ROLEPLAY


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#1 [fr] 

La préparation de ces premiers essais avait été fastidieuse, mais il était temps de procéder à l’expérience en elle-même. C’était assez simple : prendre un frippo, le mettre dans un tonneau au trois quarts rempli d’eau claire, vérifier qu’il puisse nager. Fermer le tonneau, bien hermétiquement, avec le couvercle spécialement préparé, équipé d’un filtre.
Eeri renouvela l’opération dix fois, avec un petit pincement au coeur pour le dernier. Celui-ci était de toute façon condamné. Comme il lui avait dit, toute bonne expérience se doit d’avoir un sujet témoin, afin de vérifier que tout a bien fonctionné et afin de pouvoir le comparer aux différentes réactions de chaque sujet. Le dernier couvercle n’avait donc pas de filtre. Le petit animal, l’oeil brillant, légèrement apeuré par la situation, tremblait lorsque la fyrette le plaça dans l’eau, avec une douceur inhabituelle. Elle gratouilla la tête du petit animal, et referma doucement le couvercle, muni d’une simple grille.
Vite, elle appliqua sur le rebord des dix tonneaux de la sève chaude, afin de bien sceller les couvercles.

Le zorai attendait un peu plus loin, debout, impassible, tenant dans une main dix cordelettes, chacune reliée à un tonneau, dans l’autre une bombe à goo.

Tirer doucement sur une cordelette avait pour effet de libérer l’eau dans le bas d'un tonneau, afin le vider et créer un appel d’air à travers le filtre. Une lanière élastique en ligament de kirosta tressée était sensé refermer l’ouverture du tonneau dès que la cordelette était relâchée.
L’opération avait déjà été répétée à blanc, il était temps d’y ajouter sa composante essentielle.


Les deux avaient soigneusement noté les particularités de chaque filtre, et l’expérience se devait d’expérimenter des combinaisons de fibres très différentes.
Eeri pensait au départ écarter la possibilité d’utiliser des fibres d’anete et de shu, qu’elle jugeait trop fragiles, pourtant l’un des filtres combinait plusieurs épaisseurs de ces deux types de fibres de très haute qualité. On ne sait jamais. Restait la fibre de dzao, plus dense, et la fibre de buo, pour sa légèreté et son homogénéité, qui équipaient plusieurs filtres en différentes combinaisons et qualités. Trois filtres combinaient une fine fibre de buo avec des mousses de psykopla, de jubla et de stinga - il resterait à tenter l’expérience avec d’autres mousses si le résultat était convaincant.
Eeri avait aussi tenté d’équiper l’un des filtres avec des couches de peau de yelk et de gubani, de haute qualité, peaux qu’elle avait au préalable séchées, assouplies, et soigneusement perforées. Mazé’Yum n’y croyait pas, appuyant leur faible capacité à laisser passer l’air, mais avait laissé le filtre en place, par curiosité. Au mieux, ça pouvait fonctionner, au pire, l'animal allait simplement s’asphyxier. Ça lui ferait un sujet de moins à étudier.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#2 [fr] 

Après qu’il fut sorti du tonneau, le petit frippo eut juste le temps de vider ses entrailles sur le pantalon du Zoraï avant de pousser un râle désespéré à en faire sortir ses yeux de ses orbites. Quelques secondes plus tard, il gisait sans signe de vie. Mazé’Yum utilisa un morceau de fibre qui trainait là pour essayer de sauver l’apparence de son pantalon blanc, et soupira :

"Il me semblait que ces bestioles résistaient mieux aux vapeurs de goo"
"Ce que je vois, c’est que le cercle a fait beaucoup de progrès dans la puissance de ses bombes…" grogna la fyrette. "celles-ci, ils ne les lâcheraient pas au milieu de leur camp."
"Au moins, on sera vite fixés sur la qualité de tes choix de filtres" répondit-il, presque le sourire au lèvres, "Déjà, s’ils n’ont pas tous la nausée…"
"change de pantalon, déjà, ça ressemble plus à rien… déjà qu’avant…"

C’était un désastre. À peine ils avaient sortis les frippos des tonneaux pour les placer dans des cages, que trois commencèrent à se dévorer les pattes avant, sous l’effet de la folie. Un autre était mort noyé, comme l’avait prévu le zoraï, visiblement sans avoir souffert de la goo, le tonneau ne s’étant pas assez vidé. La fyrette analysa plus tard que la proximité du filtre avec l’eau avait suffit à l’humidifier et le rendre totalement hermétique. Deux autres étaient en train de s’étouffer, un filet de liquide violacé s’écoulant de derrière leurs gencives, les veines des yeux gonflés.

Il en restait trois, qui semblaient encore tenir à peu près sur leur membres. Leur comportement laissait toutefois à désirer. Deux étaient toute de même légèrement agités, laissant apparaitre des signes d’agressivité, et l’autre semblait plus calme, le regard fixe et vitreux, mais réagissant au moindre mouvement.

"On va attendre que tes filtres soient légèrement plus au point avant d’y mettre un tryker"
"C’était le plan, il me semble. Et on va s’en tenir au plan, ça me semble plus sûr"

"Quand on veut être sûr de son coup, on cultive des shooki"

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#3 [fr] 

Un coup sec, comme elle avait du maintes fois les réaliser sur des yubos lors de son apprentissage du metier de bouchère à Pyr. Un coup sec au niveau de la tête, afin d’abréger les souffrances des plus mal en point. Aussi précautionneusement et rapidement que possible. Elle plaça chaque petit frippo dans la fosse qu’ils avaient creusé un peu plus loin, et les recouvrit d’une pelleté de sciure.

"Dommage qu’on ne puisse les faire ramener par la karavan, ceux-là. Ça t’aurait changé des fyros" siffla le Zoraï, sur un ton qui oscillait entre moquerie et sérieux. Il avait soigneusement sélectionné quelques autres frippos afin de les garder en observation.

