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Vœux et serments

La taverne de l’Oasis n’est pas à proprement parler le quartier général de la Compagnie. C’est un lieu bien trop public pour discuter du genre d’affaires que Ba’Rakha et ses comparses traitent de temps en temps. D’accord, la plupart du temps. Ok, ok, presque exclusivement. Mais ça reste un coin sympa et facile d’accès pour boire un coup sans être trop dérangé, et éventuellement discuter de sujets moins controversés avec des amis. Des relations. De vagues connaissances. Des homins de passage… Oui, bon, la cheffe ne rentre dans aucune de ces catégories. Mais, pour plein de raisons, Ba’Rakha ne va pas lui interdire de s’asseoir à sa table quand elle débarque.

Et le voilà donc là à siroter un truc quelconque, perdu dans ses pensées, sans paraître remarquer outre mesure le silence qui englobe leur petit coin. De son côté, comme à son habitude, la cheffe observe froidement tout ce qui l’entoure, indifférente à la boisson posée devant elle. Peu de choses échappent à son regard, et Ba’Rakha finit par en sentir le poids. Il s’extirpe de ses ruminations et retrouve un peu de son aplomb habituel pour la toiser avec un sourire narquois.

– Oui ? C’est à quel sujet ?
– Qu’est-ce qui te contrarie ?
– Est-ce que j’ai l’air contrarié ?

D’un geste minimal du menton, la cheffe indique les doigts du Tryker qui font tourner ses dés à une vitesse vertigineuse dans sa main sans qu’il ait même l’air d’y penser.

– Tu es plus sincère avec tes doigts qu’avec ta langue.

Ba’Rakha ne peut pas s’empêcher de pencher la tête d’un air aguicheur.

– C’est une proposition ? Tu veux que je te fasse une démonstration des deux pour comparer ?
– Né.

La cheffe a répondu sans même une légère inflexion agacée, elle ne se laisse pas surprendre comme ça. En même temps, c’est la cheffe depuis un sacré paquet de temps, et dans une guilde comme la Compagnie, ce n’est pas rien de conserver ce poste. Ba’Rakha préfère donc ranger ses dés dans sa ceinture avant de répondre.

– Je repensais au mariage de Jazzy et Ylang Hao, et aux répercussions que ça pouvait avoir sur nos affaires.
– Aucune.

La cheffe est catégorique. En temps normal, le Tryker lui ferait confiance, mais quelque chose le contrarie quand même.

– C’est pas tant le mariage en lui-même. Ça fait longtemps que Jazzy a perdu le peu de jugeote que son espèce de parasite mental lui avait laissé. Je vois pas comment l’autre folle pourrait fondamentalement aggraver la situation.
C’est plutôt les autres. Ils assument maintenant ouvertement de ne plus appliquer leurs fameuses valeurs qu’à eux-mêmes. Et encore. T’es pas citoyen, t’es pas un pote d’Ailan, t’as aucun autre droit que de la fermer. Les coutumes et lois des autres nations ? Pareil, ils s’en balancent comme d’une éolienne cassée. Tu t’es mariée ailleurs ? Ça compte pas, c’était pas un mariage tryker.

Sans qu’il s’en rende compte, les doigts de Ba’Rakha sont retournés chercher ses dés et recommencent à les faire circuler entre eux à toute allure. La cheffe laisse son subordonné ronchonner encore un peu avant de l’interrompre avec une ironie froide.

– Rien de nouveau dans tout ça. Aucun puissant des nations ne respecte ses propres lois à moins que ça ne l’arrange, et tu le sais parfaitement. Et tu t’en satisfais très bien d’habitude. Né, je crois que ce que tu ne digères pas, c’est de t’être retrouvé avec une chaussette dans la bouche.

Ba’Rakha sursaute, et puis il éclate de rire et ses dés s’arrêtent enfin de bouger.

– C’était pas une chaussette, c’est Zhen qui a eu la chaussette. Moi, j’ai eu un bâillon. Qui est un accessoire tout à fait courant dans les mariages trykers, c’est bien connu. Cela dit, j’ai repéré à qui il appartenait. Il y aura peut-être une ouverture de ce côté, va savoir.

C’est peine perdue, il n’a pas réussi à choquer la cheffe. Peut-être parce qu’il en faut plus pour la choquer, ou peut-être parce qu’il n’y croit pas vraiment lui-même. Ce qui ne l’empêchera pas d’essayer s’il en a l’occasion. Après tout, certains Trykers pourraient avoir l’esprit plus ouverts que la moyenne : il n’y a qu’à le regarder lui, sans parler des goûts particulièrement éclectiques de son compère Fein... D’ailleurs, en parlant du ragus, c’est toujours un bon moyen de changer de sujet de conversation.

– À ton avis, il va falloir combien de temps aux Trykers pour virer Zhen et Fein de taule ?
– Pas assez longtemps à mon goût. La seule utilité de ces deux idiots, c’est qu’ils épuisent la patience et l’énergie de quelqu’un d’autre que moi.

La cheffe étant ce qu’elle est, et Ba’Rakha ayant été impliqué dans certaines transactions, il a plus qu’un sérieux doute sur cette affirmation. Mais il ne va pas en discuter en public. Par contre, si quelqu’un pouvait payer pour cette histoire de bâillon.

– Et pour que l’un d’entre eux aille raconter quelques vérités dérangeantes à Jazzy sur ses futurs marmots ?

Le Tryker n’a pas appuyé le pronom possessif. Ça serait trop facile, et la cheffe ne le paye pas pour tomber dans la facilité. D’ailleurs, elle n’en n’a pas besoin parce qu’elle prend un moment pour y réfléchir.

– Je suis certaine qu’ils trouveront ça très drôle. Leur mauvais goût en matière de blagues n’a d’égal que celui de ton copain en terme vestimentaire.

La cheffe n’a pas non plus insisté sur son lien avec Fein. Mais c’est quand même un ordre, et Ba’Rakha ne s’y trompe pas. En même temps, il est à peu près certain qu’il ne sera pas nécessaire de pousser beaucoup les deux zigotos sur le sujet. Ils sont vraiment capables de tout, et leur sens de l’humour est absolument délicieux. Au moins de son point de vue.
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