez un guide, mes petits. Laissez votre fierté de fyros de coté, votre dignité de matis, votre assurance de tryker, et votre… qu’importe, je ne trouve rien pour les Zoraïs... Laissez tout de côté, prenez un guide. Reconnaissez que vous ne serez pas à la hauteur. Personne ne peut l’être. Ah, si, votre certitude de Zoraï. Au final, tout ça est pareil, certitude, dignité, fierté… Vous allez crever. Nous allons crever.

Ce que nous venons de traverser, ce qui s’est passé entre Azazor et moi, je ne l’écrirai pas ici. Je ne veux pas laisser ça aux générations futures. Nous ne sommes pas nous-mêmes, nous sommes à cran. Le moindre détail devient prétexte à des querelles sans fin. Bon, nous aurions du mettre certaines choses sur la table depuis bien longtemps, avant notre départ. Mais Il n’aurait pas accepté mes méthodes de toute façon… À tort ou à raison.
Je fais mon possible pour ne pas lui montrer que je flippe. Il me dit avoir vu "quelque chose". Et ça semble assez pour qu’il puisse occulter pas mal de choses et se concentrer sur la route. Ou alors, il joue avec moi, c’est son tour, mais il n’a pas assez d’énergie pour inventer une histoire correcte. Quelque chose, une forme, gigantesque, dans la brume. Des yeux. Encore des yeux, il voit des yeux partout. Je crois que je vais devenir aussi folle que lui ici. Je n'ai vu que de la brume.

D’abord, nous devons rejoindre Fort-le-phare. Nous avons besoin de repos et de manger autre chose que des graminées. Ensuite nous pourrons parler, et prendre une décision. Si on ne crève pas avant.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#18 [fr] 

Journal de bord d'Azazor

2618 Dia tria quadria.... qu'importe

Je ne dors pas.

Les Yeux. Ils sont là, dans la nuit. La Bête est là aussi. Elle fait vibrer l’air de son meuglement.

Eeri dort. Mais elle a peur, je le sais. Elle tremble dans son sommeil.

Si on ne fait pas de bruit, la Bête ne s’approche pas. Mais les Yeux nous regardent. Ils attendent qu’on s’endorme pour se rapprocher. La technique, c’est de dormir assis. Comme ça, les Yeux ne savent pas qu’on dort et ne se rapprochent pas.


Nuptina 3450 après Dexton

Je ne dors pas.

Eeri pousse un gémissement. Elle doit rêver des Yeux. Ou de la Bête. Le jour, elle ne me croit pas. Mais la nuit… la nuit même les plus irréductibles finissent par voir l’indicible.


3450 après la mort de mon père

Encore une nuit à veiller et dormir assis. Demain, nous quitterons je l’espère LEUR territoire.

On va partir oui. J’ai vu la tour ce matin à l’aube. L’espace d’un instant avant que la brume la recouvre. Une tour penchée, tordue, comme un mauvais rêve.
Eeri ne sait pas. Je n’ai rien dit. Si c'est une hallucination ??? Et puis, j’aime voir Eeri trembler dans son sommeil.Tu as peur Eeri ? Tu as peur des Yeux n’est-ce pas ? Tu ris le jour, mais la nuit… La nuit ils t’observent toi aussi. Ils voient que tu dors.

MOI AUSSI je te vois dormir Eeri

Fragile                 Faible                        Seule dans tes rêves


2799 après la mort de Lykos

Des pas                 le vent                        crac fait l’écorce. L’écorce aux pieds de géant. La Bête bouge. Elle se déplace. Mais la Bête n'est pas seule, d'autres monstres la traquent. Ou ce sont ses enfants?

Et il y a les Yeux. Les Yeux savent que je ne dors pas. Je ne dormirai pas ce soir.
Elle                     Dors Eeri           Je veille                 Pour ne pas que les Yeux nous emportent
Crrrrrrrrrr écorce écorce crac petite écorce, craque sous les pas de la Bête.


3000 années après la naissance de la Bête

Eeri tu vois la Bête ? Elle se déplace. Ils y a ses petits aussi, qui grognent à côté d'elle.

Crac Crrrrrrrrrrrrrr kkkkk l’écorce l’écorce l’écorce vient jouer sur l’écorce

Si tu fermes les yeux tu as perdu. Ne ferme pas les YEUX

Eeri tu dors ? Moi pas. Jamais. Je regarde. Je TE regarde. Et j’écoute l’écorce qui craque craque craque sous les pas de la Bête et de ses enfants.

Demain nous serons liiiiiiiiiiibre


9310 après la mort d’Eeri

Cette nuit je vois le phare. Et la Bête elle dort avec Elle. ELLE ! Nous dormons tous ensemble.

Crac Crac crrrrrr fait l’os brisé.
Un matin je verrais la tour. Fort le phare. Toute tordue, je l'ai vu en rêve.

Un matin trois jardins fait le tour du gradin Crac Crac une shooki deux shookis c’est le fête à Eeri

Eeri tu dors ? Tu DORS ? Pour toujours ? Et Moi ? Je dors ? Je DORS ? JE DORS ???

