ROLEPLAY


uiWebPrevious1uiWebNext

#1 [fr] 

Préface de Cheng Lai'Suki

Je me présente, Cheng Lai’Suki, traductrice et restauratrice de cet ouvrage. Il y a quelques années maintenant, alors que moi et mon ami Vao traversions le Pays Malade en direction d’Aeden Aqueous, une heureuse chute nous permit de découvrir une planque, dissimulée au cœur d’une poche d’air, entre deux épaisses racines. L’endroit était très sommairement composé d’étagères, d’un bureau et d’un petit lit. Plusieurs objets jonchaient aussi le sol, dont de nombreux livres. Parmi ceux-ci, un m’intrigua particulièrement : Chroniques de la Première Croisade, par Bélénor Nébius. C’était un vieux recueil abîmé, écrit dans l’ancien dialecte zoraï. Nous trouvâmes aussi une dague à la lame noire finement ciselée, et un jeu de sept dés, possédant entre quatre et vingt faces non pas chiffrées, mais gravées de fines lignes entrecroisées.

Durant les mois qui suivirent, j’étudiais le livre. Il narrait une histoire datant d’un autre temps. Une histoire se déroulant sur les Anciennes Terres, il y a plus de cent ans, après que le Grand Essaim kitin les eut ravagées et obligé les peuples qui y vivaient à s’exiler sur celles que nous occupons aujourd’hui. Cette histoire était celle du Masque Noir, qui à la suite du ravage et de sa rencontre avec le Grand Géniteur, rassembla des survivants et entreprit la Première Croisade contre la Karavan et ses suppôts.

Si je n’ai encore aujourd'hui jamais pu authentifier le contenu historique de cette histoire, son auteur ne cesse au cours de ses écrits de répondre à des questions qui nous obsédaient, moi et tant d’autres, depuis notre enfance. Malheureusement, comme vous le savez, les civilisations actuelles n'ont que peu de connaissances à propos des Anciennes Terres, l'essentiel du savoir les concernant ayant été perdu durant le Grand Essaim. Chaque document d’époque est donc une source précieuse de connaissances. Pour autant, ce récit épique, de par sa mise en scène, pourrait aussi bien être une fiction romancée. Après tout, comment prendre au sérieux l’histoire d’un zoraï au masque noir, qui voyagea un temps en compagnie des terribles Maraudeurs, et qui, investi de pouvoirs kamiques, extermina les fidèles et les agents de la Karavan encore présents sur ces terres ravagées par les kitins ?

Peu importe, voilà la réponse. De par les thématiques qu’elles abordent, telle que celle de la famille, du rapport à la foi, du libre-arbitre et de la quête de nos origines, les Chroniques de la Première Croisade m’ont profondément touchée. Je suis heureuse d’avoir retrouvé cet ouvrage, et j’espère qu’en scellant son contenu dans un cube d’ambre et en le déposant aux Temple du Savoir, nombreux sont ceux et celles qui, comme moi, se laisseront happer par le récit de Bélénor Nébius. S’il est possible que certains décident de faire disparaître ce texte hérétique, sachez que je reste en possession du manuscrit original.

Je dédie ce travail de restauration aux Sages, qui à jamais se berceront d’illusions, et à la guilde dissoute des Rôdeurs d’Atys, que je sais avoir été liée à cette histoire en quelque manière.

Edited 2 times | Last edited by Belenor (1 month ago)

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#2 [fr] 

I – Un destin pavé de gloire

Le bambin ouvrit les yeux et commença à gazouiller. Agitant ses petits bras potelés, il chercha du bout de ses doigts maladroits la poupée de chiffon qui partageait ses nuits depuis sa naissance. Ne la trouvant pas, il gesticula afin de s’extraire de son cocon de draps, et attrapa les barreaux protecteurs de son petit lit pour se redresser. Comme bien des matins, il la trouva allongée sur le sol, le regardant d’un air déçu, mécontente d’avoir à nouveau été rejetée par inadvertance à l’extérieur du nid chaud et douillet. Il s’apprêtait à la rejoindre, moyennant quelques acrobaties, au moment où la porte de la pièce dans laquelle il se trouvait s’ouvrit. L’apparition matinale avait beau être récurrente, jamais il ne se lassait de l’incroyable beauté de sa mère. Oubliant totalement sa poupée, il battit des bras en rigolant, pressé de retrouver celle qui chaque soir lui était arrachée par son père. Derrière son masque tatoué, la Zoraï lui rendit son sourire et laissa échapper quelques mots. S’il ne comprenait pas ses paroles, sa voix restait la plus belle des mélodies qu’il connaisse.

« Bonjour mon trésor. Encore une nuit agitée à ce que je vois. »

Elle s’approcha du berceau, ramassa la poupée puis lui tendit les bras. L’enfant, qui trépignait déjà d’impatience, imita son geste et rigola de plus belle lorsque sa mère l’attrapa par la taille et le fit décoller. Elle le fit valser quelques secondes dans les airs, posa son front osseux contre celui encore vierge de son fils, puis le serra sur son cœur

« Aujourd'hui est un grand jour pour toi Pü. Maman croit en toi. Comme pour ton frère, le destin qui t’attend est pavé de gloire. »

Le bambin se calma immédiatement au contact du masque et de la peau bleue de sa mère. Elle avait si bon goût. Elle sentait si bon. Elle était si douce. Ouvrant la bouche, il passa sa langue sur la chair chaude pour capter les effluves suaves de la sueur maternelle. Tout en se dirigeant vers la pièce principale de l’habitation, la Zoraï sortit de sa tunique végétale l’un de ses imposants seins, qu’elle tendit à son fils. Celui-ci ne se fit pas prier et attrapa à pleine main la courbe voluptueuse, tandis que sa bouche fondait sur l’extrémité dressée qui chaque jour le nourrissait.
La demeure de Pü et de sa famille était composée d’une grande hutte circulaire, qui contenait la pièce principale, et de deux petites huttes flanquant la grande, qui accueillaient la chambre parentale dans laquelle dormait Pü et la chambre de son grand frère. Les fondations de l’installation étaient principalement constituées de bois souple, de lianes et de diverses grandes feuilles sélectionnées pour leur imperméabilité. Après celle de Grand-Mère Bä-Bä, cette habitation était la plus imposante de la tribu. Au centre de la pièce principale trônait la table familiale, sur laquelle reposait une vaste quantité de nourriture variée. Autour de celle-ci, le père et le frère de Pü déjeunaient en silence. Pü fixait successivement les deux homins sans cesser de téter le sein de sa mère.
Il devina un sourire derrière le masque de son frère. Il n'était pas habitué à le voir ainsi. Il y a peu, son visage était encore nu, et affichait régulièrement de singulières grimaces qui n'avaient d'autres buts que de le faire rire. Mais à ses douze ans, un masque cornu avait poussé. Pü aimait beaucoup son frère. Il lui faisait des chatouilles, jouait avec lui, et lui dévoilait d’incroyables chorégraphies acrobatiques qui plongeaient le petit Zoraï dans un état de surexcitation, et qui avait don d’agacer leur mère.

Son père ne le regardait pas et continuait de manger en silence. Pü ne savait pas quoi penser de lui. Son grand masque noir lui faisait peur, et il ne se souvenait pas avoir déjà deviné un sourire derrière celui-ci. De plus, il l'avait déjà vu se comporter durement avec son frère, le frappant violemment avec des objets tranchants que Niï réussissait néanmoins à esquiver. Il l’avait aussi à plusieurs reprises surpris à malmener sa mère dans le lit parental, empoignant fermement ses cheveux, serrant ses poignets, l’écrasant de sa puissante musculature, et lui donnant même par moments des claques sur le bas du corps, alors que celle-ci étouffait ses cris dans les coussins.
Pourtant, ni son frère, ni sa mère ne semblaient éprouver du ressentiment à son égard. Son frère semblait continuer de considérer son père comme le modèle à atteindre, et sa mère terminait toujours leur bagarre nocturne par de tendres caresses et d’infinis baisers, que jalousait fortement Pü depuis son berceau. Décidément, il ne comprenait pas. Et méfiant, il préférait que son père continue de l’ignorer, tandis que sa mère et son frère s’occupaient de lui apporter amour et rires.

Le déjeuner continua en silence jusqu’au moment où son père prit la parole.

« Niï, termine rapidement de déjeuner et va préparer nos tenues d’apparat, s’il te plaît. Pendant ce temps, ta mère va habiller Pü pour la cérémonie. Veille aussi à ce que nos armes soient correctement affûtées. »

Le jeune Zoraï attrapa une dernière poignée de fruits secs en vitesse, se leva, et s’inclina devant son père.

« J’ai affûté nos armes hier soir avant le coucher père. Et je vais de ce pas préparer nos tenues. »

Celui-ci lui répondit par un léger hochement de tête et se recentra sur le contenu de son assiette. Au même moment, la mère se leva et décrocha Pü de son sein. Le petit, déjà bien rassasié, ne broncha pas, mais continua de malaxer le globe de chair pour maintenir le contact. Elle le changea, troquant ses langes souillés par la nuit contre une jolie culotte tressée. Quelques dizaines de minutes passèrent, et la famille était prête à partir.

-–—o§O§o—–-

Pü plissa les yeux lorsque sa mère sortit de la hutte. Sa tribu avait beau être installée dans une gigantesque souche arbre-ciel abattu, le plafond d’écorce, très abîmé, laissait passer quelques rayons astraux à certains moments de la journée, dont un venait à l’instant de trouver l’œil du petit Zoraï, qui se réfugia entre les seins de sa mère. Sans lumière céleste, la communauté s’éclairait à l’aide de lampes contenant des lucioles. Si certains auraient pu qualifier l’ambiance de lugubre, Pü adorait quand sa mère l’emmenait se balader dans les ruelles pentues et sinueuses, ou sur les ponts suspendus qui reliaient les différents niveaux de la petite cité. Le village, bien plus haut que large, avait été construit dans la verticalité. Les habitations occupaient les hauteurs, tandis que les strates inférieures étaient réservées aux parties communes, telles que les commerces, les lieux de cultes, le dojo, ou encore le réfectoire. Pü adorait le réfectoire. Les autres Zoraïs étaient très gentils avec lui et la nourriture abondait. Pourtant, cette fois-ci, le bambin sentit que la balade n’avait rien d’ordinaire. Les autres membres de la tribu étaient présents en nombre, et formaient un chemin reliant la hutte familiale aux hauteurs du village. Tous portaient leur tenue cérémonielle. Au fur et à mesure que la famille avançait, menée par la mère de Pü, les habitants s’inclinaient avec déférence et rejoignaient le groupe. Comme cette scène le laissait deviner, la famille Fu-Tao n’était pas une famille ordinaire.

Looï Fu-Tao, la mère de Pü, exerçait à l’extérieur du village la fonction de diplomate, chargée de maintenir des relations avec la Théocratie Zoraï, le régime politique qui gouvernait le pays depuis presque trois siècles, et dont le siège était situé à Zoran, sa capitale. Depuis une quarantaine d’années, le Grand Sage Min-Cho représentait la plus haute autorité homine de la Théocratie, qui assistée par le Conseil des Sages, dirigeait la Jungle, le pays natal du peuple zoraï. Si les Sages espéraient que les membres de la « Tribu de la Souche Maudite » – comme ils aimaient la nommer – finiraient par accepter l’autorité de la Théocratie, rien n’y faisait. Il y avait maintenant plusieurs générations que la tribu avait fait sécession, et les choses ne semblaient pas être sur le point de changer. Mais Looï n’était pas seulement une diplomate. Au sein du village, elle était avant tout la Grande Prêtresse du Culte Noir de Ma-Duk, dépositaire de l’autorité religieuse.

Son époux Sang Fu-Tao était le Masque Noir, le Premier Guerrier, chef militaire de la tribu.

Quelques mois après sa naissance, Niï, leur fils aîné, avait été promis à un grand destin par Grand-Mère Bä-Bä, la sorcière et voyante du village. D’après la prophétie, lors d’un événement planétaire de grande ampleur, Niï Fu-Tao succéderait à son père en tant que Masque Noir, et par-dessus tout, deviendrait le Premier Croisé. Élu de Ma-Duk le Grand Masque, Niï Fu-Tao serait amené à faire le tour du monde, convertissant les égarés à la Vraie Foi, soumettant les athées et exterminant les hérétiques. Pour la Théocratie Zoraï, cette prophétie relevait justement de l’hérésie.

Car le conflit qui opposait la tribu au reste du pays était avant tout religieux. Certes, tous les Zoraïs vénéraient les Kamis, de mystérieuses entités spirituelles protectrices des écosystèmes. Capables de changer d’apparence à volonté et de voyager sans contrainte physique, ces gardiens divins s’assuraient en permanence que personne ne compromette le fragile équilibre d’Atys, la planète végétale où tous coexistaient. Bien que discrets, ils partageaient d’étroites relations avec les homins, tant que ceux-ci se montraient respectueux de la nature. Parmi les différents peuples homins, les Zoraïs étaient de loin les plus réceptifs à la magie des Kamis. Déjà pourvus d’une grande taille et d’une peau bleue, qui les distinguaient du reste de l’hominité, un masque osseux et cornu leur poussait en outre sur le visage, depuis leur front, dans leur adolescence. Ce masque représentait l’âme véritable de son porteur et témoignait du lien unique qu’il entretenait avec les Kamis. Pourtant, si chaque Zoraï vénérait les Kamis, tous n’étaient pas d’accord quant à l’identité du Kami Suprême. Pour l’immense majorité des Zoraïs, les Kamis servaient Jena, la Déesse de l'Astre du Jour et la Mère de l’Hominité. Pour la tribu dissidente, Jena était une déesse usurpatrice venue du ciel, étrangère à Atys, et lui voulant du mal. Selon eux, le seul et unique Kami Suprême était Ma-Duk, signifiant « Grand Géniteur » en langage zoraï. Il était le Grand Géniteur, endormi dans les profondeurs d’Atys. Un dieu que personne ne reconnaissait hormis eux.

Mais la discordance ne s'arrêtait pas là. La Théocratie Zoraï, devenue particulièrement isolationniste après que le peuple fyros eut assiégé Zoran plus d’un siècle auparavant, avait construit la Grande Muraille, gigantesque édifice protégeant les frontières de la Jungle de tout contact étranger. Pourtant, cette Grande Muraille n'avait jamais empêché la Théocratie de maintenir ses relations avec la Karavan, un étrange groupe d’hominoïdes vêtus la tête aux pieds de surprenantes armures noires et usant d’instruments prodigieux. Ces singulières entités, dont personne ne connaissait la véritable nature, vivaient dans le ciel d’Atys. Voyageant à l’aide de curieux véhicules capables de vaincre la gravité, ils sillonnaient la planète afin de propager la parole et servir les intérêts de la déesse Jena. En échange de leur loyauté, la Karavan avait transmis aux Zoraïs les secrets du magnétisme et des propriétés électrostatiques, et leur avait aussi enseigné l’écriture. Si les Kamis abominaient la Karavan, et n’hésitaient pas à le faire savoir aux homins, cela n’avait pourtant jamais empêché le Conseil des Sages d’accepter leurs cadeaux, et d’utiliser encore aujourd’hui le savoir karavanier pour faire léviter les bâtiments de Zoran. Pour la tribu dissidente, en tant qu’apôtre de Jena abhorrée des Kamis, la Karavan devait être considérée comme une menace sérieuse et être combattue en conséquence.

Là, se situaient les divergences. Des divergences qui échauffaient l’esprit du Grand Sage Min-Cho et de ses conseillers, incapables d’accepter toute critique idéologique, et qui donnaient à la tribu dissidente des envies de guerre sainte. Plutôt que de l’attaquer frontalement, craignant les prouesses de ses soldats et les mystérieux pouvoirs de Grand-Mère Bä-Bä, la Théocratie Zoraï faisait passer la tribu pour une vulgaire secte païenne auprès des peuplades de la Jungle. Ce qui avait jusqu’alors plutôt bien fonctionné.

-–—o§O§o—–-

Pour Pü Fu-Tao, le petit dernier-né, blotti à cet instant contre la poitrine maternelle, rien de tout ça ne faisait encore sens. Et pourtant, de ses grands yeux noirs, il regardait les villageois d’un air étonné, conscient que, aujourd’hui, quelque chose semblait différer. Peut-être savait-il, au fond de lui, que quelque chose d’important était sur le point d’arriver. Lorsque, reconnaissant les ruelles entre les huttes, il comprit qu’ils se rendaient chez Grand-Mère Bä-Bä, son cœur commença à s’emballer. Il n’aimait pas la vieille dame. Son masque décharné lui faisait peur, son odeur lui piquait le nez, et sa présence était associée à la maladie. Grand-Mère Bä-Bä était en effet aussi la soigneuse du village, qu’on allait voir pour trouver solution à ses problèmes. Si le couple Fu-Tao représentait l’autorité au sein de la tribu, tout le monde savait que Grand-Mère Bä-Bä était en réalité le pilier central de la communauté. On racontait qu’elle était plus vieille que le plus vieux Zoraï du pays, et qu’elle avait aidé à accoucher chaque membre de la tribu.

Lorsque le cortège arriva devant la gigantesque hutte de Grand-Mère Bä-Bä, au point culminant du village, Pü, sentant les larmes monter, agrippa fort la tunique de sa mère. Looï posa son front contre le sien, ce qui eut pour effet de le rassurer, et avança vers la grande hutte, son fils dans les bras. Pü eut tout juste le temps de jeter un regard derrière lui, pour apercevoir son frère lui faire des signes d’encouragement, avant que de grands rideaux obstruent sa vision, et que l’odeur caractéristique de l’habitation lui arrive au nez. Dans le fond de la pièce principale, Grand-Mère Bä-Bä s’affairait au-dessus d’une marmite posée sur un grand feu. Malgré son âge très avancé, elle était particulièrement vive et agile, sortant à toute vitesse diverses plantes et racines de la multitude de poches qui composaient son tablier. Rien ne laissait présager pourtant une telle vitalité, tant son corps livide, osseux et sec était parcouru de profondes rides. Grand-Mère Bä-Bä repoussait sans cesse la mort, et tout le monde savait qu’elle devait ça à ses pouvoirs kamiques.

« Approche ma fille, dit-elle d’une voix caverneuse, sans poser le regard sur ses invités. Pose ton fils sur l’autel, je suis bientôt prête. »

Obéissant, Looï s’avança vers une belle souche taillée. Lorsqu’elle posa délicatement son fils sur la surface ferme, rompant ainsi le contact maternel, celui-ci commença à pleurer.

« Ne le réconforte pas ma fille. Les larmes nourrissent les prédictions. »

Le jeune Zoraï ne comprenait pas. Il avait beau émettre des signaux d’alerte, sa mère ne réagissait pas, le regardant d’un air étrange. Quand le masque hideux de la vieille dame coupa le contact visuel, ses pleurs redoublèrent.

« Tiens-le bien, et ne panique pas comme avec ton premier fils. Tout va bien se passer. »

Grand-Mère Bä-Bä sortit de son tablier une dague à la lame noire finement gravée, et attrapa délicatement la main du jeune Zoraï. Au contact de la peau craquelée, Pü frissonna et commença à se débattre. Malheureusement pour lui, sa mère ne le laissa pas faire, et le maintint fermement. Qu’avait-il fait de mal ? Pourquoi devait-il subir tout ça ? Alors qu’il se sentait déjà au plus bas, le pire arriva. La vieille dame posa le tranchant de l’arme sur sa paume et referma un à un ses petits doigts sur la lame. Puis, elle appuya d’un coup sec. Électrisé par la douleur, Pü se mit à hurler, alors que sa mère le regardait d’un air éteint, tout en forçant son maintien. Lui qui l’aimait tant avait cru son amour réciproque. Mais sans qu'il sut pourquoi, elle le laissait à la merci de la sorcière, et participait à son calvaire.

« C’est bientôt terminé, il ne me reste plus qu’à récolter le précieux liquide. N’essaye pas de le calmer, la douleur donne de la force au sang. »

La vieille dame posa la dague sur l’autel et récupéra une petite bourse de cuir dans son tablier. Un à un, elle en sortit sept étranges dés, qu’elle passa sur la lame ensanglantée. Une fois que la dernière relique fut bénie par le sang, elle incanta une formule. Alors, les étranges symboles qui composaient les faces des dés absorbèrent la lumière et s’animèrent. Pü avait totalement cessé de pleurer, hypnotisé par le terrifiant spectacle qui prenait place devant ses yeux. La sorcière jetait à toute vitesse et sans interruption les dés sur l’autel, lesquels projetaient sur les parois des fresques animées rougeâtres.

Pü contemplait une ronde composée d’homins et de Kamis. Une ronde en train de danser sur les murs circulaires de la hutte. Il pouvait presque les entendre chanter. S’arrêtant brusquement, les Kamis se muèrent en de gigantesques gueules et dévorèrent une grande partie des homins, qui tentaient en vain de se débattre. La scène se concentra alors sur les survivants de la danse macabre, qui menés par un Zoraï, gravirent une montagne de cadavres. Quoique la pente gagnât en raideur à chaque nouveau pas, de nouveaux homins rejoignaient la troupe et aidaient à son ascension. Finalement, arrivé au sommet, le guerrier brandit son épée vers le ciel et brisa d’un coup l’astre qui y trônait. Au même moment, les dés s’éteignirent et rendirent la lumière à la hutte.

Grand-Mère Bä-Bä regarda longuement Looï, mutique. La Zoraï se pencha sur son fils et l’attrapa délicatement. Pü, qui semblait totalement ailleurs, reprit contact avec la réalité au moment où sa mère le colla contre sa poitrine. Son calvaire était terminé, elle l’aimait toujours. Il s’endormit sur le coup.