Eeri préféra ne rien répondre et replongea dans sa liste des filtres utilisés et des différentes réactions, griffonnant des notes en murmurant dans sa barbe :

"psykopla, non. Étrange… Ou pas si étrange… analyser la combinaison 7 et comparer avec 6 et 5. Combiner filtre jubla avec fibres buo-dzao. Peaux de créatures, échec total… peut-être d’autres? on verra plus tard. anete, shu, un désastre… stinga pas trop mal à combiner aussi… reste à tenter shooki, cratcha, slaveni… Cratcha peut-être, ces plantes montrent une bonne résistance, il me semble… buo seule, sujet mort, dzao seule peu convaincante… combinaison buo et dzao à réessayer… à voir… … peut-être une combinaison avec mousse de stinga…"

Pendant quelques heures, elle nota et compara les résultats, et en sortit une liste relativement claire des prochains filtres qu’elle allait devoir réaliser et tester. Un instant elle songea qu’ils n’y arriveraient peut-être jamais, que cette goo était peut-être une chose tellement fine et impalpable… C’était autre chose que de faire un filtre de casque fyros protégeant du vent chargé de sciure, mais il y avait un petit espoir. Les frippos auraient pu tous être crevés, certains étaient vivants, un succès. Mieux, une surprise. Ça donnait aussi à Mazé’Yum des sujets gooifiés à étudier, et elle préférait ça que de l’imaginer travailler des sujets homins.

Ils allaient surtout avoir besoin de commander des matières premières. Ce serait déjà bien assez de travail et de temps pour réunir de quoi faire les filtres. Elle prit un morceau de peau de timari qui traînait là, et rédigea un court izam à la compagnie. Non pas que ça l’enchantait de faire appel à eux, mais ce serait la solution la plus rapide, et, l’espérait-elle, la plus discrète.
oren pyr,
Nous aurions besoin de :
50 tonneaux vides de bonne qualité
50 frippos adultes, en bonne santé et nourris correctement
Une centaine de mesures de sève ardente de choix.
Faites moi savoir votre prix et délais. Livraison demandée aux alentours de jen-Laï, avec discrétion.
Eeri

Elle souligna plusieurs fois le mot "discrétion" en espérant que Feinigan, ce tryker à la langue aussi pendue que sa bourse de dappers, ne sème aucune information au bar de fairhaven.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#4 [fr] 

Néjimbé avait reçu la lettre, et informé les commanditaires que le matériel serait livré avant la fin de la saison. Réunir la commande prenait du temps et elle avait prévu le bon délai. Les tonneaux et la sève n’étaient pas un souci, mais les frippos avaient demandé des tractations avec des chasseurs. Difficile de trouver des gens qui comprenaient à la fois qu’ils ne devaient pas poser de questions (ou ne pas espérer de réponses) et capables de respecter une consigne simple : il les fallait vivants, les frippos. Ni trop bêtes, ni trop curieux…

Dans ces moments, Feinigan lui manquait. Il avait un don pour ce genre de chasse. Cependant, elle n’était pas encore prête à refaire appel à lui. Pas avant quelques décennies, probablement. Évoquer le tryker réveillait un agacement terrible. Cette histoire de frippo allait lui permettre de ne pas penser à lui pour un temps.

Amener la commande était un défi logistique comme elle aimait. Cinquante tonneaux et autant de frippos, ça prend de la place. Il y avait la possibilité de mettre plusieurs bestioles dans un grand sac, puis d’emprunter les téléporteurs avec, en s’occupant des barriques à part, plus simples à trouver en jungle. Mais un tas de frippos sauvages et réveillés dans une gibecière n’est vraiment, vraiment pas discret, et le scientifique avait ajouté par la suite une précision : « des frippos en bon état ». Donc les animaux allaient dans les barils ; avec de la paille et tant que le trajet comportait des pauses pour leur donner à boire, ils ne souffraient pas du voyage. Et les tonneaux allaient sur des mektoubs. Seulement les frippos étaient en forêt et la livraison devait se faire vers Jen-Laï : il n’y avait pas de chemin facile. Là aussi, il avait fallu trouver qui pouvait guider les mektoubs dans ces zones. Et puis, de la discrétion, cela voulait dire éviter de faire une caravane de dizaines de mektoubs. Ça aurait été ballot de se les faire voler par des bandits. Donc Néjimbé avait embauché divers mektoubiers, chacun avec une route différente, chacun chargé de mener un à deux mektoubs à la fois, chacun grassement payé pour ne pas poser de questions, et tous accompagnés de membres de la Compagnie en qui elle avait confiance. Multiplier le nombre d'homins engagés n'était pas la meilleure stratégie pour garder un secret, mais la guilde n'avait pas les ressources pour tout gérer en interne.

Autant dire que la note était salée. Ce n’était rien d’excessif au regard de ce qui était demandé, mais un bon prix tout de même, en grande partie dû à cette nécessité d’être discret. En même temps, c’était là l’expertise de la Compagnie. Néjimbé avait exposé le détail du plan aux commanditaires, validé le montant, puis avait lancé l’opération.

À présent, les innombrables tonneaux étaient réunis. Il y avait eu un petit moment gênant lorsque Néjimbé était venu contrôler la livraison de la marchandise. Entre zoraïs, il y a des choses qu’on ne cache pas, même si les autres homins n’étaient pas doués pour saisir ces subtilités. Elle n’avait rien dit en sentant la légère odeur de goo qui s’attardait dans la zone, mais Mazé'Yum était conscient de la chose et savait qu’une autre zoraïe le percevrait aussi. Il l’avait regardé attentivement, avec une certaine tension. Quelques rapides échanges de masque avaient suffi à exprimer tout ce qu’il y avait à dire. Ce n’était pas elle qui allait crier au scandale : elle se contrefichait de la goo ou de ce qui arrivait aux frippos. Et puis la Compagnie prenait soin de ses relations avec le Cercle Noir, qui étaient d’excellents clients et fournisseurs. La légère menace de Mazé'Yum avait alors disparu de son langage corporel. Pas besoin de grands discours pour se comprendre…

Les deux scientifiques lui avaient dit que la commande se renouvellerait. Néjimbé avait immédiatement lancé la suite de l’approvisionnement : cette fois, ils attendraient moins longtemps. Satisfaire le client était la priorité numéro un de la Compagnie.