Last edited by Azazor (1 month ago)

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fyros pure sève
akash i orak, talen i rechten!
élucubrations
biographie

#19 [fr] 

Journal de bord d'Eeri
Date? 2618 - ...

Fort-le-phare.

J’avais perdu espoir de réécrire un mot dans ce journal.
Où commencer? La fatigue me fait perdre la notion du temps, et la notion des choses qui nous entourent. Je vais essayer de reprendre où je m’étais arrêtée. Azazor est toujours plongé dans ses pensées.

La lumière. Nous avons aperçu cette lueur, au loin, dans l’obscurité profonde. D’abord très diffuse, comme un reflet sur le ciel ou la canopé. Nous l’avons suivie, oubliant de chercher d’autres repères.
L’obscurité. Comparé à ce trou, le couloir brulé est une promenade de santé, les kitins en moins. La brume quasi permanente qui règne ici rend l’orientation sur les astres quasiment impossible. Après avoir vu cette lueur, nous avons marché encore plusieurs jours, ainsi qu’une partie de la nuit quand la brume se dissipait, car la journée nous perdions ce repère précieux. Je ne saurais dire combien de jours.

Azazor n'a rien dit. Il me regardait avec ses yeux de plus en plus fous, et marchait. J'ai discrètement gardé ma hache à portée de main, et je n’ai dormi que d’un oeil. Il avançait bien, le bougre, mais son esprit semblait ailleurs. Sans doute le manque de nourriture. Mais la lumière au loin a fait renaître l’espoir en nous, même en lui. Même s'il n'a rien dit.

Alors que la lueur est devenue plus concrète, nous sommes soudainement arrivés en bas d'une falaise. Nous avons escaladé, le chemin était relativement aménagé, plus facile que j’avais pu prévoir. Notre pauvre mektoub a même réussi à nous suivre, je ne saurais expliquer comment. Plus tard, lorsqu’il a compris que nous étions arrivés, il s’est écroulé. Il a du sentir notre soulagement. J’espère qu’il s’en remettra. Une bête comme ça, c’est irremplaçable. Au point où on en est, s'il claquait, ça me ferait quelque chose de le bouffer. Un pincement au coeur. Non, je ne pourrais pas.

Et donc, nous sommes arrivés. Comment décrire l'endroit? Au fur et à mesure que nous nous approchions, je me suis rendue compte que le village n'était pas juste au bord de la falaise, comme je l'avais imaginé. La lueur, encore haute au dessus de nos têtes, semblait toujours sortir de la canopée. Nous avons continué, et sommes arrivés à ce que je pourrais appeler le village lui-même. Il est comme encerclé dans une énorme souche, mais sans aucune racine. Comme un arbre gigantesque. La lumière rayonne étrangement dedans. Il doit s'agir d'une magie puissante que je n'avais jamais vue auparavant.

Puis un tryker est venu vers nous, non armé, il semblait néanmoins sur ses gardes. Relativement massif, il était habillé d'un genre d'armure que je n'avais jamais vue auparavant.
"Nous venons des nouvelles terres", j’ai dit, sans réfléchir. Azazor est resté silencieux, derrière moi.
Le tryker a levé un sourcil, étonné : "Des nouvelles terres?"
Son accent était différent de ce que j'avais pu entendre jusque là. Il a fait signe à deux homins que je n’avais pas vus. Ces derniers sont sortis de l’ombre et se sont approchés de nous, les armes à la main, sans pour autant nous menacer.
"Maraudeurs?" a dit l’un d’eux, un Zoraï au masque buriné.
J’ai répété : "Nouvelles terres. Pas maraudeurs."
J'ai senti qu'ils ne me croyaient pas, mais ce qui me restait de discernement a pris le dessus.
"Nous avons du prendre un détour", j’ai fait. "Et nous sommes revenus ici"
Le Zoraï s’est approché de notre mektoub, l’a observé un moment, puis a reposé les yeux sur nous.
"ça m’a tout l’air" il a dit, avant de faire un signe de tête au tryker.
Azazor s'est alors approché de l'un des gardes et l'a regardé avec des yeux à moitié révulsés.
"les Yeux... la Bête... ils peuvent rentrer ici ?"

Je ne peux pas savoir quelle tronche atterrée j'ai dû faire en entendant la voix d'Azazor, lui qui n'avait pas dit un seul mot depuis des jours, ou des semaines... Les homins ont rigolé un coup, et se sont adoucis.

Le tryker s’est finalement approché et a repris la parole : "Nous avons peu de voyageurs. En général ceux qui arrivent d’où vous venez ont l’air un peu plus… enfin... Vous m'avez l'air trop armés pour de simples voyageurs, et trop inoffensifs pour des maraudeurs." Il a sourit.
J’ai hoché la tête, ne sachant quoi faire d’autre. Puis il a continué en regardant Azazor qui restait planté là :
"Lui, c’est le bras armé ? Ce qu’il reste de vos troupes? Il y a d’autres homins?"
J'ai secoué la tête, pour lui signifier que nous n’étions en effet que deux. D'un ton presque facétieux, à moins que ce ne soit cet accent étrange, Il a dit quelque chose du genre :
"Quoi, un armadaï a mangé votre cristal ?"
Voyant que notre réaction n'était qu'un regard confus, il ajouta :
"Bon. Alors vous êtes encore en vie, on va dire que c’est de la chance. Vous restez la nuit et rentrez chez maman?"

