English French German Spanish Russian
Chroniques de la Première Croisade - ROLEPLAY - Ryzom Community ForumHomeGuest

ROLEPLAY


Chroniques de la Première Croisade

I - Un destin pavé de gloire


Le bambin ouvrit les yeux et commença à gazouiller. Agitant ses petits bras potelés, il chercha du bout de ses doigts maladroits la poupée de chiffon qui partageait ses nuits depuis sa naissance. Ne la trouvant pas, il gesticula afin de s’extraire de son cocon de draps, et attrapa les barreaux protecteurs de son landau pour se redresser. Comme bien des matins, il la trouva allongée sur le sol, la regardant d’un air déçu, mécontente d’avoir à nouveau été rejetée par inadvertance à l’extérieur du nid chaud et douillet. Il s’apprêtait à la rejoindre, moyennant quelques acrobaties, au moment où la porte de la pièce dans laquelle il se trouvait s’ouvrit. L’apparition matinale avait beau être récurrente, jamais il ne se lassait de l’incroyable beauté de sa mère. Oubliant totalement sa poupée, il battit des bras en rigolant, pressé de retrouver celle qui chaque soir lui était arrachée par son père. Derrière son masque, la zoraï lui rendit son sourire et laissa échapper quelques mots. S’il ne comprenait pas ses paroles, sa voix restait la plus belle des mélodies qu’il connaisse.

- Bonjour mon trésor. Encore une nuit agitée à ce que je vois.

Elle s’approcha du landau, ramassa la poupée puis lui tendit les bras. L’enfant, qui trépignait déjà d’impatience, imita son geste et rigola de plus belle lorsque sa mère l’attrapa par la taille et le fit décoller. Elle le fit valser quelques secondes dans les airs, l’embrassa sur la bouche, puis le colla contre son cœur.

- Aujourd'hui est un grand jour pour toi Pü. Maman croît en toi. Comme pour ton frère, le destin qui t’attend est pavé de gloire.

Le bambin se calma immédiatement au contact des lèvres et de la peau bleue de sa mère. Elle avait si bon gout. Elle sentait si bon. Elle était si douce. Ouvrant la bouche, il passa sa langue sur la chaire chaude pour capter les effluves suaves de la sueur maternelle. Tout en se dirigeant vers la pièce principale de l’habitation, la zoraï sortit de sa tunique végétale l’un de ses imposants seins, qu’elle tendit à son fils. Celui-ci ne se fit pas prier et attrapa à pleine main la courbe voluptueuse, tandis que sa bouche fondit sur l’extrémité dressée qui chaque jour le nourrissait.

L’habitation de Pü et de sa famille était composée d’une grande hutte circulaire, qui contenait la pièce principale, et de deux petites huttes flanquées sur la grande, contenant la chambre parentale dans laquelle dormait Pü, et la chambre de son grand frère. Les fondations de l’installation étaient principalement constituées de bois souple, de lianes et de diverses grandes feuilles sélectionnées pour leur imperméabilité. Après celle de Grand-Mère Bä-Bä, cette habitation était la plus imposante de la tribu. Au centre de la pièce principale trônait la table familiale, sur laquelle reposait une vaste quantité de nourriture variée. Autour de celle-ci, le père et le frère de Pü déjeunaient en silence. Pü fixait successivement les deux homins sans cesser de téter le sein de sa mère.

Il devina un sourire derrière le masque de son frère. Il n'était pas habitué à le voir ainsi. Il y a peu, son visage était encore nu, et affichait régulièrement de singulières grimaces qui n'avaient d'autres buts que de le faire rire. Pü aimait beaucoup son frère. Il lui faisait des chatouilles, jouait avec lui, et lui dévoilait d’incroyables chorégraphies acrobatiques, qu’il apprenait avec leur père, et qui plongeait le petit zoraï dans un état de surexcitation, qui avait don d’agacer leur mère.

Son père ne le regardait pas et continuait de manger en silence. Pü ne savait pas quoi penser de lui. Son grand masque noir lui faisait peur, et il ne se souvenait pas d’avoir déjà deviné un sourire derrière celui-ci. De plus, il l'avait déjà vu se comporter durement avec son frère, le frappant violemment avec des objets tranchants qu'il réussissait néanmoins à esquiver. Il l’avait aussi à plusieurs reprises surpris à malmener sa mère dans le lit parental, empoignant fortement ses cheveux, l’écrasant de sa puissante musculature, et lui donnant de violents coups de bassins, alors que celle-ci étouffait ses cris dans les coussins.