Et sa priorité numéro deux, à elle, était de régler les problèmes internes… mais ça, ça ne regardait pas ses clients. Qu’ils se demandent où était Feinigan ; ce n’était pas elle qui leur répondrait.

#5 [fr] 

Le projet d’Eeri amusait bien Mazé'Yum. Cela faisait un moment qu’il n’avait pas eu l’occasion de faire des travaux pratiques et améliorer les filtres des armures était une bonne idée. Il gardait un mauvais souvenir du dernier tour de l’Esprit et comptait bien être plus préparé à leur prochaine rencontre.

S’installer au Nœud de la Démence était un risque, c’était son territoire de chasse. Mais vu qu’Eeri n’était pas zoraïe de sève, Mazé'Yum espérait qu’Elle les laisserait tranquilles pour l’instant. Il avait tout de même prévenu la tribu des Illuminés de leurs expériences, ce qui ne les dérangeait pas. Il n’avait évidemment pas averti la Théocratie, et leurs patrouilleurs ne passaient jamais là où ils s’étaient établis.

Il n’avait pas jugé nécessaire de détailler à Eeri la qualité des grenades qu’il avait prise. Après tout, son but était de trouver comment se protéger des gaz chargés de goo, donc ça ne servait à rien de tester avec des versions amoindries. Le seul risque était que tous les homins s’équipent des filtres d’Eeri y compris pour aller harceler le Cercle, et donc que les bombes deviennent obsolètes… mais il y avait toujours moyen de les rendre encore plus puissantes ou de ressortir du placard d’anciens prototypes d’armes si les homins se montraient trop zélés, et de bons casques permettraient d’aller récolter une goo plus pure.

Il y avait une faible possibilité pour que le nombre de grenades lâchées dans la zone finisse par créer un petit point de goo active, mais c’était absolument gérable.

Si une des bestioles survivait au traitement, cela voulait dire que le filtre de son tonneau était vraiment extrêmement efficace. Du reste, une partie s’en sortait relativement bien. Toutes avaient été empoisonnées, mais à des degrés divers. Pour certaines, c’était tellement léger que la contamination pouvait même avoir eu lieu à cause d’un défaut des barils. Il restait à reproduire encore et encore l’expérience jusqu’à être raisonnablement sûr.

Il avait disséqué certains des yubos et frippos qui avaient le mieux résisté aux expériences, en profitant pour expliquer à Eeri comment déterminer le niveau d’intoxication à la goo. C’était d’une simplicité enfantine : il suffisait de mettre le sang ou un autre morceau dans une ampoule d’ambre étanche, puis de voir l’évolution. Suivant la rapidité de décomposition et la vitesse d’apparition d’une certaine couleur pourpre, on pouvait estimer la quantité de goo dans le reste de l’organisme. La goo digérant d’autant plus vite ce qui était mort, ce test pouvait permettre de s’assurer si un homin était contaminé ou non, mais c’était une méthode risquée : le temps d’avoir un résultat visible, le contaminé pouvait être au-delà de tout espoir de guérison.

— Il vaut mieux donner un coup de dague en cas de doute, c’est ça ? ricana Eeri.
— En effet. Mais si je t’avais d’abord conseillé ça, tu ne m’aurais pas écouté plus loin.
— Et vos autres remèdes, ils servent à quoi alors ?
— La goo chez les homins, c’est compliqué. Croire autre chose, c’est prendre le risque de devenir aussi gâteux que Supplice. Je préfère une approche empruntant plusieurs voies, afin de réduire les probabilités au minimum. Certaines résurrections ne suffisent pas. Et puis les Puissances ne ramènent pas toujours les homins trop contaminés ; il vaut mieux faire baisser la quantité de goo dans l’organisme au maximum, voir l’éliminer sans avoir besoin d’elles.

Mazé'Yum gardait aussi en observation les frippos en meilleur état. Certains développaient au fil des jours les signes d’une intoxication, mais il ne se pressait pas de les supprimer. Il savait bien que la fyros regardait ça avec un air féroce et légèrement inquiet, mais tant qu’elle ne demandait pas…

Au bout de quelques jours, alors qu’un des frippos contaminés avait aspiré une partie de leur sève quand ils étaient passés à côté, elle avait fini par dire :
— Vous ne pensez pas qu’il y a assez de ces trucs sur Silan ? Vous allez les garder encore longtemps ? On voit bien qu’ils sont gooifiés.
— Certes, savoura le zoraï. Mais pas seulement. Tu n’as pas remarqué ? Ces spécimens ont quelque chose d’unique.

Observer les frippos voulait dire les approcher, et même s’ils ne pouvaient pas attaquer physiquement depuis leurs tonneaux (ils avaient utilisé les barils comme « cages » pour eux), ils aspiraient la sève avec frénésie, ce qui était désagréable et épuisant. Et ils sentaient mauvais. Eeri s’avança tout de même en serrant les dents et en se retenant de balancer sa hache sur les créatures. Elles étaient écœurantes, avec leurs bubons de goo et le pus qui en coulait, leur ventre gonflé, leurs chairs putréfiées, leur regard fou et leur acharnement à sauter pour essayer d’atteindre l’homine qui les regardait.

— Je ne vois pas, lâcha la fyros, et je n’y mettrais pas les mains.
— Un peu de patience, alors, jubila le zoraï. Dans quelque temps, ce sera évident. Un grand moment pour la science.

Eeri était inquiète, mais il n’y avait pas grand-chose à faire sans se fâcher avec le chercheur. Elle gardait un œil attentif sur cette expérience annexe, sa hache toujours à portée de main. Après tout, ce n'était que des frippos.

Last edited by Mazeyum (6 months ago)

#6 [fr] 

L’objectif suivant était de tester sur un homin. De façon surprenante, la fyros l’avait elle-même évoqué : un tryker pouvait entrer dans un tonneau. C’était peut-être une blague de la part d’Eeri, mais le scientifique ne plaisantait jamais avec ça. Il était cependant conscient qu’il ne pouvait pas simplement acheter des cobayes aux Esclavagistes pour cette fois… Ça ferait mauvais genre. Mais il y avait d’autres options.