Ils nous ont observés encore un moment, puis le zoraï et son comparse se sont éloignés. J'ai cru les entendre rire, l'un deux disant quelque chose du genre : "définitivement pas des maraudeurs, ils se seraient déjà énervés. Des mous des nouvelles terres… ça nous changera"
Ils ont rit de nous, et peu importe. Un rire. Les derniers jours, j'aurais donné mon âme pour un rire.

Le tryker nous a fait signe de le suivre. Nous avons passé des murs épais. Il me semble qu'Azazor a redemandé quelque chose à propos des yeux, de la bête. Le tryker a expliqué que le village était un endroit sûr. J'essayais de concentrer toute mon attention à observer ce qui nous entourait, malgré la fatigue. Il nous a mené vers une petite pièce, pas loin de l'entrée. Je ne peux décrire en quoi les murs sont fabriqués. Un coté de cette chambre ressemble à un gigantesque morceau d'écorce, de l'autre coté le mur semble être un enchevêtrement de lianes et de boue séchée. Quelques lits sont installés. Des lits !! J'ai failli pleurer quand j'ai réalisé que je n'avais pas dormi dans un véritable lit depuis presque une année déjà.

Puis on nous a apporté de la nourriture et de l’eau. Un autre a amené de quoi faire boire notre mektoub, puis l'a emmené, sans doute vers une étable. Il est aussi mal en point que nous, j'espère qu'il passera la nuit. J'ai amené tous nos sacs, dont celui du mektoub, dans ce qui nous servira de dortoir. Azazor a avalé ce qu’on lui a servi, puis s'est allongé, sans me dire un mot. Il s'est sans doute vite endormi.
Les homins ne nous ont pas beaucoup plus parlé. Ils nous observent, un peu étrangement, mais sans animosité. L'endroit est calme, silencieux, si l'on excepte le sifflement du vent qui nous apporte les réminiscences de lointains et étranges hurlements.
Lorsque le tryker est revenu, je lui ai fait comprendre que je voulais parler. Il nous a regardés, Azazor alongé et moi. Puis il nous a dit de nous reposer, avec un je ne sais quoi de bienveillance dans la voix. Nous parlerons demain. Je lui ai dit nos noms, et il nous a dit le sien : Kickan. Mac'opin Kickan..

Maintenant, j’ai juste la force de terminer l'écriture de ces lignes. Je lui demanderai la date demain. Je tombe de sommeil et pour la première fois depuis des semaines, je sais que je réussirai à dormir.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#20 [fr] 

Petit point d'étape:

Azazor et Eeri se trouvent actuellement à Fort-le-Phare, où ils se reposent après un long et harassant périple sur la route d'Oflovak, avec un détour par la mer de bois où ils se sont perdus. En vert, le chemin déjà parcouru.

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fyros pure sève
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biographie

#21 [fr] 

Journal de bord d'Azazor

J1

La première chose que j’ai vu depuis que je me suis effondré de fatigue, c’est le plafond de la salle où je me trouve allongé. Un plafond très bas, où un zoraï tiendrait à peine de debout. Sur ce plafond, mais aussi sur les quatre murs de la salle, sont gravés des noms, probablement d’homins de passage, mais aussi des dates, des symboles, certains faisant penser à ceux de la rue Arispotle à Pyr. J’ai vite pris mon sac et sorti un cuir de varinx pour noter tout ça, avant qu’un fyros n’arrive et me demande de le suivre.



Il m’a demandé si j’avais bien dormi. J’ai rien dit. Bien dormir est un euphémisme. Dormir, c’est forcément bien. L’homin m’a emmené dans une autre pièce, plus grande, où j’ai pu retrouver Eeri. Elle m’a accueilli avec un sourire. Il y avait aussi une zoraï. Puis on m’a tout expliqué. L’arrivée à la tour dans un état déplorable, moi qui demande à un garde si les Yeux et la Bête peuvent rentrer dans le camp, leurs éclats de rire. Et… trou noir. Je me suis endormi pendant une journée entière.

Je n’ai jamais eu aussi peur de ma vie. Je crois en fait que je n’avais jamais eu peur avant ça. Comment nous, homins des nouvelles terres, habitués à ne pas mourir sous les coups, habitués à notre environnement, pouvons-nous savoir ce qu’est la peur ? Sans les puissances, nous sommes si faibles. Et pourtant… Pourtant cette tour existe. Il y a des homins qui vivent là, dans cet endroit inhospitalier, sans puissances pour les aider. Et je leur demande si les yeux peuvent rentrer ici… Mais quel toub !