Pourtant, ni son frère, ni sa mère ne semblaient éprouver du ressentiment à son égard. Son frère continuait de considérer son père comme le modèle à atteindre, et sa mère terminait toujours leur bagarre nocturne par de tendres caresses et d’infinis baisers, que jalousait fortement Pü depuis son landau. Décidément, il ne comprenait pas. Et méfiant, il préférait que son père continue de l’ignorer, tandis que sa mère et son frère s’occupait de lui apporter amour et rires.

Le déjeuner continua en silence jusqu’au moment où son père prit la parole :

- Niï, termine rapidement de déjeuner et vas préparer nos tenus d’apparat s’il te plait. Pendant ce temps, ta mère va préparer Pü pour la cérémonie. Veille aussi à ce que nos armes soient correctement affutées.

Le jeune zoraï attrapa une dernière poignée de fruits secs en vitesse, se leva, et s’inclina devant son père.

- J’ai affuté nos armes hier soir avant le coucher père. Et je vais de ce pas préparer nos tenues.

Celui-ci lui répondit par un léger hochement de tête et se recentra sur le contenu de son assiette. Au même moment, sa mère se leva et décrocha Pü de son sein. Le petit, déjà bien rassasié, ne broncha pas mais continua malgré tout de malaxer le globe de chair pour maintenir le contact. Elle le changea, troquant ses langes souillés par la nuit avec une jolie culotte tressée. Quelques dizaines de minutes passèrent, et la famille était prête à partir.

Pü plissa les yeux lorsque sa mère sortit de la hutte. Sa tribu avait beau être installée dans l’une des racines d’un gigantesque arbre-ciel abattu, le plafond d’écorce, très abimé, laissait passer quelques rayons astraux à certains moments de la journée, dont un venait à l’instant de trouver l’oeil du petit zoraï, qui se réfugia entre les seins de sa mère. Sans lumière céleste, le village s’éclairait à l’aide de lampes contenant des lucioles. Si certains auraient pu qualifier l’ambiance de lugubre, Pü adorait quand sa mère l’emmenait en balade dans le village. Mais il se rendit rapidement compte que cette sortie n’avait rien d’ordinaire. Les autres membres de sa tribu étaient présents en nombre, et formaient un chemin reliant la hutte familiale aux hauteurs du village. Tous portaient leur tenue cérémonielle et affichaient une expression étrange sur leur masque. Au fur et à mesure que la famille avançait, menée par la mère de Pü, les habitants s’inclinaient avec déférence et rejoignaient le groupe.

Looï Fu-Tao était la diplomate de la Tribu de la Souche Maudite - comme aimait l’appeler les étrangers - chargée de maintenir des relations avec les Sages de Zoran. Elle était en réalité plus que tout la Première Prêtresse des Disciples du Culte Noir, et représentait l’ordre spirituel au sein du village.

Sang Fu-Tao était le Masque Noir, le Premier Guerrier des Disciples du Culte Noir, et représentait l’ordre militaire au sein du village.

Niï Fu-Tao était le premier né de Looï et Sang. Quelques mois après sa naissance, Grand-Mère Bä-Bä avait prédit son avenir : Lors d’un événement de grand ampleur pour Atys, Niï deviendra le nouveau Masque Noir, mais aussi le Premier Croisé de la tribu. Elu de Ma-Duk le Grand Masque, il sera autorisé à révéler le Culte Noir aux homins. Au cour de ses nombreux voyages, il fédérera les kamistes en les convertissant à la Vraie Foi, soumettra les athées, et exterminera les agents et les fidèles de la Karavan.