Il était temps de faire un petit tour d’Atys avec son « apprentie », d’autant que les autres missions de Mazé'Yum commençaient à souffrir de son absence. Il avait ressorti pour l’occasion son plus bel uniforme, afin de représenter fièrement son organisation, ignorant l’air goguenard d’Eeri et ses remarques sur le côté salissant du blanc. D’abord l’habituelle ronde du Pays Malade et de ses tribus, du moins celles fréquentables de l’avis du scientifique. C’était l’occasion de témoigner que les tribus à goo étaient plus complexes que la vision étroite et limitée de la Théocratie, et donc de dire encore un peu de mal de la dynastie Cho. Il montrait également le travail de fond qu’il accomplissait : œuvrer aux bonnes relations entre les divers groupes, mais aussi collecter d’innombrables données sur la faune, la flore, la position de la goo.

— À quoi cela sert ? demanda Eeri.
— C’est une recherche au long cours. Ma théorie est que la goo mute, mais il faudra probablement quelques centaines d’années pour s’assurer de la véritable tendance. Toutes ces données alimentent des graphes et permettront d’avoir des éléments factuels pour conclure si, oui ou non, il y a des changements dans la façon dont elle fonctionne.

C’était en outre terriblement ennuyeux à réaliser, et il voyait bien que la fyros mourrait d’envie de retourner traumatiser des yubos. Lui aussi, mais il fallait d’abord accomplir ces formalités.

La tournée avait continué au Royaume, ce qui avait amené Eeri à ronchonner fortement.
— Les Matisagoo sont des gens formidables, pérorait Mazé'Yum. Mais il se passera du temps avant qu’ils t’acceptent… C’est dommage, il y a vraiment beaucoup à apprendre chez eux, et c’est probablement la tribu la plus fréquentable d’Atys.
— Plus que le Cercle Noir ? se moqua la fyrette.

Le zoraï hésita avant de répondre.
— Oui. Le problème du Cercle Noir, c’est que nous attirons tous les savants fous, et certains sont plus fous que savants. Il faut l’énergie de Ba'Wity Codgan pour éviter les catastrophes. C’est un chef dur et il a des lubies désagréables, mais il permet que la recherche progresse réellement et sauvegarde le travail de tout le monde.
— C'est un maniaque vicieux et…

Mazé'Yum inclina légèrement le masque. Il respectait le tryker, une déférence teintée de peur comme tous ceux qui avaient dû le fréquenter, mais il pensait aussi que « fou comme un frippo de Silan » était une expression qui lui convenait assez bien. Il n’était pas mécontent que son chef l’ait envoyé faire des missions hors du camp : loin des yeux, loin des risques de finir en cobaye. Il y avait quelques limites à l’abnégation que le zoraï pouvait avoir pour la science. Cependant, la fyros n’avait pas encore besoin de tout connaître, uniquement le principal :
— Il est utile et nécessaire. Et tant que tu es mon apprentie, tu t’en tiens à distance autant que possible.
— Une raison à ça ?
— Il est dangereux pour certaines personnes. Je n’ai pas envie de savoir si tu l’intéresseras.
— Et tu restes avec eux ?
— Je ne les quitterais pour rien au monde.

Car quel autre endroit sur Atys lui permettrait d’avoir accès à autant de connaissances et de champs de recherche ? Qui d’autre pouvait lui fournir autant de moyens et si peu de contraintes dans la façon de mener ses études ?

Après la forêt, il était temps d’aller dans les Primes. Le zoraï évitait les patrouilles maraudeuses pour limiter les questions sur sa compagne. Après une longue marche, ils arrivèrent en vue des Chlorogoo, où Mazé'Yum était sûr de trouver ce qu’il cherchait.

Il discuta un bon moment avec les membres de la tribu, pendant qu’Eeri s’amusait avec les vorax. Enfin, il revint vers elle avec un des trykers et fit rapidement les présentations, annonçant la recrue comme étant « Te'agin, qui va nous assister dans nos expériences ».

Le chlorogoo avait le regard vague et flou de ceux qui abusent de certaines substances. Ses doigts suivaient une mélodie chaotique, entendue de lui seul, sur les boutons de sa veste, tandis que son autre main s’égarait sans fin sur le manche du couteau à sa ceinture. Un perpétuel sourire vicieux achevait de compléter le tableau. Légèrement mal à l’aise, Eeri haussa les épaules.

S’il fallait mettre un homin dans un tonneau au milieu d’un nuage de goo, celui-ci semblait le mériter. Par la suite, Mazé'Yum lui avait même affirmé qu’il était absolument consentant et conscient des risques.

— J’ai discuté avec lui, dit Eeri. Il est surtout prêt à le faire pour les drogues avec lesquelles vous le payez.
— Certes. Mais cela reste son choix.
— Vous avez une drôle de façon de traiter vos alliés.
— Nous ne sommes pas dans le référentiel larmoyant des Nations. Les homins comme lui embrassent un mode de vie différent, à la recherche des extases artificielles et sans considération pour leur enveloppe charnelle. Cela les rends aptes à des expériences que les gens comme tes Drakani ne peuvent même pas envisager. Grâce à ça, notre connaissance du monde progresse, nous comprenons les mystères qui nous entourent, et nous pouvons agir sur notre environnement au lieu de le subir. Ici, nous avons un objectif qui servira à l’hominité. Et en plus, nous trouvons quelqu’un prêt à quelques sacrifices personnels pour réaliser ce projet. Vois-tu une meilleure façon de faire ? Si c’était toi qui allais dans ce tonneau, tu accomplirais le même acte, ce qui ne serait pas plus éthique, car ton consentement aurait la même valeur que celle de ce Chlorogoo, même s'il a d’autres raisons qui le motivent. Par contre, tu risques de nous faire prendre du retard si tu es finalement goofié, et même mettre l’expérience en péril. Lorsqu’on manipule la goo, la première priorité des scientifiques doit être d’éviter la contamination personnelle. Nous ne pouvons pas nous permettre d’avoir des altérations de l’esprit.