On a encore un peu discuté avec le fyros et la zoraï, puis je suis retourné dans le dortoir des voyageurs, prétextant avoir des choses à revoir. En fait, j’avais honte. Moi, Azazor, akenak, ancien légionnaire, j’ai honte de ce que j’ai été dans ce désert qui rend fou. Une loque, un moins que rien. Sans Eeri, je serai mort.

Maintenant que j’ai dormi, je dois me reprendre. J’irai faire le tour du propriétaire, noter tout ce que je peux, interroger du monde aussi. Je dois savoir ce qu’il y a réellement dans la Mer de Bois. Sur akash, Azazor ne faiblira plus.


J2

La zoraï est l'intendante de Fort-le-Phare. Elle a été nommée par le conseil ranger qui administre la Halte de Oflovak. En fait, ici, c'est une sorte d'antenne de l'Halte. Son nom est Tao Shin, 73 ans, ce qui d’après les homins ici est plus que vénérable. Avec l'absence de résurrection, la durée de vie sur la route d’Oflovak est bien plus courte que dans les nouvelles terres. Le fyros, c’est Barylus Abythan, chef des gardes. Il m’a dit que ceux-ci ont bien rigolé quand ils nous ont vu arriver. Ils ne nous ont pas cru quand Eeri leur a dit qu’on venait des Nouvelles Terres. C’est rare les homins passant par là qui ne soient pas rangers ou marauds. Alors venant des Nouvelles Terres, c’est du jamais vu de mémoire d’homin. Tao Shin m’a dit que dans les archives, il y a quelques noms d’homins comme ça. Mais elle n’était pas née et n’a pas pu les connaître. La plupart des voyageurs sont rangers. Quelques maraudeurs de temps en temps, mais aussi des émissaires ou des bannis d'autres tribus des environs, du moins ceux qui ne sont pas morts en route. Parce que oui, il y a des tribus implantées de-ci de-là le long de la route, surtout au nord de Fort-le-Phare. Certaines entretiennent d'ailleurs de bonnes relations avec eux. Le marchandage est régulièrement pratiqué.

Du coup, on nous a questionnés, que ce soit sur les Nouvelles Terres, qu’ils connaissent un peu grâce aux témoignages d’autre rangers, ou sur le but de notre voyage. Quand on leur a dit qu’on voulait aller jusqu’au désert de l'ancien Empire fyros, de l’autre côté de la Citadelle, ils ont cherché à nous en dissuader. Il paraît que traverser la Mer de Bois sans guide, c’est du suicide (et ne parlons pas du reste de la route). Plus on reste de temps dans cet endroit, plus on perd en vitalité. Il faut aller vite, et donc il faut suivre les balises avec soin. Mais entre la fatigue, l’absence de repère à cause de la brume et les prédateurs, c’est impossible pour des novices comme nous. Si on a survécu, c’est miraculeux.

Justement, les prédateurs (la Bête et les Yeux…), c’est pas ce qu’on croit. Le genre de craquement plaintif qu’on entend, le même que celui qu’on pouvait entendre en bord de falaise dans les Nouvelles Terres, c’est Armadaï. Enfin, c'est comme ça qu'ils l'appellent ici. Il parait qu'il a d'autre nom ailleurs. Mais c'est toujours la même bête. Pour faire simple, c’est une sorte d’arma géant, mais pas tout à fait. Plus long, mais avec des pattes plus courtes. Herbivore pour le coup. Voilà ma Bête, celle qui fait trembler l’écorce. Juste un bon gros herbivore, plus gros toutefois que nos plus grands shalah. Faudra que j'en vois une de plus près pour me faire à l'idée. Ce qu’on doit craindre par contre, c’est les prédateurs de ces armadaïs (les Yeux...). Des yetins, de type bien coriace. Ils viendraient des îles de la Mer de Bois ou du Continent Verdoyant (c'est comme ça qu'ils appellent l'endroit où on est, ou alors Forêt Ancestrale). Contrairement aux armadaïs, ces yetins ne sont pas fait pour vivre dans la Mer de Bois. Eux aussi ça les tuerait d'y rester trop longtemps. Et s’ils nous ont épargné lors de notre petit périple dans la Mer de Bois, c’est juste un coup de chance. Barylus m’a expliqué qu’ils chassent en meute les armadaïs. Quand ils chassent, c’est là qu’on a le plus de chance de s’en tirer. On ne représente pas grand-chose à se mettre sous la dent par rapport aux armadaïs. Le risque, c’est si on passe à côté d’une meute qui n’est pas en pleine chasse. Il y en a toujours un ou deux pour se faire un petit en-cas opportuniste. Mais a priori, pas de risque d'en croiser dans la mer de bois sans qu'ils soient en chasse. Ceci dit, vaut mieux éviter de les croiser quand même.

