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Vœux et serments

Sourire.

Une vie à dissimuler le fond de ses pensées était nécessaire pour survivre. Elle avait été à rude école, sur ce sujet, mais cet entrainement était utile et lui permettrait de traverser cette épreuve.

Sourire, saluer, échanger des banalités.

Après tout, cette fois, il y avait peu de risque qu'elle se prenne une mandale. C'était une nette amélioration. Et une fois cette épreuve finie... et bien, il y en aurait d'autres, parce que la vie était comme ça, mais celle-ci serait derrière elle.

Sourire, toujours, et faire comme si tout allait bien.

Lorsqu'il était avec elle, Jazzy développait des trésors de prévenance. Sans jamais poser de question, il se montrait d'un calme olympien, toujours tendre et calme. Il se doutait probablement qu'elle était dans un état de stress total, et c'était sans doute pour l'aider qu'il se montrait si paisible et enjoué. Le moins qu'elle pouvait faire était de donner une image de sérénité.

Il était rentré un soir, pour trouver l'appartement envahi de madeleines et autres pâtisseries. Chaque plat débordait de sucreries en tout genre, et il y en avait sur la moindre surface disponible, et même au sol. Cette fois-là, il avait perdu son sang-froid. En un clin d'œil, ce n'était plus Jazzy mais l'Autre, qui regardait cette profusion d'un air sardonique et avait demandé d'un ton moqueur :

-Tu espère qu'on devienne si gros qu'on ne puisse plus sortir de l'appartement ?

Elle n'y avait pas pensé, elle s'était juste emballé un peu trop à tester diverses variations dans les ingrédients et les parfums... Mais l'idée n'était pas pour lui déplaire.

Lui avait haussé les épaules, souriant largement (un sourire bien plus narquois que ceux que Jazzy lui faisait habituellement) :
- Heureusement que j'aime les madeleines.

Finalement, tout le ponton avait eu droit à la distribution de gâteaux. Les trykers ne disaient jamais non à de la nourriture gratuite, et chacun avait eu à cœur de faire une dégustation comparée, donnant son avis sur son parfum préféré, sur ce qui accompagnerait le mieux la bhyr, quelle quantité prévoir pour le mariage à venir, etc, etc. Ylang'Hao souriait (et aucune chance que ces nékwais voient qu'elle se forçait), répondait comme elle pouvait quand on lui posait une question, résistant de toutes ses forces à l'envie de briser une perle de téléportation pour n'importe où, tant que c'était "ailleurs".

Une semaine auparavant, elle avait vraiment craqué. Elle avait demandé à Jazzy s'ils ne pourraient pas se marier, là, maintenant, juste tous les deux et un officiant quelconque, dans un coin discret. Peut-être qu'Ashgan accepterait de célébrer cette union secrète, même. Le soir annoncé sur le faire-part, on laisserait les trykers se débrouiller avec le buffet, mais il n'y aurait pas besoin de se livrer à tous ces simagrés...

Jazzy ne lui avait pas dit non tout de suite. Il avait pris le temps d'y réfléchir, et c'était déjà ça. Puis il avait pris son souffle, et d'un ton aussi apaisant que possible :
- On ne peux pas faire ça à nos témoins, à la Fédération... Abandonner tout le monde maintenant... Ne t'inquiète pas, tout va bien se passer. À notre façon. Nous allons montrer un beau mariage tryker ET zoraï à nos amis.

N'empêche que le mariage approchait, et qu'elle avait encore eu des remarques d'une voisine sur tel aspect d'un mariage tryker "qu'il fallait absolument", rite qu'ils avaient enlevé de la cérémonie justement parce que cela ne leur parlait pas du tout. Elle avait aussi croisé le décorateur qui s'était visiblement complètement emballé et à qui elle n'avait pas eu le courage de dire que les mariages zorais n'avaient rien de religieux, que ce mariage-ci était profondément hérétique (désapprouvé par une Sage en personne ! Et avec un neutre !), et donc que les symboles religieux étaient vraiment déplacés... du coup, il y en aurait partout. Kami et Karavan. Que Ma'Duk lui pardonne...

Elle en venait à penser que son précédent mariage avait été un calvaire moindre. Certes, il avait eu lieu les deux pieds dans la goo ; certes, elle avait pris une grande claque quand elle avait dit "né" ; certes, toute la noce était composée des pires individus traînant sur l'écorce, et ça avait été un festival d'horreurs en tout genre. Mais au moins, ça n'avait duré qu'un après-midi. Elle n'avait pas eu à supporter durant des semaines les commentaires graveleux de parfaits inconnus, le jugement méprisant des kwais voir leurs injonctions directes à abandonner ce projet de mariage, et surtout l'administration tryker qui ne comprenait pas qu'un mariage mixte n'était *pas* un mariage tryker. Même s'il se faisait sur les pontons d'Avendale. Même avec des invités prestigieux. Et à tout prendre, elle n'était pas absolument certaine que Jazzy voulait réellement intégrer des éléments zorais ; l'épouse suffisait probablement en terme d'exotisme.

Tout cela aurait beaucoup fait rire Ezek. Fakuang aurait probablement adoré.

Ylang'hao avait besoin de toute son énergie pour ne pas s'enfuir. Mais si elle faisait ça, Jazzy penserait que sa malédiction personnelle l'avait encore frappé. Kamis, c'était vrai qu'il était maudit, à tomber amoureux des mauvaises homines. Il aurait pu trouver quelqu'un qui prenait plaisir à ces avanies... Elle comprenait bien pourquoi les précédentes compagnes de son fiancé avaient disparues avant un quelconque mariage. Mais elle allait tenir le coup. Pour Jazzy, parce que c'était un homin bon, et qu'il tenait à ce mariage. Elle lui devait bien ça, après tout ce qu'il avait fait pour elle.

En attendant, les nausées matinales n'étaient pas dûes qu'à son ventre qui s'arrondissait d'une façon impossible à cacher à présent. Et son manque d'appétit était à la hauteur des quantités toujours plus grandes de nourriture qu'elle préparait chaque jour, futiles tentatives pour avoir l'impression de maitriser quelque chose. Elle souriait et se montrait un modèle d'amabilité, mais la tension nerveuse qui l'habitait allait finir par la tuer. Son médecin l'avait d'ailleurs grondé. Mais il n'avait pas accepté pour autant de lui donner de quoi retrouver un peu de calme. "Pas de drogues, jusqu'à ce que tu aie accouché". Cette fois-là, il ne l'avait pas menacé de la kidnapper et de l'emmener sur les Anciennes Terres jusqu'à la fin de sa grossesse, et ne lui avait même pas répété qu'elle ferait mieux d'annuler le mariage. Il lui avait seulement imposé de faire le point tous les jours, au repas de midi... histoire de s'assurer qu'elle se nourrisse et qu'elle reste clean. Si jamais Jazzy apprenait ça...

Mais il ne saurait rien. Elle allait continuer de sourire, et ce mariage allait se faire, et une fois que ce serait fini, tout irait mieux.
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