Quant à Pü Fu-Tao, le dernier-né, qui ne se doutait de rien et regardait les villageois d’un air étonné du haut de ses grands yeux noirs, sa destinée allait être révélée aujourd’hui. Lorsqu’il comprit qu’ils se rendaient chez Grand-Mère Bä-Bä, reconnaissant les ruelles entres les huttes, son cœur commença à s’emballer. Il n’aimait pas la vieille dame. Son masque décharné lui faisait peur, son odeur lui piquait le nez, et sa présence était associée à la maladie. Grand-Mère Bä-Bä était en effet la soigneuse et la voyante du village, qu’on allait voir pour trouver solution à ses problèmes. Si le couple Fu-Tao représentait l’autorité au sein de la tribu, tout le monde savait que Grand-Mère Bä-Bä était en réalité la voute centrale de la communauté. Alors que les sages de Min-Cho essayaient sans cesse de dissoudre la tribu, qu’ils prenaient pour une vulgaire secte violente déformant les vérités du Kamisme Jenaiste, et vénérant un dieu usurpateur, la vieille dame avait toujours joué de ses dons pour tenir ses enfants hors du joug de Zoran. On disait qu’elle était plus vieille que le plus vieux zoraï du pays, et qu’elle avait accouché chaque membre de la tribu.

Lorsque le cortège arriva devant la gigantesque hutte de Grand-Mère Bä-Bä, sur les hauteurs du village, Pü agrippa fort la tunique de sa mère, sentant les larmes montées. Looï l’embrassa sur le front, ce qui eut pour effet de le rassurer, et avança vers la grande hutte, son fils dans les bras. Pü eu tout juste le temps de jeter un regard derrière lui, pour apercevoir son frère lui faire des signes d’encouragement, avant que de grands rideaux obstruent sa vision, et que l’odeur caractéristique de l’habitation lui arrive au nez. Dans le fond de la pièce principale, Grand-Mère Bä-Bä s’apprêtait au-dessus d’une marmite posée sur un grand feu. Malgré son âge très avancé, elle était particulièrement vive et agile, sortant à toute vitesse diverses plantes et racines de la multitude de poches qui composaient son tablier. Rien ne laissait présager d’une telle vitalité, tant son corps livide osseux et sec était parcouru de profondes rides. Grand-Mère Bä-Bä repoussait sans cesse la mort, et tout le monde savait qu’elle devait ça à ses pouvoirs kamiques.

- Approche ma fille, dit-elle d’une voix caverneuse, sans poser le regard sur ses invités.

- Pose ton fils sur l’autel, je suis bientôt prête.

Obéissant, Looï s’avança vers une belle et large souche taillée. Lorsqu’elle posa délicatement son fils sur la surface ferme, rompant ainsi le contact maternel, celui-ci commença à pleurer.

- Ne le réconforte pas ma fille. Les larmes nourrissent les prédictions.

Le jeune zoraï ne comprenait pas. Il avait beau émettre des signaux d’alerte, sa mère ne réagissait pas, le regardant d’un air étrange. Quand le masque hideux de la vielle dame coupa le contact visuel, ses pleurs s’accentuèrent.

- Tiens le bien, et ne panique pas comme avec ton premier fils. Tout va bien se passer.

Grand-Mère Bä-Bä sortit de son tablier un poignard à la lame noire finement gravée, et attrapa délicatement la main du jeune zoraï. Au contact de la peau craquelée, Pü frissonna et commença à se débattre. Malheureusement pour lui, sa mère ne le laissa pas faire, et le maintint fermement. Qu’avait-il fait de mal ? Pourquoi devait-il subir tout ça ? Alors qu’il se sentait déjà au plus bas, le pire arriva. La vielle dame posa le tranchant de l’arme sur sa paume et referma un à un ses petits doigts sur la lame. Puis, elle appuya d’un coup sec. Électrisé par la douleur, Pü se mit à hurler, alors que sa mère le regardait d’un masque vide d’émotions, tout en forçant son maintien. Lui qui l’aimait tant avait cru son amour réciproque. Mais sans savoir pourquoi, elle le laissait à la merci de la sorcière, et participait à son calvaire.

- C’est bientôt terminé, il ne me reste plus qu’à récolter le précieux liquide. N’essaye pas de le calmer, la douleur donne de la force au sang.

La vielle dame posa le poignard sur l’autel et récupéra une petite bourse de cuir dans son tablier. Un à un, elle en sorti sept étranges dés, qu’elle passa sur la lame ensanglantée. Une fois la dernière relique bénite par le sang, elle incanta une formule. Alors, les étranges symboles qui composaient les faces des dés absorbèrent la lumière et s’animèrent. Pü avait totalement arrêté de pleurer, hypnotisé par le terrifiant spectacle qui prenait place devant ses yeux. La sorcière jetait à toute vitesse et sans interruption les dés sur l’autel, qui projetaient dans la pièce des fresques animés rougeâtres.