Bref, on a eu droit à un topo sur la Mer de Bois. Ils nous ont bien sûr parlé de la Halte d’Oflovak. C'est une île assez tranquille, sur laquelle la ville de La Halte a été construite il y a très longtemps par les descendants des premiers Rangers. Ils ont bien insisté sur le fait qu’il serait impératif, si on voulait malgré tout poursuivre notre voyage, d’y passer avant de continuer vers l’Avant-Poste Diplomatique de la Falaise Nuageuse, ne serait-ce que pour se reposer et ne pas devenir fou dans la Mer de Bois. Ça m’a fait tiquer. Effectivement, j’étais en train de devenir fou. Mais maintenant que je sais mettre un nom sur ce que j’ai entendu là-bas, j’aurai moins peur. C’est la peur qui rend fou. Surtout quand on ne l’a jamais vraiment éprouvée.

Ils nous ont dit qu’on pouvait rester ici quelques jours, le temps de nous remettre d’aplomb et surtout de bien peser notre choix sur continuer ou non le voyage vers l’est. Puis ils sont retournés à leur fonction, nous laissant là, Eeri et moi, avec encore tout un tas de questions sans réponse. Moi, ce que j’aimerais savoir, c’est quels homins des Nouvelles Terres ont réussi notre exploit de venir jusque-là ? Et qu’est-ce qu’ils cherchaient ?


J3

Mac'opin Kickan, le tryker qui nous a reçu à notre arrivée ici, et avec qui Eeri a beaucoup sympathisé, nous a fait une petite visite des lieux.
La tour est un morceau de canopée qui serait tombé et resté planté dans l'écorce. Leur hypothèse est que le morceau est longtemps resté à moitié attaché au reste de la canopée, ce qui lui a permis de se stabiliser avec la pousse de la végétation adjacente. Heureusement aujourd'hui, la tour est totalement solidaire. Donc pas de risque qu'elle s'effondre malgré qu'elle soit penchée. D'ailleurs, au vue du relief très accidenté autour de la tour, il doit y avoir une quantité de débris de cette canopée aux alentours, depuis recouvert par la végétation. La chute doit avoir eu lieu il y a au moins plusieurs siècle. C'est donc à l'intérieur de cette racine que ces descendants de rangers ont construit leur habitat, en creusant tout un tas de cavités dans la racine. On y retrouve des dortoirs comme celui où on loge, des salles de vie et même un bar, le tout relié par des boyaux étroits, des escaliers taillés à même le bois et des échelles. Tout en haut de la tour se trouve le bureau de l'intendante Tao Shin.

On a aussi pu visiter le phare en lui-même. Il s'agit d'un gigantesque brasero et d'un ensemble de miroirs et de... de quoi? Des trucs qui déforment la vue quand on regarde dedans. J'ai pas posé la question sur leur nom. Mais c'est constitué de matières totalement inconnues. Il parait que ça vient d'une épave d'un vaisseau de la karavan, retrouvée au nord du Continent Verdoyant il y a un siècle environ. Du haut de la tour, on peut voir l'Arbre Éternel à l'ouest, émergeant au dessus du couvert végétal. D'après le tryker, il y a là bas des animaux très hostiles et particulièrement gros. Lui n'y ait jamais allé, donc il ne sait pas trop, mais d'après ce qu'on lui a dit, il y a aussi des homins qui y vivent, et même des tribus de gibbaïs. Cependant, c'est assez compliqué à confirmer, les rangers y allant rarement. Pourtant, il y aurait des ressources extrêmement rares dans ces terres. Il nous a aussi expliqué que d'autres arbres de ce genre, que certains appellent Arbres Ancestrales, existent ailleurs, loin de la route d'Oflovak. Mais il a été bien incapable de me dire où ils sont. Ou alors, il n'a pas le droit de le révéler?

Tout ce que je peux dire, c'est que de là-haut, Atys est bien plus grande qu'on ne peut l'imaginer. Ce sont des forêts donnant sur d'autres terres nues, des îlots de vie, des reliefs, des plaines désolées. Un monde si vaste, si... inconcevable? On n'a pas idée de l'immensité tant qu'on n'a pas vu ça.

Après cette belle visite, Kickan nous a proposé de le rejoindre ce soir au bar. Il nous fera goûter la spécialité de la route d’Oflovak : le baba.


J4

Gros mal de crâne ce matin. Son foutu baba, mais qu’il se le garde ! J’ai rarement bu un truc aussi insipide. Même la byrh de Lorlyn a plus de goût. Le baba, c’est un alcool fait à partir de graines de balogna, une sorte de buisson rustique de la forêt. On pile les graines, on laisse macérer avec de l’eau puis on y met un peu de sciure pour la conservation. On a à boire et à manger avec ça. Alors oui, je comprends que ce soit utile quand y'a rien à manger, surtout que ça se conserve assez longtemps. Mais de là à boire ce truc par plaisir… En plus ça bourre très peu. C’est pas immonde, mais c’est pas la joie à boire. Et si j’ai mal aux cheveux ce matin, je suis sûr que c’est leur baba. Avec Eeri, on a hésité à sortir la fiole d’essence d’ocyx qu’on a réussi jusqu’ici à préserver miraculeusement de la casse. Mais on s’est dit que c’était pas encore l’occasion de fêter ça. On n’a même pas fait la moitié du chemin.