« Tu sais ce que tu dois leur dire, ma fille, déclara finalement la vieille dame sans quitter Looï des yeux. »

Avançant de quelques pas, elle posa un doigt sur la main mutilée de l’enfant. La plaie se referma sur-le-champ.

« À partir d’aujourd’hui, notre avenir repose entièrement sur ton mensonge. Il est un mal nécessaire. N’oublie jamais.

— Je sais Grand-Mère… Merci pour tout, murmura-t-elle, la voix tremblante. »

Fébrile, Looï l’embrassa sur la joue, et se dirigea vers la sortie de la hutte, serrant son fils contre son cœur. Dans son sommeil, Pü pouvait le sentir battre très fort. Poussant les rideaux en s’avançant, elle fit face à tout son peuple. Chaque membre de la tribu la fixait d’un regard lourd, attendant le verdict. Elle évita soigneusement de croiser le regard de son époux, et par-dessus tout, celui de son premier fils. S’éclaircissant un peu la voix, elle prit alors la parole.

« Grand-Mère Bä-Bä a lancé les dés ! J’ai l’insigne honneur d’annoncer aujourd’hui les prédictions qu’elle a faites à propos de la destinée de mon second fils, Pü Fu-Tao. Alors que Niï, futur Masque Noir, deviendra le Premier Croisé, allant jusqu’au ciel pour anéantir la Karavan et Jena, Pü le secondera tout au long de son périple ! Il sera son Ombre, qui le conseillera à chaque instant et n’hésitera pas à sacrifier sa vie pour le protéger ! Loués soient mes fils ! Loué soit Ma-Duk ! Ce soir, nous festoierons à la gloire de la Première Croisade et l’avènement prochain des Jours Heureux ! »

Une acclamation sans pareille parcourut l’assemblée. Se réveillant en sursaut, Pü balaya la foule du regard. Celui-ci s’arrêta net sur le masque noir de son père. Le petit Zoraï ouvrit grand les yeux d’étonnement. Pour la première fois, il devina un sourire.

Last edited by Belenor (1 month ago)

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#3 [fr] 

II – Mourir pour renaître

Pü courait à toute vitesse sur la sciure du désert refroidie par la nuit noire, fuyant pour sa vie. Il avait déjà combattu des gingos, ces canidés au museau allongé qui chassaient en meute au cœur de la jungle. Mais jamais encore il n’avait dû faire face à quelque chose de comparable au gigantesque félin qui le poursuivait. Sentant son haleine fétide se rapprocher, il se risqua à jeter un coup d’œil en arrière. C’est alors qu’il vit le varinx noir lui bondir dessus, la gueule grande ouverte. Le Zoraï esquiva son attaque d’une roulade expérimentée et dégaina sa lance. Le carnassier s’était déjà repositionné et s’apprêtait à s’élancer à nouveau de ses pattes agiles. Alors qu’il bondissait, Pü tenta de l’empaler avec sa lance. Mais d’un coup de griffe habile, le fauve projeta au loin l’arme qui alla se planter dans le sol meuble. L’enfant tenta d’esquiver à nouveau l’attaque, sans succès. L’énorme mâchoire de la bête se referma avec violence sur sa tête nue. Elle le secoua comme une vulgaire poupée de chiffon, tandis qu’il se débattait et hurlait à la mort, sentant les dents du prédateur lui broyer le crâne.

« Pü, réveille-toi, tu dois lutter ! »

Le jeune Zoraï s’extirpa de son cauchemar. Il s’était redressé et sa mère le tenait par les épaules. Recouvert de sueur, il porta instinctivement sa main à son front. Une petite excroissance rigide était en train de lui perforer le crâne. Sa graine de vie était sur le point de pousser. Si tous les homins en possédaient une, enfouie dans leur front, seule celle des Zoraïs était vouée à croître ainsi, jusqu'à leur couvrir le visage du masque qui marquait leur passage à l'âge adulte. Pü, âgé de onze ans seulement, se révélait donc être un enfant extrêmement précoce, plus encore que son frère. Lui-même attendait ce jour depuis longtemps. Pourtant, la douleur qui lui fendait actuellement la boîte crânienne était bien plus terrible que ce à quoi il s’attendait. Assez pour lui faire regretter d'avoir tant désiré ce moment. L'enfant repoussa sa mère et se leva en hâte. Chancelant, il s’aida du mur pour atteindre la porte de sa chambre et rejoindre la pièce centrale. Son père et son frère, déjà réveillés, étaient en train de revêtir leur tenue cérémonielle. Pü lut dans leurs yeux la confiance qu’ils lui portaient. Il devait faire face, comme eux l’avaient fait en leur temps. Pourtant, et il le ressentait à nouveau en regardant le masque noir de son père, jamais il ne serait à ses yeux l’égal de son premier fils. Il était voué à grandir dans l’ombre de son frère. Malgré tout, Pü savait le mérite qu’il y avait à occuper la position de second. Le futur rôle qu’il aurait à jouer auprès de son frère était fondamental. Oui, il deviendrait l’Ombre du futur Masque Noir, et il devait en être fier. Car tout comme le silence n’a d’existence que face au bruit, la lumière n’est rien sans l’ombre. Pü fixa quelques secondes le masque tatoué de Niï. Se concentrant sur cette idée pour chasser la douleur, il essaya de réguler sa démarche. Malheureusement, il fut traversé par un déchirement suraigu, s’écroula sur la table familiale et glissa sur le sol dur.

« Niï, relève ton frère ! Ensuite, va sonner le gong et, cria sa mère, avant que son mari ne l'interrompe.

— Ne fais rien Niï. Pü doit réussir l’épreuve seul, et tu le sais mieux que quiconque Looï. Aucune aide, même minime, ne doit lui être apportée. »

Sa femme s’apprêtait à intervenir lorsque le jeune Zoraï se releva.

« Père a raison, je dois y arriver seul. Ayez tous foi en moi, je saurais faire honneur à notre nom. »

Pü prononça ces quelques mots en serrant les dents, plissant les yeux pour réussir à se maîtriser. Il sortit de la hutte sans regarder sa famille et ramassa sur le sol la bassine sacrée qui, chaque soir, était vidée et remplie de son eau dans l’attente du grand moment. Se déshabillant entièrement, il versa le contenu du récipient sur sa tête, comme le voulait la tradition. En temps normal, la morsure de l’eau glacée lui aurait probablement parue douloureuse. Mais alors que la brûlure de la pousse lui meurtrissait le visage, la sensation du liquide gelé fût presque salvatrice. Nu comme un nouveau-né et lavé de ses impuretés, il était désormais prêt à renaître durant le rituel. Mais fallait-il encore qu’il survive jusque-là.

-–—o§O§o—–-

Pü prit la direction du lieu le plus souterrain du village, la Place du Cérémonial, s’aidant des murs et des barrières pour progresser. Son affliction l’empêchait de contrôler parfaitement ses pas, entre les lattes mouvantes des ponts suspendus et les allées tortueuses. Heureusement, il connaissait tous les recoins du village, et savait éviter instinctivement les racines qui s’entremêlaient parfois sous ses pieds. Il aurait pu s’y déplacer les yeux fermés, guidé par les dénivelés, l’odeur caractéristique de chacune des huttes, les cris nocturnes des volatiles installés dans les niches végétales du plafond d’écorce, et l’écho envoûtant venu des puits d’abîme qui s’enfonçaient sous l’écorce. S’il chérissait habituellement les promenades nocturnes, la traversée lui semblait infiniment longue, ponctuée d’impulsions de douleur qui partaient de son crâne et fendaient tout son être. L’une d’entre elles fut particulièrement déchirante. Ses jambes l’abandonnèrent au moment où il empruntait un escalier creusé qui menait à un palier intermédiaire du village. Il dévala une grande pente, arrachant quelques racines au passage, et s’écrasa sur le sol de lichens froid. Il crut sa tête exploser, et pour étouffer ses hurlements, mordit son poing. Par chance, le gong n'avait pas encore sonné, et les villageois dormaient encore. Personne n’était en mesure de découvrir l’état pitoyable dans lequel il se trouvait.

Rendu fou par la douleur, Pü sentait les articulations de sa mâchoire se distendre, certaines de ses dents se déchausser et la peau de ses joues se fissurer, alors qu’il parvenait à enfoncer l’entièreté de son poing dans sa bouche. De sa main libre, il s’arracha une touffe cheveux, à sang. Ses yeux se révulsèrent tandis qu’il convulsait sur le sol. Il sentait la matière osseuse arracher sa chair et croître contre son front. Comment pouvait-il supporter une telle douleur ? C’était inconcevable, il n’y avait aucune chance qu’il en réchappe. Laissant de funestes pensées obscurcir sa raison, il s’apprêtait à abandonner. C’est alors qu’il apparut devant lui, entre deux spasmes : sorti du néant, un Kami de la jungle était désormais penché sur son corps. Il avait pris l’apparence d’une boule de poils noire d’à peine un mètre. Légèrement bedonnant et doté de deux courtes pattes griffues, il tendait un bras trop long vers le cœur du village, vers la Place du Cérémonial. Pü regarda sa griffe, puis ses yeux. Ses grands yeux blancs. Ses grands yeux blancs, qui, habituellement vides, étaient désormais remplis de honte. Quelle misérable image était-il en train de donner à Ma-Duk ? Il salissait le nom de ses ancêtres. D’ordinaire d’un calme mesuré, le jeune Zoraï éprouva une féroce colère envers lui-même. Il arracha furieusement son poing de sa gorge, emportant quelques dents et expulsant une nausée au passage. Lorsqu’il se redressa, le Kami avait disparu. L’avait-il rêvé, ou était-ce un avertissement du Grand Géniteur ? Le regard de Ma-Duk pesait dorénavant sur lui, il le sentait. Il cracha de la bile et du sang et reprit sa descente.

Pü était quasiment arrivé à destination lorsqu'il entendit le gong tinter et distingua les premières lueurs apparaissant entre les huttes, maintenant situées bien au-dessus de lui. Finalement, il descendit une échelle, difficilement, atteignant ainsi la plus profonde zone du village. Ici, la lumière se faisait plus rare, et le froid des profondes cavernes remontait à la surface. La Place du Cérémonial était une large fosse circulaire d’environ vingt-cinq mètres de diamètre, cinq de profondeur, et dont le fond était recouvert de copeaux d’écorces. Hormis le gigantesque totem qui en occupait le centre, elle était totalement vide. La structure était un impressionnant pylône de bois intégralement recouvert de masques zoraïs tatoués de divers pictogrammes. Ces tatouages représentaient le mérite du Zoraï. Plus un masque était tatoué, et plus le Zoraï était méritant. Le tatouage ultime consistait en un recouvrement total de tous les autres, à l’origine du tant convoité Masque Noir. De plus, seuls les membres de la tribu ayant toute leur vie respecté les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk pouvaient espérer apparaître sur le totem à leur mort. Survivre seul à la pousse du masque était l’un de ces préceptes. Les jambes tremblantes, Pü s'agenouilla à mi-distance de l'échelle et du totem. La vision brouillée par la douleur, il s’attarda sur chacun des visages, invoquant le nom de ses héros, et cherchant dans leur regard éteint un moyen de diminuer son supplice. Il avait déjà répété sa prière un grand nombre de fois lorsque le premier membre de la tribu le rejoignit sur la place, alors que l’excroissance acérée commençait à passer ses arcades et à redescendre sur son nez. Aveuglé par les céphalées et les gouttes de sueur acide qui perlaient dans ses yeux, le jeune Zoraï ne réussit pas à distinguer le nouveau venu. Il dut attendre qu’il parle.

« Ne sois pas la cause d’un nouveau déshonneur fils. Si je t’entraîne tous les jours depuis que tu sais tenir une dague, je ne t’ai pas seulement appris à combattre. »

C’était Ke’val, le frère du Masque Noir. Son frère et son Ombre, à qui Pü devrait un jour succéder. L'enfant bénit la présence de son oncle. Il s’était arrangé pour arriver le premier sur la place et avait prodigué son conseil dissimulé à voix basse, pour ne pas risquer de se faire entendre. Le jeune Zoraï devait seul surmonter cette épreuve. Pour la tribu, accepter une aide quelconque était considéré comme un acte de faiblesse, qui l’empêcherait à jamais de devenir un Guerrier Noir de Ma-Duk, et de rejoindre un jour l’éternel totem aux visages. Pour les autres Zoraïs du pays, faire face à la pousse du masque sans avoir recours à des décoctions anesthésiantes relevait de la folie pure. Comprenant là où son oncle voulait en venir, Pü s’assit en tailleur et ferma les yeux.

« Les Guerriers Noirs absorbent leur souffrance et s’ouvrent à la douleur. »

« Comme l’os, l’esprit devient plus solide une fois brisé. »

« Ma-Duk nous offre l'ultime douleur pour que nulle peine au monde ne puisse atteindre jamais ses soldats. »

Le jeune Zoraï murmurait ces mantras à répétition en se concentrant sur sa graine de vie, foyer de son tourment. Comme lui avait appris son oncle par le passé, il n’essaya plus de lutter, laissant les vagues de douleur se propager de son front aux extrémités de son corps. Était-ce là le secret ? Accepter la douleur comme une amie ? Ne faire qu’une avec elle ? Oui, c’était cela. Mourir pour renaître. Pü raffermit ses appuis et planta violemment ses doigts dans le sol pour se maintenir bien droit. Rouvrant les yeux, il s’attarda une dernière fois sur les masques des aïeux.

« Ne m’aidez pas à fuir ma douleur, offrez-moi la vôtre. Je la chérirai. »

À ces mots, ses ancêtres s’animèrent. Des corps de bois s'extirpèrent de la prison totémique en se tortillant. L'un après l'autre, ils tombèrent sur le sol, tel des pantins désarticulés, et une fois redressés, lui foncèrent dessus en hurlant. Pü écarta les bras. Une à une, les apparitions plongèrent dans son front. Laissant la douleur le consumer, l'enfant perdit toute notion de réalité. Et alors que ses yeux étaient sur le point de se fermer, peut-être pour la dernière fois, il crut deviner les grands yeux blancs du Kami noir, posé au sommet du totem. Pü y lut de la fierté et tomba en transe.

Autour de lui, toute sa tribu commençait à arriver des hauteurs du village, descendant les escaliers et les échelles dans un silence religieux. Ils se placèrent progressivement en demi-cercle sur la moitié de la place opposée à celle où Pü était agenouillé. La dernière à arriver fut Grand-Mère Bä-Bä, aidée par Looï. La vieille dame était la seule autorisée à rejoindre le demi-cercle où se trouvait Pü. Se plaçant entre le petit être et le grand totem, elle leva une main flétrie. Celle-ci contenait son fameux jeu de dés, dont elle se servait régulièrement pour catalyser son pouvoir et prédire avec précision l'avenir de la tribu. À son geste, les quelques lueurs encore présentes au niveau des hauteurs du village fusèrent dans sa paume, devenue seule source de lumière. Une petite boule phosphorescente y flottait dorénavant. Les Zoraïs, bien qu’habitués, ne le lassaient jamais de cet ensorcelant spectacle. Quelques longues secondes passèrent, silencieusement, puis la sorcière souffla sur le petit astre, qui s’illumina de rouge et s’envola jusqu’au totem. Au contact de la boule lumineuse, l’édifice s’embrasa instantanément et les orifices vides des masques s’illuminèrent. Grand-Mère Bä-Bä entama alors le rituel que chacun des présents avait vécu durant son enfance. Elle psalmodia de sombres incantations durant les heures qui suivirent en remuant ses mains d’une manière étrange, tandis que ses enfants fredonnaient en chœur des chants liturgiques. Au plus profond des ténèbres, quelque part dans l’immense souche, les ombres dansaient en cadence. Plus loin dans la jungle, émanant du gigantesque arbre-ciel mort, on pouvait apercevoir une lueur rougeâtre illuminant le ciel, et deviner de sinistres murmures dans la plainte du vent. La Souche Maudite, définitivement, portait bien son nom pour les ignorants. Le rituel hypnotique ne semblait jamais vouloir s’arrêter, et aucun des Zoraïs ne se serait risqué à l’interrompre. Infatigables, ils fixaient le jeune enfant, qui, toujours en transe, brisait par moments de ses cris étouffés la monotonie de la cérémonie. Tous savaient ce que Pü était en train d’endurer. Eux aussi l’avaient vécu. Tous avaient été contraints de plonger dans l’Abîme. Et tous en étaient remontés grandis.

Un hurlant abîme crépusculaire étincelait devant les yeux de Pü. À nouveau, le Kami noir sortit du néant. De ses grands yeux blancs, il fixa l’enfant, puis plongea. Pü n'eut d’autre choix que de le suivre, aspiré par une force qui le dépassait. En pleine prise de vitesse dans le vide bouillonnant, un développement et une accélération du vague système tonal annonçaient un paroxysme à venir, indescriptible et orgasmique. La vitesse devint rapidement vertigineuse. Incapable de respirer, tant la force de poussée était puissante, Pü sentit l’air écorcher sa peau et s’infiltrer entre ses os. La douleur était indicible. Il était en train de se liquéfier, broyé par l’augmentation sans fin de la pression. Progressivement, il perdit toute consistance. C’est alors que, réduit à l’état de simple soupe primordiale, il la sentit finalement en lui. L’explosion monstrueuse des chants liturgiques de ses ancêtres, qui concentraient dans leur sonorité immaculée toute l’effervescence primitive du Grand Géniteur, celle qui couve derrière chaque fragment de matière. Cette résonance qui jaillit en réverbérations rythmiques et pénètre atténuée dans tous les niveaux d’être, et porte partout sur Atys une terrible signification. Ma-Duk lui parlait, et le Kami l’emmenait le retrouver dans le cœur étincelant du monde. Mais tout cela disparut en un instant.

-–—o§O§o—–-

Pü se réveilla, transpirant, haletant, les sens désordonnés. Il ne savait pas où il était, ni pourquoi son corps souffrait d’une telle affliction. Autour de lui, d’étranges formes brumeuses se rapprochaient doucement. Instinctivement, il chercha l’arme à sa ceinture, mais ne la trouva pas. Il se mit en posture défensive, alors que ses sens retrouvaient peu à peu leur place. Un corps s’échappa du brouillard, et Pü réussit à distinguer son visage. Jamais il ne se lasserait de la beauté de sa mère. Profondément meurtri, il s’apprêtait à se jeter dans ses bras, espérant trouver de l’apaisement. Mais celle-ci le stoppa net et prit la parole d’une voix qui peinait à voiler son émotion.

« Pü Fu-Tao, tu as réussi avec succès ton passage à l’âge adulte. Mais cette épreuve n’était que la première. Laisse-nous savoir, souhaites-tu devenir un Guerrier Noir de Ma-Duk ? »

Le jeune Zoraï, qui avait enfin retrouvé ses esprits, passa pour la première fois ses mains sur son nouveau visage. Il était ferme, osseux et chaud. Malgré la douleur encore vive, il fut stupéfait de réussir à en suivre les moindres circonvolutions de ses doigts. Ce visage était beaucoup plus sensible que l’ancien. Sentant que sa réponse se faisait attendre et lisant le désordre émotionnel dans les yeux de sa mère, il affirma sans surprise :

« Oui, je le souhaite.

— Alors accepte ton nouvel équipement, lui répondit sa mère. »

L’oncle Ke’val vint poser à ses pieds une besace, une armure de bois souple, un petit bouclier solide, une épée courte et une dague finement ciselées, et une belle paire d’amplificateurs de magie, semblables à de larges gants ornementés. Par essence, et comme toutes choses issues d’Atys, les homins étaient constitués de particules spirituelles, et irrigués d’une énergie primordiale nommée Sève. Chaque homin était aussi capable, instinctivement, d’imprimer sa volonté à la Sève qui l’irriguait, afin de manipuler les particules spirituelles qui le constituaient, ou celles de l’environnement. Ainsi, il pouvait en modifier l’aspect, la nature, ou le comportement. Là était la magie. Malheureusement, cela requérait un haut degré de maîtrise et consommait beaucoup d’énergie vitale. Les amplificateurs, de par leur composition en éléments conducteurs et catalyseurs de Sève, furent inventés afin de pallier l'insuffisance des homins, et leur permettre ainsi de pratiquer la magie plus largement. Pü fixa un instant le présent qu'on lui faisait, puis déporta son regard sur le masque de son oncle. Il y lut de la fierté. Quelques années auparavant, son propre fils n’avait pas réussi l’épreuve de la pousse du masque. Le voyant fou de douleur, Grand-Mère Bä-Bä avait dû intervenir et interrompre la cérémonie. Par cet échec, son cousin s’était interdit un futur glorieux. Pü fut particulièrement triste d’apprendre sa mystérieuse disparition quelque temps après. Avait-il fui ? Quelqu’un s’était-il débarrassé de lui ? La réponse à ces questions restait taboue. Chassant ces pénibles pensées de son esprit, il s'équipa rapidement en silence, puis porta à nouveau le regard sur sa mère.

« Voici un cube d’ambre, prends-en soin. La tribu est actuellement composée de cent quarante-huit âmes, et trois naissances sont à prévoir d’ici les prochains mois. Tu devras donc nous faire don de cent-cinquante et une offrandes. Tu peux y aller.

— Merci, mère, répondit-il la voix tremblotante. Incapable de résister, Pü entama un mouvement d’étreinte. Il devait enlacer sa mère. Mais, surgissant de nulle part, son père s’interposa en lui attrapant le poignet.

— C’est une mauvaise idée Pü. Le réconfort de ta mère ne t’apaisera pas. Tu dois surmonter seul ces épreuves, dit-il sèchement, avant de se faire interrompre sévèrement par sa femme.