La fyros grommela. Bah, après tout, c’est vrai que Te'agin semblait ravi d’être là, à toucher à tout et à cligner des yeux dans la lumière du jour…

#7 [fr] 

La tournée des tribu avait été instructive, même si Eeri considérait qu’ils perdaient un temps précieux.

Il était temps de retourner au "laboratoire", cet espace ouvert, heureusement difficile à localiser et très peu fréquenté, qu’ils avaient aménagé au fil des mois et des expériences. D’un coté s’entassaient des tonneaux, vides et munis de grilles. La plupart servaient de cages pour les sujets survivants. Des frippos, quelques yubos, tous plus ou moins gooifiés. Pas bien loin se trouvaient les tonneaux propres, et une grande cage pleine de frippos et yubos frais. La dernière livraison avait été faite en leur absence, tout était visiblement en ordre. De l'autre coté s'entassaient fibres, matières, outils. Plus à l'écart, les homins avaient creusé un trou, afin de jeter les débris de bombes, carcasses et autres déchets.

Pourtant, les cris et l’odeur des animaux gooifiés semblaient encore pire qu’à leur départ, et dès leur arrivée Mazé’Yum entreprit de compter les survivants.

"Tu vois, ils sont tous encore vivants. Quasiment tous" dit-il avec un sourire satisfait.
Eeri contemplait le spectacle en grimaçant.
"On a deux solutions. Soit on déplace les sujets sains, pour ne pas les stresser avant les expérience. Ils doivent rester calmes dans leurs tonneaux. Soit je zigouille ceux-là."
"Première option, Eeri. Ceux-là, on ne les touche pas, je veux les observer encore. En plus, déplacer et nourrir des frippos sains fera un passe-temps excellent pour notre ami."
Eeri soupira en regardant le désastre : "Moi je veux bien. Mais je vous préviens : s’ils se retournent contre nous pour nous bouffer les miches, vous viendrez pas pleurer."

Te'agin se mit au travail en maugréant à peine, après qu’Eeri l’eut aidé à dresser un enclos un peu plus loin. Il déplaçait les animaux un à un, avec une lenteur inégalable, et semblait créer un étrange lien avec chacun d’eux. Au moins, il ne les affolait pas. Eeri observa ce manège un instant, songeant au risque qu’elle allait lui faire prendre. Puis elle compta rapidement : 48 frippos, 23 yubos. Ça faisait, à vue de nez, 4 ou 5 séries de tests. Les filtres s’amélioraient, mais Eeri ne voulait pas procéder à ce test ultime avant d’en avoir un qui protègerait au minimum 8 sujets sur 10.
La première série ayant pour but de tester encore quelques filtres différents, avec des matières qu’elle venait de ramener.
Puis trois séries afin de re-tester les filtres les plus efficaces.
Puis la dernière série, pour valider ces résultats, et affiner les épaisseurs. Seulement après ça, elle aurait besoin du tryker.

"Il faudra le faire patienter une semaine, au minimum. J’ai besoin d’encore un peu temps. Si tout va bien…"
"Bien entendu. Je veillerai à lui donner ce qu’il faut pour qu’il reste sage, mais assez peu pour qu’il garde de l’intérêt à réaliser l’expérience."

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#8 [fr] 

La fyrette s’était remise au travail. Trier les fibres, faire sécher les mousses, classer les différentes matières des plus lisses aux plus râpeuses, fabriquer des supports sur lesquelles les fixer, faire sécher de la sève ardente pour les coller, puis les combiner, les placer sous presse afin de diminuer l’épaisseur et de leur conférer une meilleure densité. Le pressage des filtre restait l’étape la plus délicate, et elle notait soigneusement le poids, réalisé avec des bouteilles de byrh, ainsi que le temps de presse, pour chaque filtre. Rien ne devait être laissé au hasard.

Consciemment et inconsciemment, elle laissait le Zoraï gérer tout problème avec les homins de passage, qui se faisaient heureusement rares. Elle savait qu’il fallait éviter tout incident avec la théocratie. Les homins de Zora étaient bien trop bornés pour comprendre que ses recherches avaient un but totalement hoministe, en tout cas de son point de vue. De ce qu’elle avait récemment observé, ils seraient tout au plus capables de réagir avec violence et aveuglement, montrant ce qui se dissimulait derrière leurs masques, un caractère et un état d’esprit bien différent de leur sagesse de facade.

Elle n’avait pas non plus encore confiance dans les tribus qu’elle avait côtoyées. Jusqu’ici, et fort heureusement, les illuminés semblaient tolérer leur présence et fermer les yeux sur leurs expériences. Les récents évènements dont elle avait eu vent avaient failli ébranler ce fragile équilibre. Des homins de plusieurs nations, dont une poignée de sa guilde, avaient fait irruption dans leur tribu en saccageant leurs installations à la recherche d’on ne sait quoi. Pourtant, calme plat. Soit les illuminés étaient beaucoup trop perchés pour se rendre compte de ce qui les entouraient, soit la fyrette ne saisissait pas encore totalement quel rapport Mazé’Yum entretenait avec eux.

De son coté, Te’agin se tenait relativement tranquille. En général, la camisole chimique que le Zoraï lui administrait suffisait à le garder calme. Lorsqu’il sortait de sa torpeur, il essayait parfois de socialiser avec les frippos gooifiés, puis sentant leur manque de sympathie à son égard, il se saisissait avec une frénésie paisible de la première chose à portée de sa main pour ensuite la triturer pendant des heures, qu’il s’agisse d’une hache, d’un morceau de fibre, ou d’un frippo mort.

Les tests se succédaient, et enfin, le moment approchait. Eeri souhaitait réaliser une dernière série de test avant de faire appel au tryker. Une couche de buo, une couche de dzao. Des mousses de cratcha et de jubla, mixées, séchées et comprimées. Puis une nouvelle couche de dzao et pour finir une couche de buo. Le filtre était ainsi réversible, ce qui le rendait plus facile d’utilisation. Considérant que certains homins étaient capables de se tromper de sens en maniant une hache ou une épée, c'était là une précaution valable.