Ceci dit, c'était une bonne soirée avec le Kickan. Il est né à la Halte d'Oflovak, comme la plupart ici. Puis, après avoir commencé comme garde là bas, il est monté en grade. Il y a 5 ans, il est venu comme officier ici. De temps en temps, il repart à la Halte. Il est officier de liaison, principalement. La plupart des rangers ici ont plusieurs postes à la fois. Lui, c'est surtout la liaison avec la Halte (courriers, quelques marchandises). Il s'occupe aussi de l'entretien des balises dans cette portion de la route. Il nous a d'ailleurs proposé de nous accompagner dans quelques jours jusqu'à la Halte. Il a justement quelques messages à apporter, principalement des messages personnels des homins à leurs familles restées à la Halte. Bref, c'est un chic type et Eeri s'entend bien avec lui. Faut l'entendre glousser à chaque fois que Kickan sort une blague. Ils ont un humour particulier ces rangers...

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fyros pure sève
akash i orak, talen i rechten!
élucubrations
biographie

#22 [fr] 

Journal de bord d'Eeri
Winderly 14, 1st AC 2619

Si seulement j’avais la moindre idée de ce qui nous attendait.
Fort-le-phare, dans mon imagination, c’était un petit camp, au bord d’une falaise, perdu dans un environnement des plus hostiles, un peu comme le camp des Veilleurs. Un brasero fixé en haut d’une pique, sur une butte, en hauteur. Une bande de rangers acariâtres et rudes, luttant contre les éléments. Trois tentes, un feu de camp.
Nous avons découvert une petite ville, construite à l’intérieur d’un morceau de canopée, illuminée par une magie incroyable. Je ne m’attendais pas à avoir un choc pareil avant de voir les remparts de Fyre. L’étage supérieur, là d’où la lumière vient, est un habile enchevêtrement d’objets, les "lentilles" d’un vaisseau Karavan, apparemment accidenté et pillé il y a plusieurs siècles, comme nous l’a expliqué l’intendante du camp. Des objets qui reflètent et amplifient la lumière d’un grand brasero. J’ai pu observer l’un de ces objets, de près, l'une des lentilles qui était un peu cassée. On peut y voir à travers, d’une certaine façon, comme s’il s’agissait d’eau solidifiée, incrustée dans un grand anneau fait de la matière étrange des vaisseaux Karavan. En observant Azazor à travers ça, j’ai ri, il semblait avoir repris le poids qu’il a perdu ces dernières semaines. Oy, on a tendance à flotter dans nos armures, il faut dire.
L’intendante a eu beau m’expliquer qu’il n’y avait aucune magie dans ces objets, je reste à penser qu’il s’agit d’une sorte d’amplificateur, comme ceux que l’on porte, mais spécialement pour la lumière. Quelque chose de magique qui déforme la réalité. J’ai demandé s’il serait possible de prendre l'un de ces fragments de lentille avec moi… Puis réfléchissant un instant, sentant l'oeil lourd d'Azazor, j’ai ajouté : "sur le chemin du retour... On est déjà assez chargés comme ça". Elle a sourit, et m’a proposé d’en reparler lorsqu'on reviendra.

L’intendante, Tao est une homine d’un calme incroyable. Elle a demandé des nouvelles des Nouvelles Terres, et nous a écouté sans vraiment s’impressionner de quoi que ce soit. J’ai raconté ce que je pensais : un empereur fyros grabataire et sans descendance, la théocratie toujours terrifiée dès qu’un yubo pète de la goo, des trykers qui mettent le nez partout… On a pas vraiment parlé des matis. Azazor a donné quelques autres nouvelles, peut-être un peu moins désabusées que les miennes. L'homine nous observait, et semblait s’amuser de nos personnalités diamétralement différentes. Nous avons évoqué le nexus aussi, le tremblement d’écorce, les gibbaïs, des matières premières, sujet qui a suscité plus d’intérêt de sa part. Azazor a aussi raconté sa chute dans la faille, sa fameuse rencontre avec fyrak. Tout comme moi, Tao n’a pas caché ses doutes. Il a alors sorti un objet, qu’il gardait visiblement dans une poche de son armure, tel un conteur exhiberait une preuve. "J’ai ramené ça" il a dit. "Une dent, qui s'est incrustée dans mon armure quand j'ai donné un coup de lance dans sa gueule béante". Une dent de fyrak, d’une matière aussi froide que les éclats de vaisseau karavan que nous avions observés plus tôt. J'ai regardé Azazor avec étonnement, mais n'ai rien dit de plus.

Puis j'ai expliqué à Tao avoir été ranger, pendant des années, avant de rejoindre les drakani pour servir la fédération des lacs. J’ai demandé pourquoi les rangers ici n’utilisaient pas de tunnels pour se déplacer. Sa réponse était si évidente, je me suis sentie idiote. Les tunnels sur les Nouvelles Terres ne font tout au plus que quelques kilomètres, et il s’agit toujours d’un moyen de transport dangereux, même s’il est bien maîtrisé. De plus, les accointances des rangers d’Almati avec les deux puissances font qu’un homin sera de toute façon ramené, si quelque chose tourne mal. Ici, les distances à parcourir sont infiniment plus grandes. "Nous avons développé et cherché ces passages", elle a dit, "mais nous avons eu trop de pertes. Chez nous, un homin qui reste coincé dans un tunnel n’a aucune chance de revoir la lumière de la surface."