— Sang Fu-Tao ! Le jour où tu réussiras à m’empêcher d’enlacer l’un de mes fils n’est pas encore arrivé ! Jamais encore nous n’avions assisté à une telle performance, à un tel âge, tu le sais aussi bien que moi ! Satisfais-toi de cette idée, car je te déconseille d’intervenir. »

Le Masque Noir jeta un regard froid à son épouse, mais lui obéit sans dire mot en lâchant le poignet de son fils. Looï se jeta dans les bras de Pü qui la serra aussi puissamment qu’il put. Son masque frôla celui de sa mère, et le contact, pourtant imperceptible, lui procura des sensations jusqu’alors inconnues.

« Ce masque et ces cornes te vont si bien, mon fils, murmura-t-elle. J’ai foi en toi, nous avons tous foi en toi, tu nous reviendras victorieux, je l’ai vu. Mais je t’en prie Pü, je te demande une seule chose : ne deviens pas un être assoiffé de sang. Fais-le pour Ma-Duk, mais jamais pour assouvir ton propre plaisir. N’oublie jamais. Tu peux devenir un grand soldat et rester mon gentil trésor bien-aimé. »

Secoué par ces nouvelles sensations, ses paroles, et surtout l’atroce idée de l’abandonner si longtemps, Pü desserra son emprise et s’élança sans un mot vers l’une des échelles de la grande place. Il croisa le regard de plusieurs villageois, dont celui de son frère. Curieusement, il ne réussit pas à le déchiffrer. Il semblait étrangement vide. Pü gravit en toute hâte les différents niveaux de la cité sans jamais se retourner : s’il croisait à nouveau le visage de sa mère, il risquait de ne pas réussir à partir. Finalement, il franchit la grande et inquiétante brèche déchirée qui servait d’entrée au village et passa l’orée de la jungle. Oubliant pour la première fois sa souffrance physique, il fonçait sans s’arrêter, éclairé au travers de la cime des grands arbres par la lumière des astres maudits de Jena. Il ne savait même pas où il se dirigeait, bouleversé par ce dernier moment passé avec sa mère. Arrivant au bout de ses limites, il s’écroula sur le sol feuillu et humide et se mit à hurler de douleur. Son père savait. Ce moment de tendresse privilégié était une mauvaise idée, il avait eu raison. La douleur, ce n’était pas son masque, c’était son cœur.

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#4 [fr] 

III – Exil Sylvestre

Perché sur une haute branche d’un grand arbre sylvestre, Pü effectuait en silence sa prière quotidienne. Au-dessus de lui, l’astre du jour était en train d’atteindre sa taille maximale, et malgré l’épaisse couche feuillue qui le séparait du ciel, la lumière chaude réussissait à chauffer la peau bleutée du jeune Zoraï. Il avait cependant appris à oublier l’empreinte astrale de Jena, s’évertuant à se rappeler le froid et l’écho des puits d’abîme qui parsemaient son village souterrain, et qui permettaient à Ma-Duk de veiller sur lui et sa famille depuis le cœur d’Atys. De toute manière, il n’avait pas le choix : les hauteurs étaient de loin l’endroit le plus adapté aux moments de méditation. Au sol, les prédateurs et les patrouilles de soldats étaient un dérangement permanent, qui menaçait sa tranquillité et l’empêchait de s’adonner à des activités paisibles.

À des milliers de kilomètres de là, les membres de sa tribu étaient probablement en train de terminer eux aussi leur prière. Malgré l’éloignement et la solitude, Pü avait essayé de garder un rythme identique à la vie qu’il menait avant son départ. Aux premières lueurs de l’aube, le village s’éveillait et se préparait aux travaux routiniers nécessaires au bon fonctionnement de la communauté : entretien, artisanat, chasse, cuisine, réunions diverses, accueil des rares émissaires et commerçants, etc. L’objectif était d’effectuer un maximum de tâches avant le début de la longue litanie matinale. Celle-ci était conduite par Looï, la mère de Pü, et se soldait par un repas collectif au cœur du réfectoire, repas auquel toute la tribu participait. Après le déjeuner, les Zoraïs s’entraînaient à l’art du combat, et cela durant plusieurs heures. Les enseignements, destinés à tous les âges et sans distinction de sexe, étaient très variés : corps-à-corps, armes blanches, armes de tir, magie. En effet, la tribu était avant tout un clan de combattants, qui tôt ou tard, participerait à l’avènement des Croisés. Une fois l’entraînement terminé, les familles se retrouvaient dans l’intimité d’un repas, et s’adonnaient à diverses activités personnelles avant le coucher. Depuis toujours, Pü suivait des cours du soir avec sa mère, qui lui apprenait l’histoire homine, la géopolitique, la maîtrise des autres langues et les sciences. De temps à autre, il était accompagné de son grand frère Niï. Mais dans la grande majorité des cas, celui-ci suivait d’autres cours particuliers, avec leur père, le Masque Noir. Après tout, leur destin était déjà scellé depuis leur plus tendre enfance : Niï Fu-Tao succéderait à son père en tant que Masque Noir et plus grand guerrier parmi les Croisés, et Pü Fu-Tao serait son Ombre, le conseillant et le protégeant.

L’enfant fut brusquement arraché à ses souvenirs lorsqu’un triste son vint briser l’harmonie du chant des arbres. Au-dessus des cimes, le vrombissement sourd d’un engin volant de la Karavan venait de faire trembler l’air et de faire fuir les javings, ces étranges volatiles aux ailes dentelées, à la couleur verdâtre, et dont la longue langue noire, luisante et barbelée, servait à transpercer les proies. Se relevant à toute vitesse, Pü vérifia la solidité de sa ligne de vie et entreprit de gravir les derniers mètres du gros tronc qui le séparait du ciel. Alors que son corps frêle s’extrayait de l’océan de feuilles, il fut contraint de plisser les yeux derrière son masque, tant la lumière du jour était aveuglante. Non loin de lui, la machine infernale était en train de perdre de l’altitude. La matière noire qui composait sa coque reflétait la vive lueur astrale de Jena, comme pour le narguer. Malgré tout, Pü réussit à identifier l’engin. C’était l’un de ces petits transporteurs que la Karavan utilisait généralement pour récolter les ressources rassemblées par ses esclaves homins. Étrangement, il semblait tout droit venir d’une des immenses racines célestes qui composaient la Canopée, cette mystérieuse partie de l'Écorce encore inexplorée. Atys était une planète entièrement végétale et vivante. Ses vallées opulentes et collines luxuriantes étaient formées de colossales racines, sur lesquelles les homins avaient établi leurs civilisations. L’eau qui remplissait les profondes fissures racinaires donnait vie à ses lacs, ses lagunes et ses océans. Les racines les plus inclinées formaient ses montagnes et s'étendaient vers le ciel dans une montée lente et inexorable. Certaines anomalies thermiques entraînaient même la lente consumation du tapis de racines, donnant ainsi naissance aux déserts. Et plus profond sous l'Écorce se trouvaient les racines primaires, dites aussi Primes Racines, l'écosystème le plus mystérieux d'Atys après celui qu’on supposait exister dans la Canopée. Il formait un immense labyrinthe fait de cavernes verdoyantes et humides, plongeant dans les entrailles de la planète végétale jusqu’en son Cœur.

Pü regarda l’engin karavanier plonger à toute vitesse. Il y avait fort à parier que, comme à l’accoutumée, un point de rendez-vous avait été convenu entre la Karavan et ses suppôts, et qu’un convoi était en route pour livrer tribut. Le jeune Zoraï sentit son cœur s’emballer. Quatre. Il ne lui en manquait plus que quatre. Quatre, et il pourrait enfin rentrer chez lui et retrouver ses proches. C’était l’occasion parfaite. Il devait intercepter le convoi avant que celui-ci ne rejoigne les agents de la Karavan. Pü s’échappa du jour nu en se laissant chuter de quelques mètres, et atterrit sur la branche sur laquelle il avait laissé ses affaires. Il les rassembla et les empaqueta hâtivement, hormis un panier d’osier de forme cubique, qu’il manipula avec soin. Ce panier contenait le fruit de plusieurs mois d’efforts. Jamais il ne se pardonnerait de le perdre ou de menacer son intégrité. Sûr de n’avoir rien oublié, il vérifia une dernière fois son baudrier et plongea. Pü s’enfonçait à vive allure dans l’abysse verdoyante, se mouvant habilement entre les branchages, et décrochant d’un coup de main expert sa ligne de vie des broches qu’il avait plantées durant son ascension. Il traversa durant de longues secondes les strates multicolores de cette forêt continentale aux mille saisons, et finit par se poser gracieusement sur son sol feuillu. Au vu de la direction prise par l’engin volant, celui-ci se poserait probablement dans la clairière située plus au nord.

Les convois partant le plus souvent de Matia, la capitale du royaume éponyme, il y avait fort à parier que celui espéré emprunterait le large sentier artificiel qui éventrait la forêt à l’ouest. Pü était à la fois impressionné et terrifié par les pouvoirs des botanistes du peuple matis. Lui qui avait vu de ses propres yeux la colossale muraille racinaire de Matia et les immenses complexes d’habit-arbres qui s’étendaient à perte de vue au-delà de l’enceinte, avait été subjugué par une telle démesure. Mais en agissant de la sorte, et en essayant de plier la nature à sa volonté, le peuple matis tentait de bouleverser le dessein des Kamis, et par extension, celui de Ma-Duk. Le Grand Géniteur veille derrière chaque fragment de matière d’Atys. Altérer la nature revient à travestir son Grand Œuvre. Bien entendu, comme la maîtrise du magnétisme et de l’écriture aux Zoraïs, les secrets de la manipulation de la matière vivante, et en particulier celle des plantes, avaient été transmis aux Matis par la Karavan

Au cours de ses longs mois d’exil dans le Royaume de Matia, Pü avait compris en quoi les mœurs païennes des peuples endoctrinés par la Karavan pouvaient être attrayantes. À ces pensées, il avait eu honte. Mais cela lui avait aussi permis de mieux comprendre toute la dangerosité de ces démons venus des cieux. Le jeune Zoraï ne perdit pas de temps. Glissant et sautant par-dessus les racines et les ramifications de la sylve, il avala les derniers kilomètres qui le séparaient du sentier en un rien de temps. Les quelques gingos qui tentèrent de le poursuivre durant sa traversée n’eurent d’autre choix que d’abandonner, tant il manœuvrait adroitement dans l’enchevêtrement dense de cette nature libre de toute oppression matisse. Arrivé en bordure du chemin, il se dissimula derrière un large arbuste, guettant l’arrivée du convoi. Alors qu’il s’apprêtait à abandonner et à chercher ailleurs la trace des Matis, il entendit au loin des bruits ordonnés de sabots.

Pü déglutit. Son rythme cardiaque commençait doucement à s’accélérer. Jamais. Jamais il ne s’habituerait à cette impression. Son frère lui avait pourtant assuré que sa première fois serait jouissive, et que les sensations ressenties le marqueraient à vie. D’un côté, il n’avait pas eu tout à fait tort. Ces images le hantaient depuis de longues semaines, jour et nuit, à en perdre la raison. Mais cette dernière épreuve annonçait aussi la fin de son pénible exil. Bientôt, il serait de retour dans son pays, dans sa souche, et pourrait à nouveau serrer sa mère dans ses bras. Cette pensée joyeuse le réconforta et lui permit de retrouver ses moyens. Le convoi se dessinait maintenant à l’horizon. Il fut rapidement à portée d’observation. En son centre, une solide charrette lourdement chargée était tirée par deux mektoubs, des pachydermes placides aux pieds agiles et dépassant les deux mètres de hauteur, au pelage brun rayé de gris, mais surtout reconnaissables à leur longue trompe puissante et à leur tête sans oreilles. Elle était conduite par un Tryker. Le peuple tryker était originaire de Trykoth, la région des Lacs, située à l'ouest de la Jungle. Peuple d’Atys le plus petit en taille, les Trykers ressemblaient à des enfants, pacifiques, épris de liberté et bons vivants. Curieux, ils formaient d'excellents explorateurs et inventeurs. Malheureusement, à plusieurs reprises au cours de leur Histoire, les Trykers avaient été mis en esclavage par les Matis. Le dernier épisode en date remontait à quarante ans auparavant, et avait laissé des traces certaines dans l’inconscient du peuple des Lacs. Aujourd’hui encore, il n’était pas rare de croiser des Trykers bien loin de leurs cités flottantes, s’affairant à des travaux ingrats et mal rémunérés. Assis sur une caisse dépassant de la bâche de la charrette, un clerc de l’Église de la Lumière, que les Matis nommaient Herena, semblait s’être assoupi. Les Matis vouaient un culte à Jena, mais à l’inverse des Zoraïs, considéraient les Kamis comme des démons et la Karavan comme la gardienne des Commandements de Jena. L'Église de la Lumière, composée de Matis et placée sous l'égide de la Karavan, était aujourd'hui toute-puissante dans le Royaume de Matia. La coiffe et la tenue d’apparat clinquante du clerc, magnifiquement décorées, étaient d'ailleurs typiques de la noblesse de Matia. Plus haut sur le chargement, un Matis armé d’un fusil-mitrailleur se tenait debout et guettait l’horizon. Il n’était pas casqué et portait la tenue ordinaire des soldats de l’armée régulière. Un autre semblait être assis à l’arrière du véhicule. Les Matis étaient un peuple naturellement svelte, aux traits émaciés et à la peau de nacre. Esthètes, raffinés et ambitieux de par leur culture, ils n’avaient de cesse de rappeler leur supériorité aux autres peuples, même inconsciemment. Entourant la charrette, cinq chevaliers servaient d’escorte. Ils étaient fièrement dressés sur des caprynis, des cervidés à la peau épaisse, claire et par endroit rayée de bleu, coiffés d’un unique bois et au long museau orné d’une singulière barbichette. Si tous les soldats étaient équipés d’une lourde armure blanche et d’un imposant casque cornu, l’un d’entre eux se distinguait des autres par la finesse des décorations et des gravures qui constellaient sa cuirasse. Il s’agissait probablement du chef de l’escouade.

Pü disposa soigneusement son panier au centre de l’arbuste et attendit quelques secondes supplémentaires que le convoi progresse. Lorsqu’il fut environ à une cinquantaine de mètres de sa position, il sortit calmement de sa cachette et se planta au centre de la route. Le repérant sans tarder, la vigie située sur le sommet du chargement sonna l’arrêt et le convoi stoppa net. La halte inattendue eut pour effet d’interrompre brusquement le sommeil du Herena, qui manqua tomber de la charrette.

« Qui êtes-vous ? Déclinez votre identité ! s’exclama la vigie d’un ton puissant mais néanmoins mélodieux. »

En réponse, Pü s’avança de quelques mètres, alors que les cavaliers alignaient leurs montures et se plaçaient devant la charrette. Le Zoraï se racla la gorge et prit son plus beau matéis. Sa mère lui avait enseigné les langues utilisées par les autres peuples, en mettant l’accent sur le matéis, la plus utilisée à l’international.

« Je suis un apôtre des Kamis, envoyé sur les terres païennes pour révéler aux égarés l’existence du Grand Géniteur, et pour offrir à certains élus le Pardon Éternel. Enfants de l’Écorce, soyez heureux d’apprendre que par mon fait, vos péchés ont d'ores et déjà été lavés. D’ici peu, vos âmes seront purifiées puis offertes aux Guerriers Noirs de Ma-Duk. À travers eux, vous contribuerez à leur combat pour la préservation d’Atys. Et si Ma-Duk le veut, vous assisterez à la Première Croisade et à l’avènement des Jours Heureux. »

Malgré toute sa bonne volonté, le jeune homin ne parvint à insuffler nulle passion dans son homélie. Après tant de mois de prêches morbides, ce rituel était devenu aussi lassant que douloureux. Pü le savait, la folie le guettait. Les voix dans sa tête se faisaient de plus en plus présentes, et il développait semaine après semaine de nouveaux troubles comportementaux. Combien de ses frères et sœurs avaient perdu pied durant leur exil ? Nombreux étaient ceux à n’être jamais rentrés. Avant son départ, il les avait longtemps jugés sévèrement, mais maintenant, il comprenait. Sa vision se troubla alors qu’une puissante céphalée se manifestait. Il dut se concentrer longuement pour éteindre les premiers murmures mentaux. Durant ces longues secondes d’absence, le Herena avait rejoint la vigie sur le sommet de la charrette. Se tenant à elle sans ménagement pour ne pas tomber, il hurlait à la cantonade.

« Ma-Duk ? Le Grand Géniteur ? Mais de quoi parles-tu ! Si nous savions que les sauvages de ton espèce vénéraient les démons Kamis, nous pensions que vous aviez la présence d’esprit de ne pas remettre en cause l’existence de notre Mère à tous, Jena ! Votre infamie n’a donc aucune limite ? Général, saisissez-vous de cet hérétique sur le champ ! »

Pü avança à nouveau de quelques pas en se massant le masque.

« Soyez alors rassurés d’apprendre que, cachés au cœur de Zoran et derrière leur Grande Muraille, Min-Cho, son Conseil des Sages, et toute la Théocratie Zoraï, vouent toujours un culte à votre déesse usurpatrice, dit-il d’un air las. Il y a de cela des décennies, les Kamis ont choisi de révéler l’existence de Ma-Duk à ma tribu. Aujourd’hui, nous sommes malheureusement les seuls à reconnaître sa nature de Kami Suprême. Mais d’autres apôtres travaillent au sein de la Jungle. Un jour, nos frères Zoraïs comprendront l’étendue des mensonges qu’on leur sert depuis l’enfance, et si Ma-Duk le veut, ils seront pardonnés pour leurs péchés. »

Le visage du clerc se teinta de rouge alors qu’il manquait de tomber par l’effet de ses gesticulations, qui emmêlaient les multiples capes de sa tenue. Heureusement pour lui, la vigie faisait tout son possible pour éviter que l’Herena ne s’humilie en chutant.

« Cesse tes infamies, sauvage ! Aucun pardon pour ta race de dégénérés adorateurs des Démons ! Vos visages squelettiques sont des abominations, une offense à la Karavan ! Vous méritez d’être exterminés comme tous les primitifs qui souillent Atys de leur présence ! Qu’on m’attrape ce sauvage sans attendre, c’est un ordre ! »

Juché haut sur son capryni, le général matis tenta d’intervenir pour apaiser la tension grandissante. C’était compter sans la fougue de l’un des chevaliers, qui obéit à l’exhortation du religieux en s’élançant à toute vitesse. Pü secoua son masque pour balayer ses derniers maux de tête et se concentra pleinement sur la situation. À partir de maintenant, tout allait s’enchaîner très vite. Il devait faire taire ses questionnements intérieurs. Déjà, le chevalier avait franchi la moitié de la distance qui le séparait du Zoraï. Il tenait dans sa main droite une longue lance creuse qui s’achevait par un collet d’ambre tressé. Près de la barre horizontale, une manette permettait rapidement de desserrer ou de comprimer l’anneau qui la terminait. Cette arme ingénieuse était généralement destinée à attraper à la gorge les futures montures des Matis, lorsqu’elles étaient encore à l’état sauvage, mais était aussi déclinée pour immobiliser et soumettre les homins sans les blesser.

Le corps de Pü oscillait légèrement. Il lui fallut quelques secondes supplémentaires pour synchroniser le battement de ses membres avec le galop de la monture. Arrivé à une dizaine de mètres de lui, le cavalier activa le mécanisme de son arme et la brandit, sans ralentir l’allure. Le collier s’ouvrit assez largement pour réussir à enserrer la tête masquée du Zoraï. À n’en pas douter, il savait parfaitement se servir de son instrument. C’était compter sans l’agilité du jeune homin. Alors que le soldat fendait l’air sur sa droite pour saisir sa proie à la gorge, Pü plongea volontairement en direction de l’attaque tout en l’esquivant. Passant entre l’arme et le capryni, il réussit à attraper la sangle située au flanc de l’animal avant même de toucher le sol. Fermement agrippé, il tira autant qu’il put, non pas pour déstabiliser la bête lancée à toute vitesse, mais pour projeter son corps léger d’enfant par-dessus l’animal. Il voltigea et atterrit de justesse sur l’arrière-train du capryni, au moment où le cavalier jetait un coup d’œil dans son dos pour chercher ce qu’il était advenu du Zoraï. Alors que le chevalier croisait le regard de Pü, qui se maintenait en équilibre sur l’animal uniquement par force de ses cuisses, sa proie, devenue bourreau, passa rapidement ses mains autour de sa nuque, et la rompit d’un coup sec. L’arme du matis glissa de sa main droite et se brisa au sol. Pü laissa le corps en armure s’affaisser sur lui pour ne pas qu’il chute, récupéra les rênes tenues par sa main gauche, ralentit la cadence et fit demi-tour. Revenu à son point de départ, il interrompit sa course et sauta au sol, à gauche de l’animal. Le corps du soldat s’écroula lourdement sur la droite. Le casque se décrocha sous le choc, ce qui permit au Zoraï d’observer son visage inerte. Le chevalier était une femme, et de ce fait, peut-être une mère. Durant une fraction de seconde, Pü vit le masque de la sienne se superposer au visage du cadavre. Il ferma les yeux. Trois. Il ne lui en manquait plus que trois.

Au sommet de la charrette, le visage du clerc était passé d’un teint rougeâtre à un blanc bien plus livide qu’à l’accoutumée. Quant aux soldats, aucun ne réagit, choqués qu’ils étaient par la violence de la scène à laquelle ils venaient d’assister. Seul le général avait su garder son sang-froid. Il fit avancer sa monture de quelques pas et se retourna vers le convoi.