Une fois de plus, ils alignèrent des tonneaux, les remplirent d’eau, préparèrent les lanières et ouvertures afin de laisser l’eau s’échapper. Le tryker l’aida à placer yubos et frippos dans chaque tonneau, tandis que Mazé’Yum attendait, plus loin, une bombe de goo posée à ses pieds, que tous les couvercles munis de filtres soient scellés à la sève ardente.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#9 [fr] 

Le zoraï observait ses yubos et frippos gooifiés depuis une bonne heure, notant diverses choses sur son carnet. Il semblait d'une humeur presque joyeuse, autant que cela pouvait s'appliquer à cet homin austère. Eeri avait un mauvais pressentiment.
- Il se passe quoi ? finit-elle par grogner.
- Tu n'as pas vu ? Viens... Observe ces petites merveilles.

Les petites merveilles étaient toujours aussi suppurantes et puantes. Il commençait aussi à y en avoir beaucoup, plusieurs par tonneaux. Mazé'yum avait déjà mis Te'agin à la construction d'un enclos bien fermé.

Les bestioles étaient de tailles différentes.

- Les mères ont accouché, dit Mazé'yum avec ce qui pouvait presque ressembler à de la tendresse. Tu te rends compte ? Des femelles prégnantes, infectées durant leur grossesse, et qui donnent malgré tout naissance à ces petits bébés tous roses.
- Heu...
- Il y a eu des pertes, bien sûr, et la plupart des mères n'ont pas survécu à l'accouchement. Ou au fait que leurs bébés les ont dévorées derrière. Ils semblent préférer la viande au lait.
- Probablement parce qu'ils sont gooifiés aussi.
- Yui, bien sûr, c'est tout leur intérêt. Tu as vu ? Cette génération ne s'attaque pas entre eux.
- Est-ce vraiment une bonne nouvelle ?
- Peut-être qu'ils vont se reproduire entre eux. Au bout de quelques générations, qui sait ce que nous allons obtenir ?
- Au risque de me répéter... ils vont finir par nous bouffer les miches.

Le scientifique ne répondit rien à ça, se contentant de sourire, ravi de son expérience.

- À quoi ça va servir d'avoir des yubos et des frippos goofiés qui se reproduisent ? demanda Eeri. Je ne vois pas ce qu'il peut en sortir de bon.
- Cela permettra peut-être de comprendre l'ancien fonctionnement de dispersion de la goo. Comme je te le disais l'autre fois, les animaux gooifiés naturellement se sont fait de plus en plus rares au fil des ans. Mais c'était courant autrefois.
- Puisque ça ne se fait plus...
- Mais ça pourrait revenir, et ce jour-là, mieux vaut comprendre de quoi il s'agit. Et puis, certains scientifiques défendent l'idée que les Rois et Nommés sont des animaux ayant muté sous l'effet de la Goo : hypothèse risible selon moi, mais nous allons voir ici quel type de mutation peut apparaître.
- La prochaine fois, on essaie directement sur des vorax? Ou mieux !! des kinchers ! Ce sera un premier pas. Et si Tao-Sian a raison sur la similarité entre le sang des homins et des kitins, on sera sur le chemin pour créer un roi homin.
- Il y a un long chemin avant d'arriver à une chose pareille.

Après un silence songeur, Eeri finit par dire tout haut :
- Vous n'êtes pas en train de créer des légions de ces bestioles pour les utiliser comme arme, hein ?
- Ça a déjà été fait... Cependant, pas de cette manière, à ma connaissance.
- Je ne vois pas en quoi ça peut aider l'hominité.
- C'est le genre d'arme délicate à utiliser. C'est vrai, cela pourrait servir dans les guerres entre homins. Mais je pensais à une autre guerre. Les kitins sont trop forts pour la plupart des créatures et progressent inexorablement. Nous pourrions peut-être les combattre en améliorant certains animaux.
- Ou se retrouver envahis à la fois par les kitins et des bestioles gooifiées.
- C'est pour ça que les yubos et les frippos sont bien dans la phase de test. Ils ne deviendront jamais exagérément forts, nous pouvons étudier ce qui se passe et chercher des moyens de les contrôler.
- C'est ce que vous faisiez avec les timaris ?

Mazé'Yum fit un sourire énigmatique :
- Quelque chose comme ça.

#10 [fr] 

Le casque était prêt.

Enfin, les casques. Trois casques kostomyx, totalement hermétiques. Une fine couche d’ambre était fixée avec de la sève afin d’obturer les ouvertures des yeux, une mousse de cratcha melée à de la résine épaisse servait de jointure avec l’armure, au niveau du cou. Enfin, le filtre, amovible, était en place.
Les premiers tests qu’elle avait réalisé hors-goo semblaient convaincants : une ventilation suffisante dans le casque, une visibilité correcte. Seuls défauts, l’odeur un peu marquée du filtre, à cause de la mousse de jubla qu’elle avait pourtant bien lessivée, ainsi qu’un certain manque de ventilation au niveau du buste. Allons bon, ça changera pas grand chose pour certains, au moins ils auront une excuse pour leur odeur.

Elle avait signé d’une petite gravure stylisée à la fyros "FFPGoo", pour Filtre Fyros de Protection contre la Goo.


"c’est prêt" dit-elle d’une voix basse et posée à Mazé’Yum, pour ne pas laisser apparaitre sa jubilation. "Je vais pouvoir procéder au test".
"Pas de précipitation, il faut bien vérifier les conditions de l'expérience. Et j’ai encore besoin de Te’Agin pour nourrir et s'occuper des animaux. Il se passe quelque chose."