Bref, nous avons beaucoup parlé avec l’intendante, et avec Kickan aussi, autour de quelques boissons.
Azazor est relativement moins bavard avec lui. Pour ma part, je l’aime bien ce tryker. Il faut dire que j’avais pris l’habitude d’en être entourée, ces dernières années. Je me rends compte que ces filous de drakani me manquent un peu. Il faut croire que Kickan a le même humour caustique et sincère. On a ri en comparant son accent à celui des nouvelles terres, Il a expliqué que les rangers ici parlaient le dialecte ranger entre eux, et qu’il est possible que le tyll et les autres langues homines aient eu moins d’occasion de se déformer avec le temps. On a aussi goûté à leur alcool local, le Baba, et j'ai essayé de lui faire goûter un reste du pain d’épice d’Eolinius, un peu sec maintenant. J’ai dû lui expliquer que c’était une spécialité de chez nous et que c’était bien meilleur frais, rien à faire. Même trempé dans le baba. Bon, faut dire que c’était sec comme un casse-croute de légionnaire.
Quand je lui ai demandé pourquoi tant d’homins vivaient ici et pourquoi ils ne venaient pas habiter dans les Nouvelles Terres, il m’a répondu :
"Pourquoi partir d’ici? Aller nous entasser dans les Nouvelles Terres, devoir respecter les caprices de vos empereurs et rois… Et puis, si nous ne restons pas, qui fera notre travail ici? Recueillir les imprudents dans votre genre? " Il a ri, j’ai ri aussi. Azazor pas trop.
Puis il a ajouté avec un sourire : "la Halte d’Oflovak compte au moins 10 fois plus d’homins qu’ici, et pourtant on a assez de place pour tous. Vous verrez ça bientôt. Nous y partons dans cinq jours"
Nous avons ouvert de grands yeux et attendu son explication : "Il me tardait d’y retourner. Je viens d’obtenir de Tao l’autorisation de faire la prochaine liaison à la place de Pad’ocett et de Laniolle. Nous partons toujours au moins à deux normalement, et mon équipier habituel a d'autres tâches en ce moment. Mais comme vous serez sans doute du voyage… Nous serons assez de trois."
On a souri. Cinq jours, c’était assez pour qu’on se remette totalement sur pied.

Un peu plus tard dans la soirée, alors qu’Azazor commençait à dormir debout, ou qu'il râlait dans son coin comme à son habitude, j’ai demandé nonchalamment si l’île d’Oflovak comptait des Trytonistes. Il a hoché la tête et souri : " Oh, ceux qui combattent les puissances des Nouvelles Terres? Pas trop à la Halte, non. De ce que je sais, ils se réunissent à Sombre Rive pour échapper à la Karavan. C'est leur repère. Et puis, s'ils viennent jusqu'ici, ils n’ont plus de raison d'être Trytonistes. Il n’y a pas de puissances ici"
J’ai répondu que, de ce qu'il me semblait, il ne s’agissait pas vraiment de livrer un combat, qu’ils n’attaqueraient pas les puissances de front et qu'ils tentent surtout de maintenir un certain équilibre. Il a rit, s’est levé et a fait quelques pas titubants (ou était-ce une danse?) vers le bar. "l’équilibre, on est les rois de l’équilibre, ici !". Il est revenu avec d’autres doses de baba.
Lorsqu'il s'est assis, son regard s'est ostensiblement posé sur ma main, celle où cette tache noire reste incrustée dans ma peau. Je me suis figée, ramèch de toub d'idiote que je suis d'avoir oublié de porter un gant. Puis ses yeux se sont posés sur moi, et il m'a regardée profondément un moment. Je suis restée silencieuse, avec l'impression qu'il lisait mes pensées. Après un moment, il a tendu une fiole de baba, a sourit et dit :
"Tu sais ce que dit un zoraï qui se cogne sur une table de bar?"

"Tahi !! Ça va encore me faire un bleu"