« Giero, file aussi vite que ton capryni le peut en direction de l’avant-poste le plus proche ! Mets au courant l’intendant de la situation et envoie-nous des renforts. Ne sous-estime pas la menace. Be’maty, rend toi aussi à l’avant-poste ! Tu n’arriveras pas à suivre Giero à cause du chargement, mais tes mektoubs sont forts, ne les ménage pas. Dès qu’il aura transmis son message, Giero te rejoindra sur la route. Vicho, reste dans la charrette ! Tu protégeras le chargement et le Herena au prix de ta vie en attendant le retour de Giero. Zani, Lichnini, Sivaldo, avec moi ! N’intervenez pas tant que je ne vous en donne pas l’ordre. »

Le ton assuré du général aida les soldats à sortir de leur léthargie. Tous s’exécutèrent sans dire mot. La sentinelle sauta de la charrette et arma son fusil-mitrailleur, le Matis assis à l’arrière du véhicule le remplaça au faîte de la charrette, qui commença à manœuvrer pour faire demi-tour. Seul le clerc, qui reprenait à peine ses esprits, manifesta l’intention de protester. Mais le regard inquisiteur que lui jeta alors le général le dissuada, et sa pâleur de craie s’accentua. D’ordinaire, Pü ne laissait pas de survivants, car seule l'absence de témoin l'assurait de pouvoir continuer d'opérer sans encombre sur ces terres étrangères. D’ailleurs, il évitait généralement de s’en prendre à l’armée régulière, dont chaque soldat disparu donnait lieu à enquête, et préférait s’attaquer aux tribus de fanatiques ou aux groupes de bandits qui parsemaient le royaume. Mais cette fois-ci, tout était différent. Quand les premiers parleraient, lui serait déjà sur la route du retour. Il observa attentivement ses quatre futurs adversaires, tandis que l’un des cavaliers s’élançait à toute vitesse en direction du sud-ouest, suivi par la charrette. Il devait éviter de les affronter tous ensemble. Il patienta quelques secondes, assez de temps pour que le messager disparaisse à l’horizon, et se mit à avancer doucement. Au premier pas, le général cria.

« N’avancez plus ! Pour vous être rendu coupable du crime d’homicide volontaire sur un soldat de l’armée royale, vous devez comparaître devant la justice royale. Comme le veut notre loi, vous aurez le droit de vous défendre durant votre jugement. Maintenant, coopérez, où nous serons dans l’obligation de vous appréhender par la force. »

Pü leva les mains pour feindre la soumission et continua d’avancer. Il savait que les Matis ne seraient pas dupes, mais il devait gagner quelques mètres. Actuellement, la plus grande menace était le mitrailleur. Il devait l’éliminer en premier.

« Je ne me répéterai pas, plus un geste ! » cria à nouveau le général.

Le Zoraï ne réussirait probablement pas à faire un pas de plus avant que le général ne sonne l’assaut. Il passa sa main droite dans son dos et la posa sur le petit bouclier rond qui y était accroché. Il n’avait pas droit à l’erreur. S’il se manquait maintenant, la suite serait beaucoup plus incertaine. Il ferma à nouveau les yeux et laissa pleinement ses sens s’ouvrir au monde. La direction et la force du vent, l’humidité de l’air : importants paramètres à prendre en compte pour réaliser le lancer parfait. Rouvrant les paupières, il posa son regard sur le tireur. S’il était trop loin pour en être certain, la position de ses bras indiquait qu’il était prêt à faire feu. Pü inspira un grand coup et se mit en action. Plus rapide que jamais, il décrocha son bouclier et banda ses bras en arrière comme une corde. Il lui fallut moins d’une seconde pour valider sa trajectoire et propulser sa rondache. Le projectile vola vers la gauche du sentier, donnant l’illusion d’un lancer manqué. Pü profita de l’incompréhension générale pour foncer dans l’autre direction. Comme prévu, le mitrailleur reçut l’ordre d’intervenir et enclencha son arme. Les deux pieds fermement plantés dans l’écorce, il se mit à tirer à feu nourri en direction du Zoraï. Mais, vu son recul, l’arme était malaisée à diriger, ce qui laissait à Pü quelques secondes avant que les impacts ne fassent mouche. L’enfant se déhanchait et sautillait habilement, s'efforçant de compliquer la tâche du mitrailleur, dont les tirs se faisaient de plus en plus précis. À ce moment-là, les Matis crurent probablement qu’ils allaient l’emporter. C’était compter sans la courbure impromptue que prit la trajectoire du bouclier. Frôlant les arbres qui marquaient le bord de la route, la rondache dévia en direction du tireur qui était maintenant positionné dos à elle. Personne ne remarqua la manigance, hormis le général qui, plus avisé que le reste de son escouade, aperçut le projectile mortel alors qu’il s’apprêtait à percuter l’arrière du crâne du mitrailleur. Il hurla quelque chose et sauta de son capryni. Se relevant en vitesse, il fonça vers le soldat. En réponse au cri de son supérieur, celui-ci venait de se retourner vers la menace volante. Ne le voyant pas réagir, le général tenta de le plaquer, mais ne réussit qu'à le bousculer. Le bouclier fendit profondément le visage du Matis hébété qui s’écroula sur le sol.

Pü cessa ses gesticulations et reprit son souffle. Si le mitrailleur, vu la nature de l’impact, n’était probablement pas mort, il ne représentait en revanche plus une menace. Il l’achèverait au sol. Alors que le général tentait en vain de ranimer le blessé, le jeune Zoraï crut à tort qu’il aurait le temps de réfléchir à son prochain mouvement. Mais les deux cavaliers ne l’entendaient pas de cette oreille, et s’incitèrent mutuellement à passer à l’attaque.

« Général, restez avec Sivaldo, nous nous occupons du primitif masqué ! cria le premier.

— Oui général ! Jusqu’alors, ses techniques de lâche ont fonctionné uniquement parce que nous n’y étions pas préparés, renchérit le second. Laissez-nous venger la mort de Tinailli ! Nous vous promettons de lui faire honneur ! »

Le général eut beau protester, les deux cavaliers s’élancèrent à pleine vitesse en direction du Zoraï, qui ne semblait pas s’en inquiéter. Les dernières dizaines de mètres qui les séparaient furent englouties en quelques secondes. Mais se souvenant de la mort de leur première camarade, les Matis ne firent pas l’erreur de charger le jeune guerrier. Ils s’arrêtèrent avant d’arriver à son niveau, sautèrent de leur monture et s’avancèrent pour le prendre en tenaille. Au vu de leur comportement respectif, les deux Matis devaient être des soldats inexpérimentés. Aveuglés par la haine et le désir de vengeance, ils ne savaient pas encore qu’ils venaient de se jeter dans la gueule du gingo. Au loin, le général venait à peine d’atteindre son capryni pour rejoindre en urgence les deux imprudents. Seul contre deux, le jeune guerrier avait toutes ses chances. Il fallait donc qu’il en termine au plus vite avant que le seul militaire réellement expérimenté de l’escouade ne les rejoigne. Le Matis qui s’était positionné dans son dos tenait à deux mains une lourde épée d’ambre joliment ornementée, alors que celui qui lui faisait face était armé d’une longue pique couronnée d’ambre tressé. Pü aurait aimé lire sur son visage, mais l’imposant casque cornu qu’il portait l’en empêchait. Rapidement, les Matis se rapprochèrent. En toute logique, le soldat situé face à lui lancerait le premier assaut, laissant ainsi l’opportunité à celui positionné dans son dos d’utiliser un angle mort pour attaquer. C’est exactement ce qui se passa. Le piquier cria et perfora l’air d’un geste précis, espérant empaler le Zoraï d’un seul coup. Sans même bouger ses pieds, Pü envoya sa main droite au contact de la pique tout en pivotant et décalant son bassin du côté opposé. La protection de son avant-bras érafla bruyamment les multiples pointes aiguisées. Retournant brusquement son poignet, il attrapa le long manche de l’arme. Au lieu de repousser l’offensive, il encouragea le mouvement, et se servit de l’élan du Matis pour le déstabiliser tout en préservant l’impulsion de son assaut. Déviant légèrement la direction de l’attaque, et toujours sans décoller les pieds du sol, il courba son dos en arrière, et esquiva le coup horizontal que l’épéiste tenta de lui asséner. Il n’eut alors qu’à faire en sorte que la pique conserve sa vélocité pour que ses pointes mortelles transpercent la cuisse gauche du malheureux à l’épée, qui s’écroula sous le choc en hurlant. Emporté par le mouvement non contrôlé de son arme, l’assaillant manqua de tomber sur le blessé. Pü saisit l’opportunité et l’y aida. Dégainant sa dague de sa main libre alors que l’autre lâchait la pique fermement enfoncée dans la chair de son camarade, il fit un pas en arrière pour reprendre son équilibre et enfonça d’un coup précis sa lame dans la jointure cervicale du casque du piquier. Une longue gerbe de sang gicla quand il retira sa dague de la carotide de sa victime. Le soldat s’effondra sur son arme, qui s’enfonça encore plus profondément dans la plaie sanguinolente de l’homin cloué au sol. Pü jeta un coup d’œil en arrière : le général serait bientôt là. Il rangea la dague maculée de sang et s’approcha du soldat gravement blessé qui, désormais immobilisé sous la lourde armure encore palpitante de son camarade, ôta son casque et se mit à gémir. L’homin devait avoir l’âge de son frère, soit environ dix ans de plus que lui.

« Pitié, ne me tue pas ! »

Pü avait sincèrement pitié. Il détestait tuer. Et particulièrement quand ses adversaires n’y étaient pas préparés. Mais il n’avait plus le choix. Il y était presque, il ne pouvait pas tout abandonner maintenant. Le jeune Zoraï fit à nouveau le vide dans sa tête et ignora la plainte du Matis. Il se rapprocha de lui, posa délicatement son pied gauche sur son cou, et le brisa d’un coup de talon. Un. Il ne lui manquait plus qu’un. Si le mitrailleur évanoui suffisait, l’homin qui lui faisait face dorénavant ne le laisserait sûrement pas approcher le blessé sans combattre. Le général avait en effet sauté de sa monture et se dirigeait désormais vers le guerrier d’un pas décidé. Arrivé à quelques mètres de lui, il ôta son casque. Pour la première fois depuis longtemps, Pü eut un mouvement de recul. Durant un instant, l’enfant cru voir le masque de son père. Le Matis était dans la force de l’âge, comme l’indiquaient les quelques rides qui venaient troubler l’harmonie des traits de son visage et le faible éclat de sa longue chevelure d’ébène. Mais par-dessus tout, c’est l’assurance et l’intensité de son regard qui lui rappela son père. Ces yeux bleus perçants étaient ceux d’un homin déterminé, prêt à tout donner pour accomplir sa volonté. Pü recula d’un pas.

« Il n’est pas nécessaire que nous combattions, dit-il d’une voix troublée. J’ai accompli ma mission. Laissez-moi le mitrailleur et rentrez chez vous. S’il vous plaît, suivez mon conseil, et rejoignez votre famille. »

Le général posa son casque à ses pieds et dégaina une longue et large épée finement décorée. Il lui jeta un regard glacial.

« Je ne vais pas pouvoir accéder à ta requête, mon garçon. Tu viens à toi seul de tuer trois de mes chevaliers. Le Karan Domini, Roi et Grand Prêtre du Royaume de Matia, doit savoir pourquoi la Théocratie Zoraï forme des enfants-soldats à des missions d’assassinat.

— Je vous le redis : ma tribu et moi ne dépendons pas de la Théocratie Zoraï. Je vous en prie, éloignez-vous ! » répliqua Pü en reculant une seconde fois.

Le Matis s’avança d’un pas déterminé.

« T’a-t-on forcé à tuer ? S’il est normal qu’un garçon de ton âge apprenne à combattre, il ne devrait pas avoir à faire couler le sang si jeune. Et sûrement pas dans ces conditions. Un garçon de ton âge passe du temps avec ses amis, ses frères, ses sœurs, son père et sa mère. »

À l’écoute des paroles du militaire, et à l’évocation de ses proches, le jeune Zoraï fut pris d’un coup de sang.

« Ne parlez pas de ma famille ! Fuyez, tant qu’il en est encore temps ! »

Un sourire froid s’afficha alors sur le visage du général.

« Il semble que j’aie touché la corde sensible. Seraient-ce tes parents qui t’ont envoyé si loin de la Jungle pour commettre ces meurtres ? Une mère est censée enseigner l’amour à ses enfants, non la mort ! »

Une violente céphalée transperça le crâne de l’enfant.

« Je vous interdis de parler de ma mère ! »

À son départ, elle avait pleuré. Elle l’avait même exhorté à ne pas devenir un monstre assoiffé de sang. Mais pour autant, elle ne l’avait pas empêché de partir. Par son comportement, elle approuvait les coutumes barbares transmises par leurs ancêtres. Pü aimait sincèrement Ma-Duk, autant qu’il détestait Jena. Les Kamis protégeaient Atys, tandis que la Karavan la détruisait en pillant ses ressources. Mais pouvait-on aimer Ma-Duk sans apprécier le goût du meurtre ? Combien de temps encore réussirait-il à feindre son attachement aux valeurs de sa tribu ? Et si, averti de cette dernière pensée, Ma-Duk considérait déjà qu’il ne lui était plus fidèle, pourrait-il jamais devenir l’Ombre du Masque Noir ? Son père l’exécuterait-il lorsque Grand-Mère Bä-Bä lui apprendrait la nouvelle ? Son frère et sa mère le laisseraient-il faire ? Pü atteignait ses limites, son cerveau était en ébullition. Sentant le Zoraï flancher, le Matis le poussa à bout.

« Ainsi l’Herena avait donc raison : vous n’êtes que des animaux ! Les hommes de votre peuple engrossent vos femmes et les transforment en mères pondeuses, juste bonnes à produire des enfants-soldats qui seront sacrifiés sur l’autel de vos croyances haineuses ! »

Sur ces mots, Pü dégaina sa dague et son épée courte et s’élança vers le Matis en hurlant. Il lui avait laissé l’opportunité de fuir, et celui-ci ne l’avait pas saisie. S’il désirait mourir, alors Pü l’y aiderait, aussi simplement qu’il l’avait fait pour ses soldats. Cela ne prendrait que quelques secondes. Tout serait terminé, bientôt. Il n’aurait plus à supporter cette douleur. C’est en tout cas ce qu’il imagina sous le coup de la fureur. L’épée du général s’illumina et le jeune guerrier fut saisi aux chevilles avant même de comprendre la manœuvre du militaire. L’expérience du Matis avait parlé, et l’orgueil du Zoraï allait lui coûter cher. Il avait sous-estimé son adversaire et s’était précipité aveuglément, sans anticiper l’utilisation d’un enchantement magique d’entrave. Des racines avaient jailli de l’écorce et l’empêchaient totalement de bouger. Étant donné l’élan de sa course, Pü avait manqué de trébucher en avant, et ce n’était que de justesse qu’il avait réussi à se maintenir debout. Pris de panique, il tenta de s’extraire du piège magique en tailladant à l’aide de ses armes les ramifications qui montaient maintenant le long de ses mollets, oubliant par là même le lanceur du sortilège. Soudainement, alors que toute son attention était portée sur ses jambes, le ciel s’assombrit. Son sang se glaça lorsqu’il leva la tête par réflexe. Au-dessus de lui, l’imposante armure du Matis masquait la lumière de l’astre du jour : il avait profité de l’affolement du Zoraï pour arriver au corps-à-corps. Le contre-jour accentua son regard féroce, qui pétrifia Pü de toute part. Le général leva sa grande épée en position plongeante. Son armure blanche s’illumina lorsque la lumière filtra suite au changement de posture, et Pü dut détourner les yeux pour ne pas être aveuglé.

« Laisse-toi faire, dit le Matis d’un air grave ! Le coup que je vais te porter va t’infliger une blessure critique. Si tu bouges, il risque de t’être fatal. Je te maintiendrai en vie jusqu’à ce que les renforts arrivent. Nous te conduirons ensuite à Matia ! »

Si le général semblait confiant en sa capacité de l'amener vivant auprès du Roi, Pü préférait mourir mille fois plutôt que de devenir captif des suppôts de la Karavan. Il essaya à nouveau de se débattre, mais les racines enserraient maintenant sa taille et commençaient à remonter sur son ventre. Voilà, c’était ainsi que s’achevait sa courte vie. Finalement, Grand-Mère Bä-Bä avait eu tort. Lui qui avait grandi avec l’idée de devenir l’Ombre du Masque Noir et de périr parmi les siens en protégeant son frère, allait mourir seul et loin de chez lui, avec pour dernière vision l’éblouissante empreinte astrale de Jena. Quelle ironie. Alors que le Zoraï avait tourné son masque sur la gauche pour ne pas avoir à supporter plus longtemps le reflet moqueur de la cuirasse, il aperçut une étrange source lumineuse au-delà de la lisière de la route, sous l’ombre des grands arbres sylvestres. En se concentrant, il put discerner nettement deux sphères de taille identique. Elles étaient d’une blancheur éclatante et luisaient d’autant plus vivement qu’elles étaient environnées d’obscurité. Non, ce n’était pas seulement l’obscurité… Pü distingua une petite silhouette noire parmi les ombres. Son sang se glaça de nouveau. Ce n’étaient pas des sphères, c’étaient des yeux. Ceux du Kami de la jungle qui lui était apparu quelques mois auparavant. Il était là. Ma-Duk le regardait.

Non, il ne pouvait abandonner. Il était un Guerrier Noir de Ma-Duk, forgé par les meilleurs combattants de la Jungle et béni des Kamis. Tant qu’il pourrait se battre, il n’abandonnerait pas. Revigoré, son corps réagit d’instinct lorsque le général abattit son arme sur lui pour lui transpercer la clavicule gauche. Il envoya son bras droit au contact de la lame massive pour se protéger, et si son épée courte ne réussit pas à bloquer le coup, elle permit néanmoins de dévier l’attaque, au prix d’une partie de sa main, qui vola en éclats. L’état d’extrême tension dans lequel se trouvait le jeune guerrier eut pour effet positif de lui faire totalement ignorer la douleur. L’épée l’érafla et se planta lourdement dans le sol. Profitant de la seconde de répit qu’il lui était offerte, Pü lâcha la dague qu’il tenait dans sa main gauche et puisa dans la Sève alentour pour incanter à deux mains un sortilège de feu. Sa paire d’amplificateurs de magie étant accrochée à sa ceinture désormais enchevêtrée avec les racines, il ne put s’en équiper. Mais pour ce qu’il comptait faire, un sortilège brut devrait suffire. Alors il n’hésita pas, et enflamma son corps pour s’évader de sa prison de bois. Il réussit à se dégager des racines partiellement consumées au moment où le général arrachait son épée du sol. Alors qu’il lançait son second assaut, Pü réussit à l’éviter de justesse grâce à une roulade. Le Matis enchaîna avec une série de frappes d’estoc et de taille, que le jeune guerrier esquiva à l’aide de diverses acrobaties. Désarmé, il n’était pas en mesure de parer les attaques. S’il était bien plus habile que le général encombré de sa lourde armure, celui-ci semblait bien plus endurant, et n’avait pas encore subi de blessures. Plus inquiétant encore, ses coups se faisaient de plus en plus précis. Pour la première fois de sa vie, Pü combattait un maître d’armes dans un combat à mort. L’expérience du Matis parlait, et il ne lui fallut que peu de temps pour commencer d’anticiper les mouvements du jeune guerrier.

Les minutes défilaient et Pü s’essoufflait à vue d’œil. À plusieurs reprises, le soldat réussit à le frôler, entaillant son corps d’enfant de la pointe de son épée. Pü consommait régulièrement de la Sève pour régénérer partiellement ses forces, mais à ce rythme, il atteindrait bientôt ses limites. S’il aurait aimé pouvoir passer dans le dos du Matis pour tenter de lui briser la nuque, comme il savait si bien le faire, celui-ci ne lui laissait aucun répit. Sans arme, il n’avait aucun moyen de s’extraire de cette situation perdue d’avance. Alors qu’il cherchait une échappatoire, il aperçut une dague pendant à la taille du soldat, cachée derrière le drap d’apparat ornant sa ceinture. Comment avait-il pu ne pas la voir avant ? Pü se maudit et imagina un plan d’action, entre deux roulades et trois contorsions. Il allait jouer le tout pour le tout. À bout de souffle, le Zoraï attendait le moment idéal pour agir. Soudainement, lui qui ne faisait jusqu’alors que reculer face aux assauts du Matis, profita d’une large frappe de taille pour effectuer une roulade avant et passer sous la lame tranchante. Son mouvement tout juste terminé, il poussa aussi fort qu’il put sur ses jambes, et bondit sur le flanc gauche du soldat. Si le Matis fut décontenancé par la direction de l’esquive, il réagit très vite et rendit un violent coup de pied latéral au jeune guerrier. Le corps de l’enfant craqua sous la lourde botte du soldat et alla s’écraser plus loin sur le sol. Pü se releva péniblement sur un genou et cracha le sang. Son adversaire venait de lui briser plusieurs côtes. Mais derrière son masque, le jeune guerrier souriait : sa main valide était désormais armée. Bien que différente des dagues qu’il avait coutume de manier, celle du Matis ferait parfaitement l’affaire. Le jeune homin inspira un grand coup et leva son masque vers le général. Celui-ci s’était retourné et s’apprêtait à réaliser une percée avec son épée pour retourner au corps-à-corps.

« Abandonne mon garçon ! » dit-il en chargeant.