Pü contemplait une ronde composée d’homins et de kamis, danser sur les murs circulaires de la hutte. Il pouvait presque les entendre chanter. S’arrêtant brusquement, les kamis se déformèrent en de gigantesques gueules, et dévorèrent une grande partie des homins qui tentaient en vain de se débattre. La scène se concentra alors sur les survivants de la danse macabre, qui menés par un zoraï, gravirent une montagne de cadavres. La montée se faisait de plus en plus en dure, mais à chaque nouveau pas, de nouveaux homins rejoignaient la troupe. Finalement, arrivé au sommet, le zoraï brandit son épée et brisa d’un coup tous les astres du ciel. C’est à ce moment-là que les dés s’éteignirent et rendirent la lumière à la hutte.

Grand-Mère Bä-Bä regarda longuement Looï sans rien dire. La zoraï se pencha sur son fils et l’attrapa délicatement. Pü, qui semblait totalement ailleurs, reprit contact avec la réalité au moment où sa mère le colla contre sa poitrine. Son calvaire était terminé, et elle l’aimait toujours. Il s’endormit sur le coup.

- Tu sais ce que tu dois leur dire ma fille, dit la vielle dame sans quitter Looï du regard. Avançant de quelques pas, elle posa un doigt sur la main mutilée de l’enfant. La plaie se referma sur l’instant, ne laissant place qu’a une fine cicatrice.

- A partir d’aujourd’hui, notre avenir repose entièrement sur ton mensonge. Il est un mal nécessaire. N’oublie jamais.

- Je sais Grand-Mère… Merci pour tout, répondit-elle, la voix tremblotante.

Fébrile, Looï l’embrassa sur la joue, et se dirigea vers la sortie de la hutte, serrant son fils contre son cœur. Dans son sommeil, Pü pouvait le sentir battre très fort. Poussant les rideaux en s’avançant, elle fit face à tout son peuple. Chaque membre de la tribu la fixait d’un regard lourd, attendant le verdict. Elle évita soigneusement de croiser le regard de son mari, et par-dessus tout, celui de son premier fils. S’éclaircissant un peu la voix, elle prit alors la parole.

- Grand-Mère Bä-Bä a lancé les dés ! J’ai l’insigne honneur d’annoncer aujourd’hui les prédictions qu’elle a faite à propos de la destinée de mon fils, Pü Fu-Tao. Alors que son frère Niï deviendra le Premier Croisé, Pü l’accompagnera tout au long de son périple ! Il sera son Ombre, qui le conseillant à chaque instant, n'hésitera pas à sacrifier sa vie pour le protéger ! Loué soit mes fils ! Loué soit Ma-Duk ! Ce soir, nous festoierons à la gloire de la Première Croisade et des Jours Heureux !

Une acclamation sans pareil parcourue l’assemblée. Se réveillant en sursaut, Pü balaya la foule du regard. Celui-ci s’arrêta net sur le masque de son père. Le petit zoraï ouvrit grand les yeux d’étonnement. Pour la première fois, il devina son sourire.



Notes HRP :
- Ce texte est une fiction et n'a pas pour volonté de porter atteinte à l'univers de Ryzom. Si vous avez des doutes quant à ce qui est vrai ou faux, possible ou impossible, contactez l'équipe d'animation ou faites un tour sur le wiki https://fr.wiki.ryzom.com/wiki/Accueil.
- Vous trouverez au fur et à mesure de l'écriture des chapitres les versions illustrées ici https://drive.google.com/drive/folders/1aQrEhvrzECARbHwdTcxh6zq4o DU72Dz3?usp=sharing.
- Quant à l'aventure narrant la découverte du recueil contenant cette histoire, c'est ici https://app.ryzom.com/app_forum/index.php?page=topic/view/28654/3 #3

---

Lyghan, Gardien du Culte Noir. Dernière victime de Kiriga et première victime de Ki'yumé, il emporta dans sa mort les secrets des Rôdeurs d'Atys.
Show topic
Last visit Wed Apr 24 12:00:01 2019 UTC
P_:

powered by ryzom-api