La fyrette soupira en grimaçant, mais elle n’avait pas le choix. Elle ne voulait décidément pas se résoudre à manipuler les bombes à goo par elle même. Elle préférait laisser le Zoraï faire plutôt que de s'exploser un de ces machins dans les mains.
"Trois jours. Parce que bon, j’suis vraiment à deux doigts de tout cramer."
"Les jours qu’il faudra, Eeri. Quelques spécimen ont une évolution toute particulière, et je ne trouverai personne d’aussi insensé que lui pour approcher les cages si tu me le gooifie encore plus qu’il ne l’est."
"Je vois bien que vous avez l’oeil qui brille à chaque fois qu’un de ces frippos pète. Ceux de la dernière expérience sont ressortis tous indemnes, et on a même pas la place de les mettre dans des cages propres en attendant de les réexpédier dans la foret!"
Le Zoraï prit un temps pour réfléchir, et répondit avec un ton qui oscillait entre amusement et sérieux : "Tu n’as pas tout à fait tort, on va lui demander de faire de la place pour ceux là, aussi. Mais pour le casque, un peu plus de temps encore."


Eeri soupira. Elle rangea deux des trois casques dans un coffre, et mit le troisième dans son sac.
Elle se sentait tout de même soulagée par la perspective de pouvoir bientôt s’éclipser de ces lieux, tant la vue des cages devenait insoutenable. Le moment qu’elle attendait était proche. Un tantinet tendue tant elle était hâtive, elle entreprit de réunir et ranger les quelques documents importants de ses recherches précédentes, puis se téléporta en direction des lacs, pour y passer quelques jours.

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"

#11 [fr] 

#12 [fr] 

Sans grande surprise, la rencontre avait rapidement tourné au vinaigre.

Pourtant, Mazé'Yum avait été surpris d’entendre nombre de gens s’indigner des procédés expéditifs de la Théocratie. Tout comme il avait été surpris de voir que la plupart n’étaient pas terrifiés à propos de la goo, prêts à échanger des cadeaux avec Gicha Cirinia. Il y avait peut-être un peu d’espoir…

Mais l’espoir aurait demandé de se débarrasser des gêneurs. Ces derniers avaient fini par passer à l’attaque et par ficeler le zoraï. Mazé'Yum avait soudainement pris conscience d’une toute petite erreur d’appréciation : la Théocratie n’allait pas le traiter comme un apatride égaré, mais comme un zoraï-goo. Les Laï-le ban, c’était bon pour le spectacle, pour les désordres sans rapport avec les kamis et la goo, mais jamais on ne le laisserait s’exprimer en place publique. Len Fai-Cu s’assurerait qu’il ne pourrait pas parler et c’était pour ça qu’il avait été si prompt à agir, alors que certains étaient prêts à discuter. Mazé'yum ne serais pas le premier à disparaître sans un bruit.

Mazé'Yum avait tenté de se défendre, mais il n’était pas venu chez les Illuminés pour se battre et n’avait aucune chance en étant ainsi pris au dépourvu. Une fois à terre, Lylanea lui avait lié les mains, mais lui avait laissé assez de liberté pour qu’il puisse les suivre à Zora sur ses deux jambes. Il était malheureusement trop bien entouré pour espérer pouvoir leur échapper. Mais s’il voyait une occasion de se faire la belle…

Et puis Gicha Cirinia avait commencé à chantonner. Mazé'Yum était alors trop occupé à chercher comment s’en sortir pour y faire attention. Il n’espérait pas qu’elle l’aiderait : c’était un risque pour sa tribu et puis il savait qu’il faisait partie des pertes acceptables pour eux. Mais à la fin de sa comptine, elle avait ouvert un des plus gros coffrets qu’elle gardait près d’elle.

Des nuages d’une goo extrêmement corrosive s’étaient répandus dans le camp. Mazé'Yum avait suffoqué comme tous les autres, mais il avait aussi rapidement compris qu’il tenait là sa chance. Ses gardes s’enfuyaient ou étaient tombés. S’il arrivait à se relever…

Un sort de soin l’avait touché, puis un second. Il n’avait pas cherché à savoir d’où cela venait. Il n’aurait pas d’autre chance. Comme des années auparavant, dans une situation encore plus périlleuse, il avait bondi vers la seule sortie possible.

Vers les champs de goo.

#13 [fr] 

Mazé'Yum se remettait doucement. Il se sentait faible, plus faible que jamais. Respirer lui faisait mal, la lumière du luminaire lui martelait le crâne, même ses pensées semblaient dans la mélasse. Mais le pire, c’était cette sourde angoisse au fond de lui : est-ce qu’il avait réussi à purger toute la goo ? Est-ce qu’il était contaminé ?

Il suffisait qu’il en reste un peu... juste un peu. Il s’était trop exposé pour prétendre que tout se passerait bien.

Il comptait sur le travail de Varnili avant tout. C’était une orfèvre. Mais au cas où elle aurait laissé passer quelque chose, il prenait aussi son remède en grande quantité. Ce n’était pas sans effets secondaires, et sa faiblesse était peut-être plus due à une intoxication qu’à une infection à la goo. Il n’était pourtant pas prêt à voir ce que cela donnait sans rien prendre. Il prélevait chaque jour un peu de son sang, surveillant son évolution. Jusqu’ici, tout allait bien. Peut-être qu’il était paranoïaque ; mais la paranoïa était un des symptômes de la goo, donc dans le doute, il continuait à boire la terrible mixture.

Cependant, le temps passait et de nombreuses choses risquaient de se détériorer. Lors de l’arrivée des troupes à la tribu des Illuminés, certains avaient montré de l’ouverture d’esprit. S’ils n’obtenaient pas un peu plus de réponses, ils risquaient de rejoindre l’opinion des fanatiques et de le juger coupable par défaut. Il n’était pas question que cette fois encore, des gens comme lui passent pour les « méchants », et que la Théocratie continue de sembler « sage » aux yeux de l’hominité malgré ses évidents méfaits.

Même écrire était douloureux. Il se contenta d’une seule lettre très courte. Il en aurait une autre à écrire encore... mais plus tard.

Quelques jours plus tard, le tryker se présenta à lui, en réponse à son appel.