À nouveau, Pü n’aurait qu’une seule chance. Et jusqu’alors, la chance lui avait souvent souri. Finalement, peut-être que le Kami de la jungle veillait réellement sur lui. Alors que le soldat se précipitait sur lui, l’épée dirigée vers l’avant, Pü attendit le bon moment et jeta sa dague en l’air, loin au-dessus de lui. Aussitôt fait, il plaqua ses deux mains au sol, et puisant de la Sève jusqu’à la limite de ce qu’il pouvait endurer, il incanta une onde de choc brute. Une tempête de poussière se souleva au moment où le Zoraï se propulsa dans les airs. Totalement surpris par la nature de l’attaque et partiellement aveuglé par le brouillard de débris, le matis crut à tort que le Zoraï tentait simplement de s’enfuir. Il comprit trop tard la réalité de la situation lorsque qu’il sentit son épée s’alourdir brusquement sur l’avant. Pü venait d’atterrir sur le plat de la lame et s’élançait tel un funambule en direction de son porteur. Déjà fort déséquilibré, le Matis tenta en vain de se redresser au moment où Pü prit à nouveau appui sur l’arme pour voltiger. Le jeune guerrier atterrit cette fois-ci sur ses épaules, et se propulsa une derrière fois en direction du ciel, obligeant par la force de ses jambes le Matis à poser un genou au sol. Pü devait se situer à environ quatre mètres du sol, et survolait le nuage de poussière qui commençait à se dissiper. Il n’eut qu’à tendre son bras valide pour attraper la dague qu’il avait précisément jetée quelques secondes auparavant. Écartant les jambes et regardant vers sol, alors que la gravité commençait à faire effet, il posa ses yeux sur le visage du général. Celui-ci avait perdu son regard terrifiant et ouvrait grand les paupières. Pü y lut de l’admiration. L’enfant effectua à nouveau un lancer parfait et la dague alla se planter droit dans la tempe gauche du matis.

Toujours en l’air, le Zoraï se préparait à se réceptionner correctement, mais ses côtes cassées l’en empêchèrent. Il s’effondra lourdement sur le flanc opposé, non loin du corps du général figé sur les genoux dans une étrange position. Sa tête pendait en arrière, dirigée vers l’astre du jour et sa longue chevelure d’ébène se soulevait légèrement au gré du vent. Pü s’allongea sur le dos et écarta les bras. Terminé. Son calvaire était terminé. Il avait gagné.

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#5 [fr] 

IV – La graine du doute

Libre. Pü était enfin libre. Libre de rentrer chez lui et de retrouver ses proches. Malheureusement, le combat ne l'avait pas laissé indemne, et la résurgence de la douleur vint briser ces pensées positives. Le jeune Zoraï se redressa et s’examina : ses jambes et son bassin étaient recouverts de cloques, sa peau était entaillée de manière superficielle à maints endroits et un tiers de sa main droite avait été sectionnée, privée de son auriculaire et de son annulaire. C’est en regardant sa mutilation qu’il se rendit compte que son sortilège de feu avait entièrement cautérisé son moignon. En outre, quatre de ses côtes étaient brisées. Mais finalement, tout bien considéré, il s’en sortait plutôt bien. Et surtout, sa douleur présente n’était rien en comparaison de ce qu’il avait vécu il y a quelques mois, lors de la pousse de son masque.

« Ma-Duk nous offre l'ultime douleur pour que nulle peine au monde ne puisse atteindre jamais ses soldats. »

Alors qu’il se remettait péniblement debout, il entendit une voix. Pü essaya par réflexe de dégainer ses armes absentes et se mit en position de combat, cherchant du regard son nouvel adversaire. Personne. La voix se fit plus nette. Pü comprit alors qu’elle venait du général, et que celui-ci avait donc survécu. S’il n’était définitivement plus une menace, il se dirigea malgré tout vers lui avec prudence. Cet homin était de loin l’adversaire le plus coriace qu’il ait jamais eu à affronter, hormis peut-être son oncle et son père. Lorsqu’il passa dans son champ de vision, le Matis, qui regardait l’astre du jour, la dague toujours fichée dans sa tempe gauche, posa son regard sur lui. Du sang coulait le long de sa joue.

« Mon garçon, ta dernière acrobatie était impressionnante, dit-il en toussotant. Jamais je n’ai combattu un adversaire aussi agile que toi. »

Pü le toisa froidement sans répondre. Il le félicitait ? Décidément, il n’oubliera pas de sitôt cet adversaire !

« Ah, d’ailleurs… Pardonne-moi à propos de ce que j’ai dit, sur ta mère et ton peuple. Si je ne peux cautionner vos coutumes, je ne pensais pas mes insultes. Les Zoraïs ne sont pas des sauvages, de la même manière que les Trykers ne sont pas des esclaves. Et si vous êtes en effet endoctrinés, nous le sommes tout autant. J’ai simplement voulu te provoquer… Ce qui a plutôt bien fonctionné. »

Pü n’en revenait pas. Il avait décimé à lui tout seul la moitié de son escouade et allait bientôt lui ôter la vie. Et pourtant, le soldat regrettait ses paroles et s’excusait !

« Mon garçon, les secondes me sont comptées. Avant de m’en aller, j’aimerais que tu accèdes à deux de mes requêtes. Tu as remporté ce duel, tu n’es pas obligé d’accepter. Cependant, je te demande d’écouter ton cœur. »

Si sa mère lui avait parlé du code d’honneur des chevaliers matis, c’était la première fois que Pü en observait l’application. Aucun des soldats de Matia qu’il avait affrontés jusqu'alors ne s’était jamais comporté de la sorte. Le Zoraï se détendit et s’agenouilla devant le Matis.

« Dites-moi, je vous écoute.

— Premièrement, j’aimerais que tu épargnes et que tu mettes en sécurité Sivaldo, le mitrailleur que tu as assommé. C’est un brave soldat, comme bien d’autres, et il est aussi mon neveu. Mais plus que tout, son âme est particulièrement belle. Durant trop de décennies les Matis ont propagé la haine, et l’ont subie en retour. Notre peuple a besoin de garçons comme lui. Tout à l’heure, tu m’as proposé de fuir, en te l’abandonnant. Si tu n’as besoin que d’une vie, c’est chose faite, tu as déjà obtenu la mienne.

— J’accepte, dit Pü, qui aurait de toute manière épargné le soldat.

— Merci infiniment, répondit le général, en souriant faiblement. Pour finir, j’aimerais que tu me laisses chanter pour mon épouse et ma fille. Elles sont ce que j’ai de plus cher en Matia. Depuis toujours elles sont ma raison de combattre. C’est avant tout pour elles que je forme des soldats et que je protège le Royaume. »

Des larmes se mirent à couler et se mêlèrent au sang, alors qu’il se remettait à fixer l’astre du jour.

« Si tu acceptes, je serai un homin comblé. Mort lors d’un magnifique combat, sous le regard de Jena, en l’honneur des femmes de ma vie. »

Pü regarda discrètement en direction de l’endroit où il avait aperçu le Kami. Il n’était plus là. Au fond de lui, il savait qu’il était mal de laisser un ennemi proférer un chant païen. Mais en évoquant sa femme et de sa fille, le général l’avait touché. Comment pourrait-il ne pas accéder à sa dernière requête ? Pü s’agenouilla à son côté de lui et lui posa une main sur l’épaule.

« Je vous écoute.

— Je savais que tu accepterais, soupira le Matis avant de s’éclaircir la gorge. Ferme les yeux, laisse ton esprit aller, et entends le chant de la Forêt. Je vais l’accompagner de ma voix. »

Perdant toute notion de prudence, Pü lui obéit. Il était vrai qu’a bien des égards, les forêts de Matia regorgeaient de merveilles, qui une fois les yeux clos, s’exprimaient aussi bien dans ses senteurs parfumées que dans le bruissement apaisant de ses arbres. Le silence se fit. Le général attendit que le vent se lève et entama son chant.

La Mère j'ai prié, et pour Elle combattu,
Qui enfant me berça de douces litanies.
Mais à l'heure du trépas, petite et mie,
C'est à votre douceur que je suis revenu.

Le Karan j'ai servi, et pour lui j'ai lutté,
Qui tôt récompensa ma soif du meilleur.
Mais c'est vous, épouse et fille chères à mon cœur,
Qui le meilleur sans barguigner m'avez donné.

La Karavan j'ai craint, et pour son compte agi,
Tant ses machines noires déployaient de pouvoir.
Mais c'est peur de vous perdre qui met au désespoir,
À l'heure ultime qui voit du corps s'enfuir la vie.

La Forêt j'ai aimé, et pour Matia souvent,
Quitté les artifices d'une Cour empesée.
Mais si par miracle autre jour m'était donné,
C'est auprès de vous deux que passerais mon temps.

Que Jena me pardonne et ses clercs me maudissent,
Qu'Aniro me renie et courtisans se réjouissent,
Qu'Atys m'engloutisse et à jamais m'oublie,
Je meurs plein de vous, mon enfant, mon amie.


Pü rouvrit les yeux, totalement désorienté. Son masque ruisselait de larmes et son cœur s’était emballé. Pris de vertiges, il suffoquait bruyamment. Que lui arrivait-il donc ? Était-il en train de compenser toute la tension qu’il avait accumulée ces dernières semaines ? En partie, mais pas seulement. Ce chant l’avait complètement bouleversé. Il faisait écho à tant de choses en lui : son amour pour Ma-Duk, qui bien que sincère, ne surpasserait jamais celui qu’il éprouvait pour son frère et surtout pour sa mère ; l’extrême loyauté dont il faisait preuve envers sa tribu, dont il maudissait pourtant les coutumes en silence ; la peur de décevoir son père, qu’il savait capable de le renier ; la crainte enfin, qu’il éprouvait vis-à-vis des Kamis, qui privaient leurs fidèles de liberté sous couvert de grands desseins. Cet étranger était en vérité si peu différent de lui. Il était son miroir, et il venait de lui ôter la vie. Pü resserra ses poings tremblants et tenta de régler sa respiration. Un soir, sa mère lui avait parlé d’une maladie psychosomatique, qui pouvait causer ce type de symptômes à ceux qui s’exposaient à de puissantes œuvres d’art. Ce chant était l’une d’elle. Il le marquerait à vie, il le savait. Remarquant son émoi, le général l’interpella. Sa diction était de plus en plus lente.

« Ressaisis-toi mon garçon, tu dois apprendre à gérer tes émotions. Tu t’engages sur une voie bien sombre, que tu as été contraint d’emprunter, et qui va te faire connaître de nombreuses difficultés. »

Pour la première fois depuis le début de la discussion, le Matis prit un air grave.

« Je t’ai vu combattre, j’ai observé ta manière de faire et ton regard. Tu as beau être un combattant exceptionnel, tu détestes tuer. Tu n’es pas de ceux qui s’enivrent du sang de leurs victimes. À chaque fois que tu enlèves une vie, c’est comme si tu te tuais toi-même. Tu es jeune, tu peux encore reprendre en main ton destin et voguer vers des lendemains plus heureux. »

Si seulement il savait, pensa Pü, en se remémorant les prédictions de Grand-Mère Bä-Bä.

« Allez… Je n’ai fait que trop durer ce moment… Il est temps pour moi de rejoindre mes ancêtres, balbutia-t-il en s’affaissant sur le Zoraï.

— Attendez, dites-moi votre nom ! Ainsi que ceux de votre fille et de votre femme !

— Je suis Sirgio di Rolo… Ma femme se nomme Virinia… Et notre magnifique petite fille… Trini… »

Pü maintint les épaules du général, et l’allongea sur le sol. Il était mort. Il lui ferma les yeux et délogea délicatement la dague plantée dans sa tempe.

« Sirgio di Rolo, je vous fais la promesse de prier tous les matins, durant l'année qui vient, pour le salut de votre fille, dit le jeune Zoraï à voix haute en rapprochant la dague ensanglantée du front du Matis. Je m’engage aussi à lier mon âme à la vôtre durant ma Cérémonie du Retour. J’espère que vous me donnerez la force de poursuivre ma destinée. »

Sur ces mots, l’enfant plaça minutieusement la pointe de sa dague sur le front du défunt, juste au-dessus de ses deux yeux. Le crâne craqua lorsqu’il enfonça la lame d’un coup sec. Il découpa ensuite un cercle précis, puis récupéra une petite pince rangée dans une pochette de sa ceinture. Sans hésiter, Pü introduit l’instrument dans la plaie, et le manipula durant de nombreuses secondes. Il semblait avoir fait ça toute sa vie. Il extirpa finalement un petit morceau de chair informe qu’il déposa délicatement dans une autre de ses poches. Il répéta l’opération sur les trois autres cadavres, prenant bien soin de placer les morceaux de chair dans des pochettes distinctes. En dernier lieu, il se porta vers Sivaldo, l’artilleur évanoui que le général lui avait demandé d’épargner. Comme les autres soldats, il devait avoir environ l’âge de son frère. À n’en pas douter, ce Matis était probablement considéré par son peuple comme un modèle de beauté. Il était grand et bien bâti, et disposait d’une longue chevelure tressée d’un blond éclatant. Les traits harmonieux de son visage semblaient avoir été dessinés à la main, et quand Pü lui souleva les paupières pour vérifier son état, il découvrit des iris argentés. Malheureusement pour le Matis, son visage était maintenant traversé d’une longue et profonde entaille. Si le Zoraï était en mesure de refermer totalement la plaie, il ne réussirait pas à effacer totalement la marque causée par l’impact du bouclier. Il était en effet trop faible, et devait conserver assez d’énergie pour guérir ses propres blessures.

Une fois le Matis soigné, il se dirigea jusqu’au buisson où il avait caché son panier cubique. Pü l’extirpa délicatement des feuillages et le posa sur le sol. Satisfait de l’emplacement, il en ouvrit précautionneusement le couvercle, comme s’il abritait un trésor. Le panier contenait un cube d’ambre parfaitement enchâssé dans le réceptacle d’osier, qui semblait lui-même renfermer plusieurs dizaines de formes. Il récupéra méticuleusement un des morceaux de chair qu’il avait rangés dans les poches de sa ceinture, et le posa sur la seule face visible du cube. Il n’eut alors qu’à imprimer sa volonté à la Sève qui l’irriguait, tout en prononçant la célèbre Stance de Daïsha, pour que l’amas sanguinolent s’enfonce dans l’ambre altéré par le sortilège et s’y fige. L’utilisation de cubes d’ambre comme système de stockage avait été inventée, plus d’un siècle auparavant, par le célèbre Hari Daïsha. Aujourd’hui très répandue dans la Jungle, elle permettait de préserver des objets, mais aussi de conserver du savoir, magiquement. Pü réitéra l’opération trois fois et prit soin de terminer par le fragment du général. Il grava l’ambre au-dessus de la position de ce dernier afin de pouvoir le distinguer aisément des autres morceaux de chair. Lorsqu’il referma le couvercle du panier, il exprima un sincère soupir de soulagement. Pour la première fois depuis des semaines, son lendemain ne serait pas entaché de sang. Suite à cela, il veilla patiemment sur le corps du survivant en attendant que les renforts arrivent. Il profita de ce moment de répit pour se reposer et panser ses blessures. S’il répara ses côtes brisées et referma ses plaies, il renonça à régénérer ses doigts manquants : la mutilation laissée ainsi en évidence l’assurait que ce jour resterait à jamais gravé dans sa mémoire. Et lorsqu’il entendit le tumulte de la cavalerie matisse résonner au loin, il disparut dans la pénombre des arbres centenaires.

-–—o§O§o—–-

Le voyage du retour dura plusieurs semaines, mais se déroula sans encombre. Pü quitta les forêts infinies du Royaume de Matia en direction du sud et rejoint la Jungle, son pays natal. La proximité des terres matis et zoraïs était l’une des raisons qui avait poussé Pü à choisir ce lieu d'exil. Il n’eut aucun mal à franchir la Grande Muraille, qui isolait la Théocratie Zoraï du reste du monde, et à esquiver les gardes-frontières, qui semblaient d’ailleurs se reposer un peu trop sur le gigantisme du mur. Certes, l’édifice était imposant. Mais, l’ayant escaladé à plusieurs reprises, le jeune homin s’était fait une bonne idée de son état : malheureusement, le manque d’entretien se faisait gravement sentir par endroits. Un jour, des ennemis de la Théocratie Zoraï feraient tomber le rempart avant même que Min-Cho ou le Conseil des Sages ne puissent le prédire. L’enfant espérait que, le moment venu, les Zoraïs seraient prêts à accueillir l’envahisseur. Durant tout son voyage de retour, Pü avait été traversé de sentiments contradictoires. Depuis qu’il avait été contraint de quitter son village, son envie d’y retourner au plus vite ne l’avait jamais quitté. Mais s’il avait espéré y reprendre une vie normale une fois rentré, il ne pouvait dorénavant plus s’empêcher de se remémorer les derniers mots de Sirgio di Rolo :

« Tu es jeune, tu peux encore reprendre en main ton destin et voguer vers des lendemains plus heureux. »

Était-il réellement capable de redevenir maître de sa destinée ? Pourrait-il s’opposer aux coutumes violentes de sa tribu ? Réussirait-il à empêcher son frère de mener la croisade sanglante qu’il préparait ? Tant de questions qui le tourmentaient depuis son départ du Royaume de Matia.

L’astre ambré se couchait à peine lorsque Pü arriva finalement à destination. Cela faisait maintenant de nombreux jours qu’il avait passé le fleuve Ti-aïn et la capitale Zoran pour continuer vers le sud à travers la jungle épaisse. Le second astre, celui du jour, commençait tout juste à reprendre de l’ampleur, et balayait de ses faibles rayons le panorama qui s’offrait à lui. L’enfant eut un mouvement de recul. Après avoir vécu plusieurs mois au cœur d’envoûtantes forêts multicolores, il avait oublié la froideur de son monde. Au sommet de la colline, la gigantesque souche morte qui abritait son village trônait sinistrement sur l'écorce recouverte d’une végétation rabougrie et noircie. Les ancêtres racontaient qu’autrefois, la souche était l’arbre-ciel le plus imposant du pays, et qu’il renfermait des matières premières exceptionnellement rares. Bien entendu, la Karavan avait tenté de s’en emparer, et les Kamis s’y étaient violemment opposés. Dans un assaut désespéré, les agents de la Karavan avaient déployé une machine infernale cracheuse de feu. Mais pas n’importe quel feu. Un feu bien plus vorace et tenace qu’à l’ordinaire, qui avait ravagé une bonne partie de la région avant de déchirer le sol et de continuer sa course dans les Primes Racines, le mystérieux écosystème caverneux situé sous l’écorce. On raconte qu’encore aujourd’hui le feu serait en train d’œuvrer en silence dans les profondeurs d’Atys.

L’enfant gravit la colline en direction de l’inquiétante déchirure qui faisait office d’accès. À peine les gardes l’eurent-ils reconnu qu’ils s’inclinèrent avec déférence. Pü entra dans la souche et fila sans perdre une seconde vers la hutte de Grand-Mère Bä-Bä. Il évoluait par habitude dans les allées tortueuses de cet étrange village aux multiples étages, et esquivait instinctivement les racines qui s’entremêlaient sous ses pieds. La déconvenue née de la comparaison du paysage grisâtre avec les chaleureuses forêts de Matia avait vite été oubliée, laissant place aux souvenirs. Il était né ici. Durant sa course, il croisa plusieurs Zoraïs, qui une fois la surprise passée, inclinèrent tous la tête en signe de respect. Pü leur rendit leur salut, mais évita de leur parler. De toute manière, il savait que tous seraient bientôt au courant de son retour. Lorsqu’il fut à deux pas de chez Grand-Mère Bä-Bä, il vit des vapeurs violettes s’échapper de la hutte, et son nez le piqua, signe que la doyenne du village était en train de cuire une préparation. Il poussa les premiers rideaux, et avant même qu’il ait pénétré totalement l’habitation, la vieille dame l’interpella :

« Je t’attendais mon enfant, pose le cube d’ambre sur l’autel. »

Pü passa la dernière étoffe et aperçut Grand-Mère Bä-Bä, debout sur un tabouret et pliée en deux au-dessus d’un grand chaudron. En la revoyant ainsi, fripée, squelettique et tordue, Pü se demanda à partir de quel âge la mort se lassait d’attendre, et renonçait à intervenir. Il s’avança vers l’autel et posa son panier. L’ancêtre touillait une étrange mixture odorante avec une grosse cuiller en bois.

« Je suis en train de terminer de concocter le breuvage pour ta Cérémonie du Retour. Maintenant file retrouver ta mère. Tu lui manques terriblement. »

Pü obéit et se dirigea vers la sortie. Cependant, il ne réussit pas à se retenir de lui poser une question.

« Grand-Mère, comment as-tu su que j’allais arriver ? »

Grand-Mère Bä-Bä fit claquer sa langue et Pü se crispa instantanément. Lorsqu’il était plus jeune, ce bruit caractéristique était souvent accompagné d’un coup de canne. L’enfant avait mal aux doigts rien qu’en y pensant. D’un son, elle venait de lui rappeler qu’elle restait la plus haute autorité du village, et qu’il ne fallait pas lui désobéir.

« File je te dis ! Et si tu veux un conseil, évite de mentionner précisément comment s’est soldée la dernière rencontre que tu as faite dans le Royaume de Matia, et les doutes auxquels tu fais face depuis. Le village risque de ne pas apprécier, et surtout pas ton père. »

Pü poussa les rideaux qui masquaient l’entrée tel un automate, perturbé à la fois par la précision des connaissances de Grand-Mère Bä-Bä et par l’idée que son père puisse apprendre la vérité sur l'épisode évoqué. Cependant, si elle l’avait mis en garde, c’est qu’elle ne comptait pas la révéler au Masque Noir. Était-elle de son côté ? Pü n’eut pas le temps de se tracasser plus longtemps. À peine avait-il mis un pied dehors qu’il se rendit compte que la moitié du village, sa famille comprise, l’attendait devant la hutte.