*****

Aujourd’hui, j’ai pu accompagner deux rangers, un fyros et un matis, pour un tour de garde autour du fort. C’est une tâche qu’ils accomplissent très régulièrement. Azazor est resté à la tour pour tenter d'accéder aux archives. Il veut savoir quels homins des Nouvelles terres sont passés par là. Il faut croire que ça l'obsède.
Nous avons commencé par faire le chemin jusqu’à la falaise, celui que nous avions emprunté en arrivant. Cette fois, ça m'a paru être une distance beaucoup plus courte. Nous devions vraiment être dans un état lamentable en arrivant. Ils ont inspecté le chemin et les éventuels signes au sol, expliquant que dans de rares cas les prédateurs de la mer de bois s’étaient aventurés jusqu’ici, laissant de nombreuses traces de griffes dans la sciure. Ceci aurait pu être le signe d’une agitation inhabituelle. Dans ce cas, nous devrions repousser notre départ vers la Halte. Mais tout semble calme et habituel en ce moment, m’ont-ils dit.
Ensuite, nous avons longé la falaise vers le nord. Ils ont noté deux ou trois glissements de terrain, fréquents dans cette zone et sans grande gravité. D’un endroit, nous avons eu une vue imprenable et dégagée sur la brume de la Mer de Bois. Le temps était relativement dégagé. Ils m’ont montré une zone, au loin, une trainée de brume qui semblait s’élever un peu plus, comme si elle était remuée par une agitation au sol. "Ils sont en chasse" m’ont ils dit. "Cette zone au nord est l’une des plus dangereuse, plus on remonte, et en général, plus on est proche d’une falaise où se trouve une rampe d’accès". J’ai plissé les yeux, pour essayer d’observer. "Ils sont à 7 ou 8 kilomètres, tu n’y verras rien de plus. En bas, nous nous repérons surtout à leurs cris."

Les prédateurs ne restent pas dans la zone, m’ont-ils dit plus tard. ils y viennent seulement chasser et se nourrir, en meute. C’est aussi parce qu’il est difficile de survivre à mesure qu’on s’enfonce vers le centre de la Mer de Bois, phénomène que les homins ressentent aussi. Seul l’Armadaï et quelques autres créatures aussi étranges que discrètes y vivent. Les meutes viennent en général du nord, parfois du sud, et les rangers soupçonnent qu’une ou deux meutes auraient trouvé refuge sur l’un des îlots en hauteur, un peu plus au sud. La falaise de Fort-le-Phare n’étant pas adaptée pour les griffes de ces sortes de grands yetins, ils ne s’y aventurent que s’ils sont surpris par de forts orages ou tempêtes de sciure.

Nous avons laissé la falaise et pris la direction des terres. Ils ont pointé l’horizon, droit devant nous :
"l’arbre éternel est dans cette direction. Par temps très clair, comme aujourd'hui, nous en voyons la cime depuis le haut de la tour."
À mesure qu’on avançait dans les terres, nous passions d’une zone désertique à une sorte de jungle. Nous sommes arrivés dans ce qu’ils appellent les souches dormantes. Un endroit qui m’a tout de suite rappelé le couloir aux écorces, entre Pyr et l’Oasis d’Oflovak, mais couvert d’une végétation dense et variée. Il s’agit de résidus des morceaux de canopée tombée, lors de la formation naturelle du Fort. Une multitude d’écorces, certaines gigantesques, tombées du ciel il y a des siècles. Autant dire, je suis restée émerveillée par cet endroit. Les rangers sont restés sur leur gardes, car les jugulas s’aventurent parfois jusqu’ici pour chasser les petits herbivores qui y vivent. J’ai ramassé quelques spécimens de feuilles, de petits arbres inconnus sur les Nouvelles Terres, ainsi que quelques petits morceaux d’écorce.

Puis nous avons continué, en restant à distance du fort, et sans vraiment le perdre de vue, décrivant un large cercle. Les deux rangers ont observé plusieurs mouvements de troupeaux, des jugulas au loin, quelques groupes d'herbivores, dont des yelks très communs avec ceux de notre désert. Après une ou deux heures de marche, nous avons repris la direction du Fort, afin de rentrer.
"Pendant que nous faisons la partie nord, une autre équipe s’occupe du sud. Autrement le tour est beaucoup trop long pour être fait en une journée, surtout quand il y a des imprévus. Mais c’est une journée calme, pas grand chose à signaler."

En rentrant, j’ai retrouvé Azazor et nous sommes montés en haut de la tour, afin d’admirer la cime de l’arbre éternel, encore éclairé par la lumière du soir. Ce que nous pouvons voir n’est qu’une infime partie de ce gigantesque arbre, qui s’étend sur des milliers de kilomètres au sol. Je me demande s'il est possible pour des yeux homins de l’admirer en entier dans son immensité. D’autres rangers sont venus raviver la flamme du grand brasero qui illumine le phare. Nous les avons observés, puis Azazor est redescendu à l’appel du repas du soir. Je suis restée un moment seule en haut, à m’imaginer rester et passer la fin de ma vie dans cet endroit. Puis j’ai pensé à la route qu’il nous restait, et à tout ceux qui attendraient notre retour.
Nous repartons dans deux jours.

Il me faut encore écrire deux lettres, les sceller, et les confier à l'intendante, en espérant que quelqu'un de pas trop empoté fasse la route vers les Nouvelles Terres bientôt. L'une est pour mes amies et amis des lacs et du désert. L'autre, codée, pour Mazé'Yum, par l'intermédiaire de Nikuya pour plus de discrétion, je pense qu'elle saura le trouver. Avec l'ordre sur chaque enveloppe de ne rémunérer le porteur à l'arrivée seulement si le sceau est intact.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"
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