— Vous avez une tête de déterré, se moqua-t-il.
— Je ne te paie pas pour faire des commentaires. Je t’ai aperçu l’autre soir. Tu étais avec les autres ragus, chez les Illuminés.
— J’ai vu de la lumière, je suis passé. C’était juste de la curiosité. Je n’ai pas interféré avec vos affaires !
— Si tu étais là, tu connais le nom des homins présents.
— Ouais, mais si vous les tuez tous, je ne vais plus avoir beaucoup de clients.
— Silence ! Arrête d’imaginer ce que je veux faire. J’ai besoin de tes services, mais si tu continues d’étaler ta stupidité comme ça, je vais faire appel à un autre intermédiaire !

Le tryker regarda le zoraï avec impertinence et cela se voyait qu’il avait bien envie de dire encore quelque chose, mais il réussit à se taire, et se contenta d’une petite courbette moqueuse. Mazé'yum serra les dents et exposa son problème, tout en se disant qu’il allait un de ces jours faire ravaler sa morgue à cet allié insupportable.

— Je vais avoir besoin des noms de ceux qui étaient présents et qui ont été choqués par les actions de la Théocratie ou qui demandaient une enquête réelle. Je veux aussi les noms de ceux qui m’ont attaqué. Il y en a que je ne connaissais pas encore. Pour les autres, ce ne sont que des témoins sans intérêt, nous pouvons les oublier. Ensuite, tu iras voir les premiers et tu vérifieras leurs dispositions à mon égard. S’ils n’ont pas décidé de me livrer aux zoraïs, tu leur feras passer une invitation. Et si ton prix est trop élevé, je te revendrais aux Esclavagistes un autre jour pour rentrer dans mes frais.

Nullement impressionné, le tryker éclata de rire, puis se mit au travail.

#14 [fr] 

Eeri rasait les murs. Elle espérait rencontrer le moins de monde possible, et pour ça elle passait le plus clair de son temps dans les bas-fonds de pyr, là ou les vieux fyros ravagés par la sciure et la shooki conspuaient l’empire fyros.
"ils se gavent, et ne nous laissent que des miettes, à nous les vieux. J’vais t’dire, ma fille, on a sué toute not’ toub de vie, et qu’ils laissent des matis en liberté dans pyr. dey… d’mon temps…"
La fyrette, qui en général se laissait embarquer dans ce genre de conversations, pour le pire ou le meilleur, restait silencieuse. Trop parler, c’était bien là son souci. Trop parler, même à ceux en lesquels elle pensait faire confiance. Elle en avait trop dit, une fois, deux fois, puis s’était prise au jeu d’en dire un peu plus sur ses expériences, même sans toucher le coeur du sujet. Des yubos, des frippos. Un casque. Cette fois, elle laissait les autres parler. Lorsqu’elle en avait entendu assez du même discours, elle terminait sa shooki, et allait visiter un autre groupe ou une autre table, pour commencer un jeu d’osselets de yubos en mettant en jeu quelques dappers. Ça passait le temps.

Du peu de temps qu’elle passait avec sa guilde, ces jours ci, elle restait silencieuse, à peine souriait-elle.
Pourquoi les deux membres de sa guilde présents au camps des illuminés avaient-ils pris parti contre Maze’Yum ? L’effet de groupe ? Ne les avait-il pas aidés par le passé ? Elle n’en pouvait plus de devoir toujours expliquer, re-expliquer, que l'objectif de Maze'Yum n’était surtout pas de le leur faire du tort. Il avait aidé à sauver deux d’entre eux, que fallait-il de plus ? Qu’il se mette un pompon rose sur le masque et danse la gigue fyros, pour leur paraitre sympathique ?

Ensuite, pourquoi la trykette avait elle crié son nom en boucle, pourquoi l’avait-elle vendue à la théocratie de la sorte? Sans ça, la fyrette aurait pu rester discrète, laisser Maze’Yum gérer la situation, et surtout prendre part à la discussion afin d’empêcher ce bodoc de chasseur bleu de répandre sa folie sur les homins présents. Mais Eeri avait encore trop parlé. Un mot de trop, après que le camp du noeud de la démence fut nettoyé. Ostium avait toutes les raison d’être suspicieux, mais sa question et la réponse équivoque d’Eeri étaient arrivées à l’oreille de Lorlyn qui, si l’écorce l’ignore encore, ne supporte pas que l’on touche un poil d’un yubo, entre autres.

"Eeri, elle a fait du mal aux yubos la méchaaaante"

Elle s'imaginait mille et une façon de procéder à une vengeance cruelle et glaciale envers la trykette, alors que sa raison lui dictait que ce n’était définitivement pas ce qui réglerait le problème. Pourtant, imaginer ces scènes la maintenait pour quelques minutes hors de la réalité, dans une sorte de béatitude ou de rêve serein. Arracher les yeux de son zig yubo. Non, mieux… Attacher l'homine à une chaise, maintenir ses yeux ouverts, et froidement découper des yubos en deux. Non, mieux, SON yubo. Encore mieux : dépecer un kami, vivant, devant elle. Beaucoup de scientifiques donneraient cher pour participer à la fête, tiens… Gooifier un kami ? Non, restons corrects et simples pour commencer. La couvrir de bouse de toub, d’abord. Ou lui mettre un de ces casques et la jeter dans la goo… Non, sans casque. Ne gâchons pas…

En parlant de casque… Il lui en restait deux, et elle n’avait plus la moindre envie d’en fabriquer d’autres, de toute façon tout son stock de matières premières du bosquet avait été saccagé. Ils ne leur avaient pas laissé ni le temps ni la liberté de s’exprimer. Qu’ils continuent de se jeter dans la goo sans protection. Ce n’était plus son problème et sa recette allait rester bien cachée de ces ingrats, maugréait-elle dans sa tête. Même Ostium n’avait pas compris que si elle avait entrepris ces recherches, c’était justement afin de sauver la graine d’homins imprudents dans son genre. La fyrette perdait peu à peu foi en l'hominité.

Si le Zorai n’était plus de ce monde, elle serait seule pour faire face à la théocratie, pensait-elle. Si seulement il avait eu un casque quand il le fallait, lui…

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Eeri
"Quand on a le nez trop près de la bouteille, on ne voit plus le bar"
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