Les retrouvailles se passèrent comme il l’avait imaginé. Son père ne le félicita que brièvement, mais son regard était empli de fierté. Son frère lui cogna violemment l’épaule pour marquer son affection, et lui demanda dans la foulée combien de victimes il avait faites. Pour le futur Masque Noir, c’était ce qui importait le plus. Il fut déçu d’apprendre que son cadet s’était simplement contenté des cent cinquante et une demandées, alors que lui-même en avait presque fait le double à son époque. Quant à sa mère, elle s’effondra dans ses bras. Ou bien Pü s’effondra dans les siens. Il dut faire un effort considérable pour ne pas fondre en larmes devant la foule, et dut attendre de la retrouver en tête-à-tête pour se laisser totalement aller. Si sa mère le réconforta longuement en le couvrant de caresses et de mots doux, elle le réprimanda lorsqu’elle se rendit compte qu’il avait omis volontairement de régénérer ses doigts coupés. Looï avait beau être une grande guérisseuse, passé un certain délai de cicatrisation, certaines blessures devenaient permanentes.

Le soir même, la Cérémonie du Retour eut lieu. Toute la tribu se réunit sur la Place du Cérémonial, située dans les profondeurs du village, et où le gigantesque totem recouvert des masques des héroïques ancêtres était érigé. Un breuvage fut distribué à chaque villageois, nouveaux-nés compris. Il contenait un mélange alcoolisé de sève et de chair broyée. Les Zoraïs se placèrent en cercles concentriques et attendirent que Grand-Mère Bä-Bä arrive, accompagnée comme toujours par la mère de Pü. Bien qu’accoutumés aux divers rituels qui avaient souvent lieu au sein de la communauté, tous retinrent leur souffle lorsqu’elle leva le bras. Les lumières des habitations surplombant la place fusèrent dans sa paume fermée et une petite sphère de lumière en sortit lorsqu’elle ouvrit la main. L’astre s’envola jusqu’au totem et s’empourpra, avant de pénétrer la bouche d’un masque. Les orifices des autres visages s’illuminèrent alors instantanément. La vieille dame lâcha le bras de Looï, qui lui servait jusqu’alors de soutien, et récupéra d’un mouvement tremblant le bol qu’elle lui tendait. Elle s’avança jusqu’au totem.

« Mes fils, mes filles, nous sommes réunis ce soir pour célébrer le retour de Pü Fu-tao parmi nous ! cria la vieille dame d’une voix étrangement amplifiée. Le jeune garçon est revenu plus fort de son exil en terres païennes, et avec en sa possession les cent cinquante et une graines de vie demandées ! Le Grand Géniteur salue son effort. Mais ce n’est pas tout ! Ma-Duk m’a aussi confié quelque chose. Nous en avons maintenant la certitude, la Première Croisade débutera bientôt, et sera menée par nos enfants ! Dans peu d’années, un événement bouleversera Atys et sonnera le commencement de notre combat ! »

Pü regardait fixement le breuvage emplissant son bol, comme hypnotisé. La couleur du liquide oscillait entre le violet et le noir, et des petites particules de chair rougeâtre remontaient de temps à autre à la surface. Alors comme ça, Ma-Duk s’était adressé à Grand-Mère Bä-Bä pour lui dire que la Première Croisade aurait bientôt lieu ? Pü frissonna. Lui qui avait passé son voyage de retour à rêver d’un autre futur, venait de se faire froidement rattraper par la réalité.

« Maintenant, buvez l’offrande de Pü ! reprit Looï. Nourrissez-vous de l’essence des suppôts de la Karavan ! Absorbez leurs âmes et priez pour elles ! Elles vous donneront la force d’accomplir le projet divin auquel nous devrons tous participer, d’ici peu ! Et si le Grand Géniteur le veut, ils seront alors absous de leurs péchés ! »

Les Zoraïs burent d’une traite le liquide visqueux et les parents s’occupèrent de la dose des plus petits. Pü avala sans rechigner l’horrible mixture, toujours perdu dans ses pensées. Alors que son peuple commençait d'entonner en chœur les premiers chants liturgiques de la soirée, Pü jeta un regard triste vers celle qu’il venait à peine de retrouver, et qu’il risquait à nouveau de perdre d’ici quelques années. Il fredonna un autre air.

Que Jena me pardonne et ses clercs me maudissent,
Qu'Aniro me renie et courtisans se réjouissent,
Qu'Atys m'engloutisse et à jamais m'oublie,
Je meurs plein de vous, mon enfant, mon amie.


Encore quelques années à profiter de sa présence. Ensuite, il n’y aurait plus que la guerre, la douleur, le sang et la mort. Celles des autres, la sienne, mais peut-être aussi celle de sa mère. Quoi qu’il advienne, Ma-Duk devait le savoir : ce combat, il le mènerait avant tout pour elle. Sa vie importait plus que celles de tous les Kamis réunis. Et, à l’instar de Sirgio di Rolo, ses derniers mots lui seraient consacrés

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#6 [fr] 

V – Le Réveil

Du haut de ses presque dix mètres, le kinkoo avançait vivement en tête de cortège, marquant la cadence et repoussant les kitins qui se trouvaient sur son passage. Pour ce faire, nul besoin d’utiliser ses six puissantes pattes tranchantes, les piques acérées qui défendaient la partie dorsale de son abdomen, ou ses tuyères crâniales à acide. Les cliquetis que produisaient ses appendices buccaux, les phéromones qu’il infusait dans l’air et sa carapace chatoyante bleu-orangé suffisaient à faire fuir n’importe quel ouvrier, soldat, ou éclaireur de la kitinière.

Pour le commun des kitins, les kinkoos étaient situés au sommet de la pyramide hiérarchique. Ils étaient à la fois les généraux qui planifiaient les opérations militaires de la colonie, mais aussi les exécutants personnels des seigneurs kizaraks, dont ils revêtaient l’autorité et la puissance en leur absence. Aujourd’hui était un jour particulier, puisque le kinkoo assurait la protection de son seigneur. En temps normal, cette tâche était dévolue aux kidinaks, dont l’une des missions principales était de sécuriser les nids royaux, desquels leurs occupants ne sortaient que très rarement. Mais aujourd’hui, le kizarak avait dû abandonner le confort de sa tanière confinée, exposant ainsi ses magnifiques pétales buccaux jaunes et sa robe bleu azur à la vue des kitins inférieurs. Et hors du nid, qui de mieux placé que son fidèle bras armé pour assurer sa protection ? C’est ainsi que, situé en seconde position dans le cortège, le kizarak laissait le kinkoo conduire la procession dans les galeries de la kitinière, évitant de fait tout contact avec la plèbe. Autour et derrière lui, des kinreys faisaient mur de leur carapace, l’isolant ainsi totalement. Ces kitins ressemblaient à des versions atrophiées du kinkoo. Mesurant seulement cinq mètres, ils étaient pourvus d'une carapace noire, teintée de jaune, et moins acérée que celle de leur général. Pour le kinkoo, une telle proximité avec son seigneur était rare. D'ordinaire, les ordres de ce dernier lui étaient transmis par des kipestas, kitins iridescents dotés de six ailes, d’un abdomen allongé rappelant celui de la libellule et d’une poche à venin située sous la tête et reliée à une trompe. Il lui arrivait donc souvent de ne pas voir son seigneur durant plusieurs cycles. S’il regrettait secrètement cette distance, il ne l’avait jamais montré.

Les kitins étaient des êtres eusociaux, pourvus d’une conscience collective et organisés selon une hiérarchie particulièrement stricte. Chacun d’eux occupait un rôle précis au sein de la colonie, rôle qui requérait le plus souvent peu de capacités réflexives. À l’inverse, certains postes clés nécessitaient des capacités d’improvisation poussées. De ce fait, les kitins qui occupaient ces fonctions développaient bien souvent une conscience plus individuelle. C’était le cas des seigneurs kizaraks, qui dirigeaient la kitinière sous les ordres directs de la reine, et moins officiellement de certains de leurs généraux les plus sollicités. Les kitins non-royaux dont on pensait qu’ils possédaient une conscience individuelle étaient surveillés, dans le cas où des velléités de sécession leur traverseraient l’esprit. Le kinkoo était l’un d’eux, et s’était réveillé il y a peu de l’état d’hypnose qui régissait la vie de ses semblables. Il avait commencé à prendre conscience de sa propre existence alors que son seigneur lui déléguait de plus en plus de tâches. Finalement, il avait compris que les pensées qui ordonnaient jusqu’alors son existence, et qu’ils suivaient instinctivement depuis son éclosion, n’étaient pas dictées par un être supérieur, mais sécrétées directement par son système nerveux central. L’esprit bicaméral s’était effondré, libérant l’âme du kinkoo et créant une place pour le « soi » à côté du « nous ». Ce réveil lui avait été particulièrement désagréable, complexifiant à l’extrême un flux de pensées autrefois rigidement canalisé. Pourtant, et à l’inverse de ce qu’on aurait pu croire, cette liberté acquise avait encore renforcé son obédience : la proximité de son seigneur saturait ses récepteurs olfactifs de phéromones, et éveillait en lui d’étranges sensations, des sentiments nouveaux, qui plus que jamais donnaient sens à son existence.

Mais ce n’était pas cette proximité qui faisait de ce jour un jour particulier. En effet, la reine en personne avait ordonné à ses kipekoos, des kipestas royaux plus massifs et colorés que leurs congénères, de prévenir l’ensemble des autorités de la kitinière. La dernière fois que cela s’était produit, une guerre de territoire avait été déclarée, guerre qui avait donné lieu à l’anéantissement d’une kitinière voisine et à la mort de nombreux membres de la colonie. Aussi le kinkoo s’attendait-il à une nouvelle bataille d’envergure, et alors qu’il repoussait les ouvriers qui encombraient le chemin, il réfléchissait déjà à l’organisation de ses troupes. Lorsque le cortège pénétra enfin dans le nid royal, où tous avaient été conviés, alors qu’il posait ses paires d’yeux sur l’énorme abdomen opalin de sa reine et que les premiers effluves royaux l’atteignaient, le kinkoo sentit sa carapace se raidir. S’il y avait quelque chose qui pouvait le stimuler plus que l’odeur de son seigneur, c’était bien celle de sa mère. Entourée d’un cordon de sécurité composé de kidinaks, la souveraine kitine siégeait fièrement sur un énorme tapis végétal, qui lui servait à la fois de trône et de couche, et duquel elle ne se levait jamais. Pour autant, l’endroit était parfaitement propre. Une horde d’ouvriers s’attelait constamment à entretenir le matelas de la reine, à nettoyer son corps, et à approvisionner l’énorme banquet qui lui faisait constamment face. Celui-ci était composé en grande partie de champignons et de viande. En effet, les kitins mettaient à profit les sombres et humides galeries qui composaient leur vaste territoire pour les transformer en de véritables champignonnières, dans lesquelles ils pratiquaient une agriculture intensive. La viande, quant à elle, était issue de la chasse d'animaux, mais aussi de l’élevage, qu’ils pratiquaient dans une moindre mesure.

Le nid de la reine était bondé de kitins sixtipèdes et volants, et les individus les plus importants étaient déjà tous réunis. Le haut plafond de l’immense caverne était recouvert de vers luisants, dont la lumière se reflétait sur la carapace des créatures, et embrasait tout l’espace dans un effet kaléidoscopique hypnotisant. Le kinkoo s’avança jusqu’au premier rang et plaça son seigneur à côté des autres kizaraks de la colonie. Alors qu’il s’apprêtait à rejoindre sa propre place, une odeur étrangère vint exciter ses récepteurs olfactifs. Un kipekoo issu d’une colonie ennemie surgit à tire-d'aile dans le nid, suivi bientôt d’autres kitins de son rang provenant de plusieurs autres kitinières. D’instinct, le kinkoo considéra d’abord ces intrusions comme une attaque frontale et se dressa sur les pattes. Mais il ne lui fallut cependant qu’une fraction de seconde pour se souvenir que ces kipekoos étrangers étaient en fait des ambassadeurs royaux. Il ne lui fallut cependant qu’une fraction de seconde pour se rappeler que ces kipekoos étrangers étaient en fait des ambassadeurs royaux. De plus, la reine répondit à l’arrivée des messagers par des cliquetis rassurants, afin de calmer ses rejetons et leur faire comprendre que tout était sous contrôle. Pour autant, un parfum de méfiance envahit la tanière. Sous les ordres de leur souveraine, les kidinaks rompirent leur formation et les kipekoo passèrent un à un devant la maîtresse des lieux. De ses pattes massives, elle racla le dos des ambassadeurs pour récupérer les messages olfactifs qui y étaient déposés.

Le kinkoo essayait tant bien que mal de masquer ses émotions et de contrôler les effluves qu’il dégageait. Ce n’était pas un hasard si la reine avait ordonné à tous ses plus importants sujets de se réunir au moment même de l’arrivée des messagers royaux, il en était convaincu. Car à eux tous, les kipekoos étrangers représentaient l’ensemble des souveraines connues. S’il arrivait que les autorités de la kitinière fassent affaire avec d’autres colonies, le kinkoo n’avait jamais connu pareil rassemblement. Mais les mythes, tels que mémorisés et transmis par la poignée de kitins conscients, faisaient référence à deux grands événements ayant eu lieu bien avant l’éclosion de la reine, et qui avaient nécessité la formation d’une immense alliance kitine : la Nuée Ardente. La première histoire retraçait la guerre contre les Soldats-racines, d’étranges entités surgies des profondeurs du Grand Œuf. Leur puissance était si écrasante que les premières colonies avaient dû mettre leurs rivalités de côté pour la première fois. En effet, les Soldats-racines disposaient de pouvoirs uniques leur permettant de contrôler l'environnement du Grand Œuf, de changer d’apparence à volonté et de voyager où bon leur semblait à l’intérieur des complexes dédales de cavernes. Néanmoins, dès la première kitinière envahie et la reine qui y siégeait dévorée, les créatures surnaturelles repartirent en direction du cœur du Grand Œuf, mettant ainsi un terme au conflit. Depuis cet étrange épisode, les Soldats-racines montraient un désintérêt profond pour les kitins. D’après la seconde histoire, leur attention s’était portée sur un plus grand ennemi : les Dissemblables. Ces petites créatures bipèdes aux solides carapaces d’ambre noir ressemblaient morphologiquement aux primates bondissant dont les kitins raffolaient, et étaient issues de la Matrice, territoire inexploré situé au-dessus du Grand Œuf. Si les kitins avaient interdiction de briser la Coquille pour se rendre dans la Matrice, les Dissemblables avaient déjà tenté à de nombreuses reprises de coloniser le Grand Œuf. Pour ce faire, ils avaient dompté de gigantesques créatures d’ambre noir originaires de leur monde, creusant sans discontinuer et brûlant tout sur leur passage. C’est à la suite d’une invasion conséquente que la Nuée Ardente fut reformée. Malheureusement, bien que petits et physiquement très faibles, les Dissemblables possédaient deux redoutables membres supérieurs, qui pouvaient répandre la mort à distance, et dont la nature du pouvoir dépassait totalement la compréhension des kitins. Par chance, les Soldats-racines semblaient ne pas apprécier la présence de ces envahisseurs venus d’ailleurs, et devinrent des alliés de circonstance par la force de choses. Pour autant, et même si les kitins avaient pris conscience du lien charnel qui unissait le Grand Œuf aux Soldats-racines, ils préféraient jouer la prudence et éviter tout contact avec eux. Jusqu’alors, le kinkoo n’avait jamais vu de Soldats-racines, et encore moins de Dissemblables. Après tout, rien ne témoignait de l’existence réelle des primates d’ambre noir, et peut-être n’étaient-ils que de simples fantômes permettant de tenir les kitins éloignés de la Matrice…

Perdu dans un flux de pensées qu’il peinait encore à maîtriser, le kinkoo fut ramené brusquement à la réalité par un implacable parfum. La reine exhala une odeur d’asservissement, et à l’unisson, chacun des kitins présents s’inclina mandibules contre sol. L’individualité du kinkoo vola en éclat sous la pression de l’emprise psychique, et pour la première fois depuis bien longtemps, il lâcha totalement prise. Le « soi » s’effaça au profit du « nous ». La reine redressa son corps massif, et dans un enchaînement subtil de cliquetis, de bourdonnements et de fragrances, elle s’adressa à sa cour : la Coquille avait été percée et une espèce inconnue s’était introduite dans le Grand Œuf. Si les étrangers ressemblaient tous comme les Dissemblables à des primates, ils possédaient en revanche des carapaces bien moins solides et de couleurs variées. De plus, leurs membres supérieurs différaient de ceux des ennemis légendaires et étaient composés d’excroissances tranchantes et perforantes. Leur venue confirmait la présence d’espèces inconnues vivant au sein de la Matrice, donnant ainsi crédit au mythe des Dissemblables, et annonçait le début d’une ère de violence. En effet, la première action des envahisseurs avait été de réduire en cendres un petit nid isolé. Aucun kitin ne fût épargné, œufs compris. Les autorités de la kitinière à qui appartenait le nid répliquèrent rapidement, et les meurtriers furent tous dévorés. Bravant l’interdiction séculaire, la reine décida d’envoyer des kipestas par-delà la brèche afin d’identifier plus précisément la menace. Une fois revenus, les éclaireurs firent part de leur découverte : la Matrice était un gigantesque monde habitable composé d’une grande variété d’environnements inédits. Son plafond, qui semblait être situé à une distance vertigineuse du sol, changeait de configuration et de couleurs de manière cyclique. Par moments, il était pourvu d’immenses sphères d’ambre mouvantes, qui irradiaient tout l’espace d’une lumière aveuglante. À d’autres moments, il était constellé de milliers de petites gemmes, et la luminosité ambiante rappelait alors la froide et familière lueur du Grand Œuf. Ce monde riche en matières premières était peuplé d’une multitude d’espèces inconnues, dont celle qui avait brisé la Coquille. Ces primates vivaient dans des nids de taille très variable dont le point commun était d’être particulièrement désorganisés. Les individus y vaquaient à leurs occupations de manière irrationnelle et beaucoup des actions qu’ils entreprenaient semblaient ne pas être utiles au fonctionnement du nid qu’ils habitaient. Pour les kitins, ce point était crucial et démontrait l’infériorité des créatures. Après tout, les kitins et les Soldats-racines, les deux espèces les plus évoluées du Grand Œuf, étaient des êtres collectifs, organisés selon des règles très précises et obéissants à des forces qui les dépassaient singulièrement. À l’inverse, la vie de ces bipèdes semblait n’être régie que par l’individualisme et le chaos. Initialement, la reine à l’origine de la découverte avait imaginé garder le secret et exploiter les trésors de la Matrice pour le compte de sa propre colonie. Pourtant, l’existence d’un monde au-delà de la Coquille menaçait l’intégrité même du Grand Œuf, et malgré les nombreuses guerres de territoires qui n’avaient jamais cessé, les kitinières savaient mettre leurs rivalités de côté lorsque nécessaire. Ainsi, la reine entreprit-elle de prévenir toutes ses sœurs. Après plusieurs opérations de reconnaissance et de multiples débats, une décision fut prise : la légendaire Nuée Ardente allait être reformée. Une fois les terres de la Matrice colonisées, elles seraient équitablement réparties entre les différentes colonies.

Finalement, les effluves d’asservissement commencèrent à perdre en intensité, et progressivement, le kinkoo se réveilla. La reine avait terminé son annonce générale et se contentait désormais d’envoyer des messages chimiques et auditifs que seuls les kizaraks pouvaient comprendre. Autour de lui, hormis la présence des kipekoo étrangers, absolument rien ne semblait indiquer le caractère historique du moment. Tandis que certains kitins quittaient le nid en rang sous les ordres de leur seigneur, d’autres attendaient patiemment de recevoir des instructions. Comme d’ordinaire dans la kitinière, tout s’organisait dans une chorégraphie parfaite, et ce, quelle que soit l’ampleur des événements. Pourtant, au même moment, le kinkoo était en proie à un profond désordre interne. En effet, le réconfortant état de servitude avait bientôt cédé la place aux vertiges du libre-arbitre. Son esprit était en pleine effervescence, traversé par de nouvelles émotions. Une, particulièrement étrange, le troublait et affectait son corps. La chaleur de son hémolymphe semblait avoir pris quelques degrés, son rythme cardiaque gagnait en intensité et sa carapace était parcourue de légers tremblements. En cet instant, le kinkoo ne s’était jamais senti aussi éveillé et libre. Il rêvait de victoires et de reconnaissance. Pour la première fois, il expérimentait l’excitation et l’impatience.

-–—o§O§o—–-

Des kilomètres plus haut, Pü se réveilla en même temps que l’astre du jour. L’enfant avait bien grandi, et avoisinait désormais le mètre quatre-vingt-dix, la taille masculine zoraï moyenne. Sept années s’étaient écoulées depuis qu’il était revenu de son exil rituel forcé. Sept années qui avaient permis à ses doutes de s’apaiser. Progressivement, et malgré le profond désaccord qui l’opposait à son père et à son frère, les convictions du jeune homin avaient commencé à toucher certains membres la tribu : d’après lui, il devenait nécessaire d’arrêter de suivre aveuglément les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk, sans pour autant renier le Grand Géniteur. De plus, et malgré les insistantes requêtes de son père, Looï et Grand-Mère Bä-Bä ne prenaient pas parti et laissaient les choses se dérouler sans intervenir. Pour marquer son opposition, le Masque Noir avait refusé que son cadet reçoive les tatouages de mérite qui venaient, en principe, compléter celui reçu au retour d’exil par tout Guerrier Noir. Mais pour Pü, tout cela importait peu. Il ne rêvait pas de l’avènement des Jours Heureux, il les vivait déjà, auprès de sa mère. Pour le jeune idéaliste, tout allait pour le mieux, et rien ne laissait présager que sous ses pieds, le plus terrible des ennemis de l’hominité était en train de s'éveiller…

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#7 [fr] 

VI – Occire et Polir

Pü venait d’achever de limer le chanfrein de la sertissure, tout était prêt. Déposant son outil, il saisit délicatement le magnifique cabochon d’ambre à l’aide de brucelles et le mit à portée de masque pour le contempler une dernière fois. Il était composé d’un subtil mélange de trois ambres de nature différente et de suprême qualité : l'ambre de Zun, celui de Soo et celui de Beng, tous issus des profondeurs de l’Écorce. Satisfait de son ouvrage, il s’apprêtait à l’asseoir dans un réceptacle qu’il avait confectionné la veille. Celui-ci était constitué de phanères d’animaux. Impropres à la consommation, ces productions épidermiques étaient généralement jetées après dépeçage du gibier. Cependant, les artisans émérites connaissaient leurs incroyables propriétés conductrices de Sève. Pour sa création, le Zoraï avait utilisé un fragment d’ongle de gubani et un morceau d’épine d’arma. Les gubanis étaient de grands herbivores grégaires et craintifs, au pelage jaune, pourvu d’un postérieur puissant, de pieds adhérents et de deux « ailettes » sur le haut du dos, améliorant leur aérodynamisme et leur vitesse. Quant aux armas, ces lourds pachydermes aux pattes courtes, ils se caractérisaient par leur carapace verdâtre recouverte de mousse et munie d'excroissances épineuses, leur peau épaisse et l’impressionnante rangée de cornes de défense qui ornait leur tête. Mais les deux herbivores dont étaient issus les phanères en question n’étaient pas des spécimens ordinaires. Avant de périr sous les coups des chasseurs, ils vivaient dans d’obscures et profondes cavernes situées sous la jungle, dans les Primes Racines, et dominaient en force et en rapidité les autres représentants de leur espèce. Leur apparence aussi dénotait singulièrement : gigantisme, couleurs vives, excroissances fastueuses et démarche princière. Lorsqu’on croisait l’une de ces créatures de légende en compagnie de ses congénères, on avait l’impression d’observer un roi et sa cour. Les composants récupérés sur leurs corps étaient de fait d’une qualité hors du commun. L’ingrédient le plus rare était issu du sabot d’un antique rendor tout aussi étonnant, demeurant dans les régions désertiques boréales, et que des explorateurs de la tribu avaient ramené de leurs voyages. Les rendors étaient des cervidés trapus et pourvus d’une avant-main massive, d'un petit cou épais, et d’une grosse tête recouverte d'une carapace en cuir faisant office de casque.

Concentré, Pü s’assura que le feuilletis de la perle de résine fossilisée était exactement à la bonne hauteur : aucun décalage n’apparaissait entre la surface de l’ambre et la sertissure du futur bijou. Mesurant chaque respiration, il se mit à pousser le réceptacle vers le joyau à l’aide d’une petite masse, en exécutant des mouvement latéraux et opposés. Il modifia ensuite son angle afin de rapprocher ses bords de la matière précieuse, en exécutant de légers mouvements de droite à gauche, et finit par le repousser de haut en bas, cloîtrant à jamais l’ambre dans son écrin protecteur. L’artisan contempla son travail, sortit une petite lime triangle de son tablier et supprima les marques laissées par l’outil précédent. Il décrivait des arcs de cercle, lentement, mais précisément, sans jamais égratigner le précieux cabochon. Après un dernier examen, Pü prit son échoppe qui recule, prêt à écrouir la bordure du réceptacle en massant la surface vers l’ambre. Et alors qu’il s’apprêtait à exécuter le délicat mouvement, sa main trembla légèrement. Le Zoraï fronça les arcades sous son masque. Il avait failli abîmer sa création. D’un simple amateur, une telle égratignure n’aurait pas fait de différence. Mais Pü était maître-bijoutier. En temps normal, il était assez peu exigeant envers lui-même et encore moins envers les autres. Pour beaucoup, il était un génie, qui amenait au sommet de l’art toute activité qu’il choisissait de pratiquer. Malheureusement, être au centre de l’attention avait tendance à l’angoisser, et il préférait donc faire le minimum en public. Mais son rapport à la joaillerie était très différent. Avant tout car cet artisanat lui avait été enseigné par sa mère dès le plus jeune âge, mais aussi, probablement, car il nécessitait une délicatesse extrême, trait rarement mis à contribution au cours des enseignements martiaux de son oncle. La joaillerie était un art solitaire et silencieux, qui lui permettait d’oublier un temps sa qualité de guerrier, et par là même de s’opposer symboliquement à son père. Il la pratiquait par plaisir et non par obligation. Et pour lui, cela changeait tout, et le motivait sans cesse à se dépasser.

Pü replaça la perle entre ses doigts, bien décidé à écrouir correctement la bordure du réceptacle. Une fois terminé, il irait finir d’ornementer le diadème sur lequel il travaillait en secret depuis plusieurs semaines, et qu’il destinait à sa mère. Ce bijou était la pièce manquante. Et alors qu’il s’apprêtait à effectuer son geste, ce n’est pas sa main qui trembla, mais son bras : la secousse ne venait pas de lui. Le Zoraï déposa la pièce inachevée avec ses outils et sortit en toute hâte de son atelier. Il fit quelques pas et leva la tête, fixant le plafond d’écorce de l’arbre-ciel duquel filtrait les rayons astraux. Le sol trembla à nouveau légèrement. Jusqu’alors, l’immense souche abattue avait toujours su protéger le village, aussi bien des menaces naturelles que des homins. Elle était le refuge de nombreuses espèces animales, notamment des volatiles qui nichaient dans les plus hautes strates, mais aussi le leur. La tribu s’était installée au niveau du sol, mais avait aussi bâti un certain nombre d’habitations sur les pans d’écorces et les hautes racines, préférant cependant l’archaïsme des techniques ancestrales de construction à l’innovation païenne du magnétisme karavanier. Quoi qu’il en soit, pour Pü, il était impossible d’imaginer que l’arbre-ciel faillisse à son ancestrale mission de protection. Comme pour le faire mentir, le sol trembla plus fortement, et les premiers cris se firent entendre. Inquiet, il se mit à courir en direction de la demeure familiale située à quelques dizaines de mètres, espérant y retrouver sa mère. Il tenta d’analyser la situation. La première hypothèse qui lui vint à l’esprit fut celle d’une attaque homine. Après tous, leurs ennemis étaient nombreux. Mais les nouvelles secousses, plus violentes, eurent raison de cette idée. À sa connaissance, aucun homin ne possédait le pouvoir de faire trembler l’écorce de cette manière-là. La menace semblait venir d’en bas. Les Primes Racines, situées sous la Jungle, étaient composées d’immenses cavernes bioluminescentes, véritables écosystèmes habités par de gigantesques herbivores. Peut-être un troupeau de pachydermes était-il en train de passer sous le village ? Son esprit voguait d’hypothèse en hypothèse, essayant tant bien que mal de composer rationnellement avec les faits. Arrivé devant chez lui, il passa le rideau en hâte, appelant sa mère et son frère à haute voix. Aucune réponse. Sa mère devait probablement être chez Grand-Mère Bä-Bä. Et alors qu’il reprenait sa respiration pour repartir de plus belle vers le sommet du village, ses poumons le brûlèrent. Un agressif voile toxique venait d’empoisonner l’atmosphère. Jamais le jeune Zoraï n’avait senti odeur aussi acerbe. Ce terrible effluve annonçait le pire, il en était certain. Plissant les yeux, il eut le réflexe de saisir une épée au râtelier de son père, et se glissa à l’extérieur de la hutte aussi vite qu’il y était entré.

Et le sol craqua. L’onde de choc, d’une violence inouïe, projeta Pü au sol. Masque contre écorce, il se releva tant bien que mal. Ce qu’il vit alors l’horrifia. La secousse avait fissuré la souche, arrachant au passage la haute racine située à proximité de celle où trônait la hutte de Grand-Mère Bä-Bä. L’énorme masse de bois emporta dans sa chute plusieurs habitations et s’écrasa dans un fracas assourdissant sur un autre quartier du village. Des hurlements lui parvinrent et un nuage de sciure envahit tout l’espace. Pü connaissait les Zoraïs qui habitaient ces demeures, comme chacun des membres de sa tribu. Priant le Grand Géniteur, il espéra qu’aucun ne se trouvait chez lui au moment du drame. Mais le pire restait à venir. Car il l’entendit. L’épouvantable bourdonnement du déclin, celui qui pourchasserait l’hominité à jamais. Des ombres ailées de plusieurs mètres surgirent alors des niveaux inférieurs du village et les cris s’intensifièrent. Dans l’atmosphère obscurcie par la poussière, il ne put clairement les distinguer, mais à sa connaissance, aucun volatile de cette taille n’avait jamais été répertorié. Le Zoraï essaya de rester concentré sur son objectif et fonça en direction de chez Grand-Mère Bä-Bä. Comme pour l’en empêcher, l’une des apparitions volantes piqua sur lui et une immense gerbe de flamme jaillit. Pü esquiva de peu le jet ardent, choqué par la vision qui venait de lui parvenir. Le flash de lumière lui avait en effet permis de voir le monstre de près. Il était le reflet répugnant des ignobles bêtes qui avaient hanté ses nuits d’enfant. Un corps fuselé et tranchant recouvert d’écailles iridescentes et porté par six longues ailes translucides, quatre excroissances tubulaires et creuses reliées à un crâne ovoïde, un immonde trou bardé de minuscules crochets en guise de gueule, deux pseudo-membres soudés entre eux par une glande tuméfiée, et terminés d’une trompe d’où suintait un liquide jaunâtre fumant et odorant. Cette créature était la caricature abominable d’une libellule, qu’un artiste fou aurait pu cauchemarder durant une nuit fiévreuse.

Le cœur de Pü se souleva et son cou s’enfonça entre ses épaules. Il sentit chaque muscle de son corps se contracter, sa mâchoire se resserrer et une sueur froide lui parcourir l’échine. Cela faisait bien des années qu’il n’avait pas ressenti la peur. Chaque parcelle de son corps lui hurlait de prendre garde. Pour faire face à cette menace, trois réactions différentes étaient programmées au plus profond de ses cellules, sélectionnées par la vie bien avant sa naissance et celle de ses ancêtres. Réflexes ataviques, préhistoriques, ancrés dans sa chair jusqu’à la mort : l’immobilité, la fuite et l’attaque. Pü était un guerrier né, conditionné depuis sa plus tendre enfance. C’est donc par pur automatisme que son bras dégaina l’épée de son père et frappa l’horrible apparition. La lame d’ambre heurta la cuirasse écailleuse du kipesta sans réussir à la percer, mais ricocha jusqu’à une des ailes filandreuses qu’elle trancha. La créature poussa un couinement repoussant et prit la fuite dans le brouillard de sciure duquel elle avait surgi. À cet instant du moins, la peur avait changé de camp.

Pü ne perdit pas de temps et reprit sa course. Les kipestas tentèrent à plusieurs reprises de s’en prendre à lui et aux villageois qu’il croisait, mais plus habile qu’eux, il les mit facilement en déroute. Plus il progressait dans son ascension du village, plus le nuage de poussière se dissipait. Ce qui n’avait été d’abord à ses yeux que de lointaines lueurs dans l’obscurité devenait des incendies. Certaines huttes étaient déjà calcinées par les flammes. Des corps aussi. Il les connaissait, tous. Face à ces visions, le jeune Zoraï réussit à garder son sang-froid. L’urgence de la situation ordonnait de protéger les vivants et d’exterminer la menace. Le temps des pleurs et du recueillement viendrait après. Alors qu’il prenait pied à l’étage précédant celui où il espérait tant retrouver sa mère saine et sauve, la situation changea. Soudainement, les monstres ailés prirent de l’altitude et s’envolèrent par-delà le sommet de la souche. Le bourdonnement disparut dans les cieux et laissa place au silence de la désolation. L’ouïe de Pü, qui s’était habituée à l’oppressant grésillement des ailes, devint particulièrement sensible aux autres sons l’environnant : le plaintif grincement de l’écorce, le crépitement des flammes, les déchirantes lamentations et les cris lointains. Durant un bref instant, il fut pris par l’espoir de voir le cauchemar s’arrêter là. Mais son odorat lui envoya un signal opposé, un signal de mort. L’émanation âcre qui empoisonnait l’atmosphère depuis le début de l’invasion s’accentua brusquement. Le Zoraï fut pris d’un haut-le-cœur et réprima de la main un réflexe nauséeux. Et alors qu’il s’apprêtait à emprunter la dernière passerelle, celle qui allait le mener à la hutte de Grand-Mère Bä-Bä, là où se trouvait probablement sa mère, quelqu’un cria son nom depuis un étage inférieur. C’était la voix de Ke’val, son oncle.

« Pü, c’est bien toi ? Ton père et ton frère te cherchent partout ! Nous avons besoin de tout le monde, quelque chose d’encore plus terrible est en train d’arriver. Le départ de la brèche se trouve au niveau de la Place du Cérémonial, dépêche-toi ! »

Le vieux Zoraï attrapa une liane et se prépara à sauter.

« Et ne t’en fais pas pour ta mère, elle est bien plus dangereuse que ces créatures ! »

Il disparut alors de son champ de vision, laissant Pü comme hébété. Mais où avait-il la tête ? Bien sûr que sa mère était bien plus dangereuse que ces monstres volants. Elle était la magicienne la plus douée du village, et c’était bien pour cette raison qu’elle était assignée à la protection de Grand-Mère Bä-Bä. Obnubilé par l’amour intense qu’il lui portait, il avait couru la rejoindre, alors que sa place aurait dû être auprès de ses frères et sœurs d’armes, sur le front. Combien de ses amis aurait-il pu protéger s’il avait été là ? Pü maudit sa bêtise, attrapa une liane à son tour, et sauta dans le vide.

Il atteignit bientôt les niveaux les plus profonds du village, parvenant à l’étage situé juste au-dessus de la fosse hébergeant la Place du Cérémonial. Son cœur se souleva lorsqu’il vit le totem d’ordinaire dressé en son centre, fendu en deux et échoué sur le sol. Des Zoraïs étaient en train d’en déplacer les morceaux. Sur l’un des murs de la fosse, une énorme cavité fumante défigurait l’endroit. C’était d’ici que partait la profonde fissure qui avait meurtri la souche et causé la chute d’une des racines supérieures. C’était d’ici que les créatures s’étaient extirpées de ses cauchemars et avaient envahi la réalité. Certains masques de ses aïeux, qui recouvraient auparavant le totem, traînaient encore dans la poussière et les copeaux de bois. Pü croisa leur regard vide. Cette image était plus terrifiante que toutes les horreurs qu’il avait vues aujourd’hui. Elle était un horrible présage. Heureusement, quelqu’un le sortit de sa torpeur avant que son esprit ne divague plus longtemps. Pü le reconnut facilement. Une musculature saillante, bien plus imposante que la sienne, un masque recouvert de maints symboles cabalistiques, bien plus noir que le sien… Son frère Niï, qui apparut devant lui chargé d’un ensemble de pièces d’armure de bois modifié et commença à l’en vêtir. Pü écarta les bras et se laissa faire sans piper mot, tel l’enfant qu’il était encore face à son grand frère. D’un geste familier, celui-ci décrocha aussi l’épée longue de sa ceinture. De l’autre côté de la fosse, il vit son père, occupé à discuter avec des soldats.

« Voilà une épée courte et une dague, les armes que tu manies le mieux. Tu prendras aussi le fusil.

— Sommes-nous certains que d’autres sont en route ? répondit machinalement Pü, encore perturbé par ce qu’il venait de voir.

— Tu ne sens pas l’odeur ? Elle s’accentue. Une vague encore plus grande est en train d’arriver. Une fois que tu seras prêt, nous descendrons sur la place. La stratégie est simple : notre groupe formera un arc de cercle opposé à la déchirure par laquelle les monstres sont arrivés. Notre objectif sera de faire en sorte que chacun des assauts nous soit destiné, nous devrons contenir l’afflux. Je commanderai ce front-là. Depuis l’étage supérieur, nous aurons l’appui de père qui commandera le second groupe, composé de tireurs lourds et de magiciens. Leur objectif sera à la fois d’éliminer la menace et de nous prodiguer les soins nécessaires. D’ici il bénéficiera aussi d’un meilleur point de vue pour superviser la bataille. Pour finir, nous avons enduit l’intérieur de la déchirure de différentes huiles. Dès que les monstres arriveront, les artilleurs pilonneront le conduit à répétition. Il se peut que cela suffise et que nous n’ayons pas besoin de dégainer nos armes. Mais ne comptons pas trop là-dessus. Voilà, c’est tout ce que tu as besoin de savoir. Le reste, tu le connais déjà. »

L'aîné accrocha un long bouclier en bois renforcé dans le dos du cadet et lui tapa sur l’épaule.

« Je compte sur toi Pü, tu me seconderas, comme à l’accoutumée. »

Certes, leur relation s’était extrêmement dégradée ces dernières années. Souvent, les deux frères ne s’adressaient pas la parole de la journée, et se retrouvaient uniquement au dojo pour l’entraînement quotidien. Souvent, Pü laissait Niï gagner : il ne fallait pas frustrer le futur Masque Noir. Pourtant, Niï restait son grand frère, et, quoi qu’il advienne, Pü se sentait rassuré en sa présence. Le jeune Zoraï vérifia les attaches de sa cuirasse et suivit son aîné dans la fosse. Ses compagnons lui firent un signe de tête, probablement rassurés de voir le jeune prodige parmi eux. Il se positionna non loin de Niï et sentit peser sur lui le regard perçant du Masque Noir. Les minutes passaient et l’odeur s’accentuait. Puis le silence se fit. Il allait parler.

« Soldats ! En formation ! »

Dans une chorégraphie parfaite, la ligne de guerriers se subdivisa en une suite de paires placées côte à côte. Pour chacune d’entre elles, le soldat de droite posa un genou au sol et planta fermement son bouclier dans l’écorce, puis celui de gauche se positionna derrière son camarade et ancra son propre bouclier à celui déjà fiché dans le sol. Les plaques de bois jumelées une fois disposées ainsi, les canons des fusils vinrent combler les interstices qu’elles ménageaient. Cette formation avait fait ses preuves au cours d’une multitude de batailles. La tribu étant faiblement peuplée en comparaison des autres groupes d’homins qui vivaient dans la région, elle était passée maîtresse en stratégies défensives.

Agenouillé dans la poussière, Pü observa longuement la déchirure à travers de la mire de son fusil. Près de celle-ci, Han, la meilleure sentinelle de la tribu, était à moitié allongé sur le sol, oreille contre écorce. Ses sens surdéveloppés faisaient de lui un traqueur hors pair, pouvant repérer un troupeau de mektoubs à plusieurs kilomètres à la ronde. Brusquement, il leva la main. Un frisson se propagea parmi la ligne de guerriers, qui se resserra un peu plus. Pü sentit les muscles de ses camarades se tendre et les appuis se corriger. Ils étaient prêts, quoi qu’il advienne. Et les choses, en effet, n’allaient pas se dérouler comme prévu.

« Je crois que quelque chose cloche ! cria Han. J’entends comme des galops, mais aucun bourdonnement d’ailes. Les créatures qui approchent se déplacent au sol à toute vitesse ! »

Pü déglutit et vit ses camarades faire de même. Les abominations volantes qui avaient semé tant de désolation n’étaient donc pas les seuls monstres à hanter les profondeurs ? Sang Fu-Tao, le Masque Noir, réagit sans attendre.

« Restez concentrés soldats ! Rien ne change ! Si ces monstres sont apparentés aux premiers, ils ressembleront eux aussi à de gigantesques insectes. En ça, les articulations de leurs pattes seront probablement des points sensibles ! »

Pü se ressaisit instantanément. Son père avait raison, il n’y avait aucune raison de paniquer. Comme toujours, son expérience parlait. Il avait su analyser la situation en une fraction de seconde tout en rassurant ses troupes. Malgré le ressentiment qu’il lui portait, le jeune Zoraï devait bien reconnaître ses qualités inégalées de meneur. Mais le Masque Noir ne se contenta pas d’un simple discours rassérénant.

« Mes frères, mes sœurs, comme certains d’entre vous l’ont deviné, ce moment est celui que nous attendions depuis si longtemps, celui que Grand-Mère Bä-Bä a prédit ! Qui pourrait imaginer que de telles monstruosités puissent être le fruit de notre belle Écorce ? Personne, non ! Tout comme moi, vous l’avez senti, je le sais. Ces créatures ne sont pas naturelles et ont été conçues pour une unique raison. Laquelle ? Mettre notre Foi à l’épreuve, assurément ! Et qui nous propose cette épreuve ? Ma-Duk, lui-même ! Oui, mes frères, mes sœurs, vous l’avez compris ! Le temps de la Première Croisade approche à grand pas et le Grand Géniteur veut s’assurer que nous sommes prêts à marcher sur le monde pour le reprendre en son Nom ! Alors ne me décevez pas soldats, ne décevez pas nos ancêtres, qui nous regardent en ce moment même ! D’aucuns, parmi eux, rêveraient de vivre les glorieux événements qui nous attendent ! »

En réaction à ce discours, les Zoraïs poussèrent des exclamations fanatiques, alors qu’au même moment le sol commençait à trembler, signalant l’approche de l’armée ennemie. Un ultime frisson se propagea parmi la ligne de soldats qui se resserra un peu plus. Les individualités disparurent et corps contre corps, sueurs et souffles mélangés, ils ne firent plus qu’un. Un mur impénétrable, noir et immense, prêt à encaisser toute l’horreur du monde. Briques en cet instant à jamais unies par l’histoire passée et le grandiose futur qui se présentait à elles. Pü, quelque insensible qu’il ait été à la harangue religieuse, ne put lui-même résister à la force d’attraction communicative du groupe.

« Soldats ! Qui sommes-nous ? hurla le chef de guerre.

— Nous sommes les Guerriers Noirs de Ma-Duk ! Nous sommes son bras armé et purificateur ! Nous sommes les gardiens de la Foi Véritable ! Nous sommes le fléau qui s’abat sur les hérétiques ! scandèrent en chœur les guerriers, alors que Pü le murmurait du bout des lèvres.

— Oui ! Nous ne craignons aucun fléau, nous sommes le fléau ! » renchérit le Masque Noir.

La force des secousses s’intensifia et l’odeur malsaine atteignit la limite du supportable. Mais en cet instant, rien n’aurait pu faire céder les homins et les homines de la tribu.

« Soldats, nous y sommes ! La journée de gloire est arrivée ! Réveillez la cruauté qui sommeille en vous ! Aujourd’hui, nos lames seront souillées, nos boucliers voleront en éclats ! Une journée grandiose, une journée rouge, avant que le jour ne se couche ! Artilleurs, feu ! »

Pü eut à peine le temps d’apercevoir l’infecte ombre rampante s’extirper de la déchirure que les coups de feux claquèrent au-dessus de lui et qu’une pluie de grenades s’abattit sur l’ennemi. Le choc fut terrible. Alimentée par les huiles, une gigantesque gerbe de flammes s’élança vers le sommet de la souche, faisant trembler le sol et projetant avec elle une nuée de morceaux d’écorces et de carapaces carbonisées. Protégé par son bouclier et amarré aux murs de soldats, Pü résista sans mal au souffle de la déflagration, dont seules quelques flammèches vinrent lécher son armure. Malgré la puissance de la détonation, il réussit à distinguer les horribles sons stridents qu’émettaient les créatures prises sous le bombardement. De nombreuses secondes passèrent et le cataclysme n’en finissait pas. La Place du Cérémonial serait défigurée à jamais, un faible prix à payer pour leur victoire. Quelques instants plus tard, alors que plusieurs artilleurs rechargeaient leurs armes, un des monstres réussit à s’extraire du chaos. Haut d’un mètre cinquante, il ressemblait à la version monstrueuse d’une araignée. Un corps couleur bronze, étriqué, arqué. Segment chitineux, courbé, reliant un dard et un crâne sans visage, telle une lame incurvée, aiguisée, conçue pour trancher la chair. Accrochées en son centre, non pas huit pattes, mais six, articulées, et plus acérées que des épées. Sur la partie supérieure, une paire de crochets dentelés, qui faisaient probablement aussi bien office d’armes que d’appendices manipulateurs. Cette chose n’avait, en terme d’horreur, rien à envier aux montres volants que Pü avait affrontés peu auparavant. Elle était le prédateur fantasmé, taillé dans l’éther par un sculpteur maniaque qui se serait évertué à en retirer toute fioriture. D’une agilité folle, la créature fusa sur la ligne de guerriers en faisant claquer ses crochets. Mais les soldats étaient préparés, et depuis leur couverture, ils mitraillèrent l’hexapode. Comme prévu, seuls les tirs atteignant les parties molles eurent un réel effet. Ruisselant d’un sang laiteux, le monstre perdit des morceaux au fur et à mesure de sa course et finit par s’affaisser en un tas fumant avant même d’avoir parcouru la moitié de la distance qui le séparait de ses proies. L’événement se reproduisit plusieurs fois et Pü eu l’affreuse surprise de découvrir qu’il existait des versions du monstre frôlant les trois mètres. Mais étrangement, à distance, ils représentaient une menace moindre. Leur taille les rendait plus lents et ménageait une meilleure fenêtre de tir sur leurs points faibles. À quelques reprises, des monstres réussirent à atteindre les soldats et furent exécutés sommairement. La stratégie était toujours la même : absorber l’impact de l’attaque à l’aide de la muraille de boucliers, accompagner le mouvement de la créature, utiliser l’énergie du rebond pour la repousser en arrière, profiter du déséquilibre créé pour ouvrir une brèche et la tailler en pièces. La simplicité apparente de cette technique défensive était en réalité le résultat d’années d’entraînement intensif, et témoignait d’un incroyable travail coopératif.

Les minutes passèrent sans que la situation n’évolue. Si les soldats avaient espéré que le combat se termine rapidement, l’assaut des créatures n’en finissait pas. Leur nombre était tout bonnement invraisemblable. Les artilleurs continuaient à bombarder la déchirure et l’atmosphère était devenue presque irrespirable, entre l’âcre odeur des monstres, les retombées de poussière et celles de particules de chair fondue. L’armure de chaque soldat était dorénavant recouverte d’une pellicule de cendres suintante et odorante. Mais alors que la source du mal ne semblait pas devoir se tarir jamais, les réserves de munitions commençaient à atteindre leur limite. Malgré le tumulte des détonations, Pü entendit son père crier. Il était comme possédé.

« Artilleurs, nous arrivons à bout des dernières grenades, préparez-vous à enfiler vos amplificateurs de magie ! Je veux que vous puisiez jusqu’au plus profond de votre être ! Cette fureur qui vous habite, elle n’est que pure énergie ! Visualisez-là, domptez-là ! Saisissez-vous d’elle, dans le creux de vos mains, et forgez-y une arme ! L’arme la plus mortelle qui soit ! Le reflet tranchant de l’âme des Guerriers Noirs de Ma-Duk ! Montrez à ces horreurs que même désarmés, nous sommes capables de les broyer, du simple fait de notre volonté ! Ce soir, nous festoierons sur les cendres de nos ennemis ! Alors souriez, hurlez votre joie ! Car le Grand Géniteur est fier ! Soldats, soyez dignes du regard qu’il vous porte ! À mort !

— À mort ! » rugit en chœur la meute galvanisée, en écho à l’exhortation du chef de guerre.

Le bombardement cessa peu à peu, et rapidement, les créatures inondèrent la fosse. D’une violence sidérante, le raz-de-marée de dards et de crocs percuta le barrage de boucliers. L’atmosphère souillée et obscurcie par la bataille changea alors à nouveau, tandis que les premiers sortilèges fusaient au-dessus des guerriers : jets de flamme, ondes de choc, faisceaux électriques, langues d’acide, giclées de poison et souffles glacés. L’air se chargea en influx d’énergie, et compressé derrière son bouclier, muscles gainés et pieds enfoncés dans la sciure, Pü sentit les particules spirituelles qui composaient son être entrer en résonance avec celles de ses camarades. La sensation fut décuplée alors que la ligne de guerriers recevait les salves de soins prodiguées par les soigneurs. Le processus de cicatrisation des soldats, accéléré des milliers de fois, avait effacé les dernières traces de peur subsistant en eux. Chaque plaie ouverte se refermait sur-le-champ, chaque os brisé était instantanément ressoudé. De ce fait, et même si chaque ouverture dans la muraille noire permettait aux monstres d’atteindre les homins dans leur chair, ils n’hésitaient jamais à riposter, portés qu'ils étaient par un sentiment d’invincibilité. Leur âme restait hors de portée. Il ne fallut que quelques minutes pour que la Place du Cérémonial déborde d’insectes. Ceux qui réussirent à atteindre l’étage supérieur furent anéantis instantanément par les mages de guerre. Les carcasses s’accumulèrent progressivement à tel point qu’un charnier de plusieurs mètres recouvrait dorénavant l’entièreté du sol. Les minutes passèrent et la monstrueuse vague sembla se calmer. Oui, les créatures étaient de moins en moins nombreuses. Pourtant, leur comportement ne changea pas. Elles fonçaient sur les homins, inexorablement, comme s’il y avait encore une chance, ou comme si elles ne savaient faire que ça. Pattes arrachées, carapaces brisées et chairs brûlées. Rien n’arrêtait leur folle course, hormis l’extinction de leurs fonctions motrices. Il était là, leur point faible. Aussi innombrables et armées qu’elles fussent, il leur manquait quelque chose. Un esprit, une âme. Pü avait observé à maintes reprises la subtilité des comportements animaux. Et ces monstres n’en étaient pas, ils étaient moins que ça. Ils étaient semblables à des outils. Des objets sans conscience. Là résidait la cause de leur défaite.

Pü s’arrêta sur cette conclusion. Pourtant, lui, le maître-bijoutier, devait bien savoir que la responsabilité d’un échec n’incombe pas à l’outil, mais à celui qui le manipule. C’est en forgeant qu’on devient forgeron et l’apprentissage passe toujours par l’erreur. Sa mère le lui avait pourtant appris. À quelques centaines de mètres sous ses pieds, le kinkoo ne savait rien de l’étendue de son échec. Mais cela n'était qu’une question de temps. Car un kipesta qui avait observé la bataille se dirigeait déjà à tire-d’aile vers le siège du général kitin, via un autre réseau de galeries. Si l’émissaire ne pouvait ressentir la peur, il savait que l’inévitable réaction colérique que provoquerait chez son maître la nouvelle de la défaite pourrait lui coûter la vie. Mais plus que tout, il savait que le général kitin condamnerait alors ces primates arrogants un sort bien plus terrible que la mort elle-même : l’extinction.

Last edited by Belenor (1 month ago)

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#8 [fr] 

VII – Mensonges

Le kinkoo faisait les cent pas. La cavité dans laquelle il avait établi son quartier général, située à plusieurs centaines de mètres sous la Coquille, avait la capacité de contenir des dizaines de kitins de son gabarit. Pourtant, ses séides étaient tous recroquevillés contre les parois de la caverne, craignant pour leur vie. Trop longue, l’attente était trop longue. Tout commença lorsque les kipestas, envoyés en éclaireurs explorer la future zone de débarquement, tombèrent sur un petit nid de primates. Le kinkoo n’avait pas choisi cette souche brisée au hasard. Les racines désarticulées de l’énorme ossature de bois rendaient en effet la Coquille friable. Bien que le rapport des éclaireurs lui ait décrit les petits bipèdes comme particulièrement habiles et coriaces, le général kitin ne voulut pas changer ses plans pour autant. Décidant plutôt de frapper un grand coup, il lança un essaim conséquent de kinchers, des kitins agressifs pondus en grand nombre, qu’on envoyait souvent en reconnaissance en début de bataille. Et depuis, plus rien. Aucune nouvelle de ses troupes.

Alors, le kinkoo faisait les cent pas, n’hésitant pas à violenter au passage ses malheureux sbires. Il ne comprenait pas. La zone de la Matrice qu’on lui avait assignée était en principe peu peuplée. Ce n’était pas son choix, c’était un ordre. Lui aurait souhaité prendre d'assaut le nid principal de la région, mais cette tâche glorieuse avait été attribuée à un kinkoo dévoué au seigneur kizarak le plus ancien et puissant. Un prétendant au trône. Il s’était pourtant rêvé maintes fois remportant la guerre, recevant les honneurs de son seigneur, le cadavre du chef ennemi entre ses pattes. Ou mieux encore, la reconnaissance de la Reine en personne. Mais non. Il avait été assigné à un lopin vide et calme… Enfin, c’est ce qu’il croyait, avant de perdre contact avec ses troupes. Il se voyait déjà avec horreur rentrer à la kitinière vaincu, brisé par son incapacité à mener à bien une mission que ses maîtres imaginaient triviale. Non, il se donnerait la mort avant. Un tel déshonneur était inconcevable.

Le kinkoo faisait toujours les cent pas. Depuis combien de temps attendait-il ? Il n’en savait rien. Il ne savait plus. Son ganglion cérébroïde, encore entravé seulement quelques cycles auparavant, ne pouvait pas déjà supporter une telle charge émotive. Après une vie entière diluée dans la conscience collective, son esprit naissant était encore fragile et instable. Il sentait des influx électriques erratiques parcourir sa chaîne nerveuse ventrale, impactant le mouvement de ses pattes et certaines fonctions régulatrices de son organisme. C’était cela, l’individualité. Ce cadeau empoisonné, qu’il chérissait autant qu’il le maudissait. Il tenta de se calmer, mais cela ne fit qu'empirer son état, et ses sens commencèrent à se brouiller. Pour la première fois de son existence, il expérimentait la panique. Il perdait pied. C’est alors qu’il sentit au loin le signal chimique qu’il attendait éperdument. Un éclaireur approchait.

Trop nerveux pour attendre sur place, le général s’avança vers l’ouverture de la petite galerie par laquelle le kipesta arrivait. Il ressentit bientôt les vibrations des ailes du kitin volant, lequel entra dans la cavité quelques secondes plus tard. Conscient de la gravité de la nouvelle qu’il apportait, il se laissa misérablement tomber au sol et rampa en direction de son destinataire. Le kipesta espérait, par l’étalage de son extrême soumission, échapper à l’imminente et mortelle colère de son maître. Désormais immobile, il offrait au général son dos, et le message olfactif qui l’imprégnait. L’éclaireur avait pris soin d’y décrire précisément la défaite du bataillon de kinchers et savait quelle réaction aurait son maître en le décodant. Parmi les kitins inférieurs, les kipestas étaient de loin les plus intelligents. Leur proto-esprit les dotait d’une autonomie leur permettant de s’adapter vite en territoire inconnu et d’une capacité particulière à formuler des messages chimiques élaborés à destination de leurs supérieurs. Deux qualités indispensables à tout bon éclaireur. Le kinkoo s'abaissa vers son sbire dont il racla sur-le-champ et sans ménagement la cuirasse pour y collecter le mucus riche d’information.

Le kipesta tressaillit, et en un instant, le quartier général fut submergé d’effluves de rage. Plusieurs kitins alentours moururent sur le coup, terrassés par l’intensité de la charge olfactive, tandis que d'autres se figèrent sur place. Quelques-uns, même, prirent la fuite, affolés au point d’oublier qu'elle signait leur arrêt de mort. Furieux comme il n’avait jamais imaginé pouvoir l’être, le kinkoo balaya le kipesta d’un coup de patte. L’éclaireur fut propulsé à l’autre bout de la caverne et s'écrasa contre la carapace d’un kinrey. La tétanie s’ajoutant à la corpulence, le soldat royal ne broncha pas sous le choc, alors que le malheureux messager s'effondrait sur le sol. Il venait de se briser une aile, mais sa vie était sauve.

Le chef de guerre fulminait, son corps tremblait. Il y avait pire que la défaite, il y avait l’humiliation. Son bataillon s’était fait anéantir, et presque aucun bipède n’avait été tué. Comment cela se pouvait-il ? Oui, ces primates maîtrisaient une forme de pouvoir rappelant celui des Soldats-racines. Oui, leurs membres interchangeables évoquaient ceux des Dissemblables. Mais la puissance de ces entités mythiques était réputée sans commune mesure avec celles de ces frêles créatures à la chair molle. Lui avait-on menti ? Non, comparer les puissances respectives n’était pas pertinent. Ce n’était pas leur force individuelle que le kinkoo avait sous-estimée chez les petits bipèdes, mais celle du groupe. D’après les données recueillies sur le kipesta, les primates avaient comme pressenti la nature de l’attaque de kitins et établi en conséquence une stratégie défensive pour la contrer. Appliquée avec un haut degré de coordination, elle leur avait permis de repousser les vagues successives de kinchers que le kinkoo avait naïvement envoyées.

Étrangement, ce rapport n’était en rien semblable à nul des précédents, où l’espèce était constamment décrite comme particulièrement désorganisée et individualiste. Les seigneurs kizaraks s’étaient-ils trompés, ou, pire, avaient-ils été dupés par l’ennemi ? Ce nid était-il simplement composé d’individus particulièrement éveillés, ou existait-il une entité directrice, semblable à une Reine kitin, contrôlant l’espèce dans l’ombre ? Quelle que soit la réponse à ces questions, ces créatures représentaient un danger pour les projets de la Nuée Ardente, et pour le kinkoo, cela impliquait une seule chose : il devait se rendre sur place pour éradiquer la menace, et faire part de ce qu’il découvrirait à ses supérieurs. Une nouvelle vague d’effluves envahit l’espace, et ses sbires, jusqu’alors paralysés, s'activèrent en toute hâte, suivant les nouvelles consignes olfactives de leur maître. Oui, il avait fait l’erreur de sous-estimer ces chétives créatures. Mais qu’en était-il d’elles ? Après cette victoire éclatante, s’estimaient-elles à l’abri de toute défaite ? Considéraient-elles les kitins comme des êtres stupides ? Le kinkoo l’espérait. Car plus leur stupeur serait grande, plus leur débâcle serait totale. Il comptait se venger, les humilier. Laver l’affront qu’il avait subi avec leur sang, voilà ce qu’il désirait.

-–—o§O§o—–-

Quelques heures s’étaient écoulées depuis la fin de l'assaut. La nuit serait bientôt tombée. Malgré sa dimension, le monstrueux essaim avait été entièrement contenu et anéanti. Pourtant, la victoire n’était pas parfaite. L'immense souche qui assurait d’ordinaire la protection au village avait été profondément meurtrie et treize de ses habitants étaient morts suite aux nombreux effondrements qu’elle avait subi. C’étaient des bambins et des anciens, trop faibles pour fuir à temps, alors que ceux chargé de veiller sur eux étaient trop occupés plus bas à repousser le gros des envahisseurs. Sur la Place du Cérémonial, des soldats gorgés de magie salvatrice, aucun n’avait péri. Telle était la triste ironie de la guerre. Si les nombreuses carcasses des monstres avaient pour la plupart été incinérées, certaines furent préservées pour étude. Et alors que les corps des défunts étaient en train d’être préparés pour la cérémonie funéraire, un petit groupe de soldats expérimentés fut envoyé en mission de reconnaissance dans la brèche par laquelle les créatures avaient pénétré la souche.

Pü eut le soulagement d’apprendre que sa mère, assignée à la protection de Grand-Mère Bä-Bä, n’avait eu aucun mal à se débarrasser des quelques créatures qui avaient réussi à les approcher. Pour autant, il n’avait pas encore eu l’occasion de la revoir, tant il y avait à faire dans le champ de ruines qu’était devenu le village. Et c’est alors qu'il s'occupait, comme bien d’autres, à réduire en cendres un amas de restes chitineux, qu’il fut interpellé par Niï :

« Pü ! Ne trouves-tu pas que Han et ses éclaireurs mettent du temps à revenir ? Ils devraient déjà être rentrés depuis un moment. J’étais avec père à l'instant… Il commence à être anxieux. »

Le jeune Zoraï lança un coup d’œil en direction de la Place du Cérémonial, située en contrebas, où son père était en train discuter avec son oncle Ke’val devant la brèche désormais dégagée. À moitié concentré, il répondit sur un ton monocorde.

« Ces monstres sentent horriblement fort. Si d’autres étaient en route, nous en serions déjà avertis, non ? Nos guerriers devraient bientôt rentrer, ne t’en fais pas. »

C’était réponse logique. Enfin… la première qui lui vint à l’esprit, plutôt. Car, en vérité, il n’avait pas prêté grande attention à la question qui manifestait l’inquiétude de son frère. Il pensait à autre chose. Il pensait à leur mère. On avait beau lui avoir affirmé qu’elle allait bien, il aurait voulu s’en assurer par lui-même. Parfois, il levait les yeux vers les niveaux supérieurs de la souche, espérant apercevoir Looï parmi les villageois affairés à effacer les stigmates de la bataille. Mais sans succès : à aucun moment il ne vit passer la silhouette qu’il connaissait par cœur.

« J’espère que tu as raison. En tout cas, père te demande. » répondit son frère.

Pü retira sa paire d'amplificateurs magiques, souffla un grand coup pour la débarrasser de la pellicule de cendres qui s’y était déposée et l'attacha à sa ceinture. Il se dirigea avec son frère vers la Place du Cérémonial et sauta dans la fosse. La voir ainsi privée de son totem ancestral, désormais brisé, ne le laissait pas indifférent. Sang Fu-Taö, son père, se tourna vers eux :

« Ke’val et moi-même nous inquiétons pour l’escouade que nous avons envoyée en reconnaissance dans la galerie. Cela fait bien longtemps qu’elle devrait être de retour. Les consignes étaient très claires et Han n’a pas pour habitude d’y désobéir. »

D’autres guerriers et guerrières se rassemblèrent autour des quatre Zoraïs.

« Mais père, à envoyer d’autres soldats par-delà la brèche, ne risquons-nous pas de reproduire la même chose ? » objecta Niï.

Le Masque Noir acquiesça sévèrement.

« C’est pour cela que nous allons former une chaîne afin d’aller à leur recherche en minimisant les risques. »

Le Masque Noir détailla la stratégie à ses soldats. Et alors qu’il allait à terminer son exposé, un bruit résonna dans la galerie. En une fraction de seconde, les Zoraïs dégainèrent leurs armes et se mirent en position, prêts à intervenir. Un silence de mort envahit la fosse. Les soldats concentrèrent tous leurs sens sur la faille obscure d’où les monstres avaient surgi une première fois, et où ils espéraient maintenant voir leurs camarades réapparaître. Pü déglutit. Il n’entendait rien, ne voyait rien et ne sentait rien.

« C’est vrai ça, je ne sens rien. »

Cette réflexion, pourtant banale, résonna intensément dans son esprit. Comme il l’avait tout à l’heure rappelé à son frère, ces créatures exhalaient une odeur pestilentielle. C’était principalement grâce à cela que leur assaut avait pu être si magistralement contré. Leur puanteur avait trahi leur approche et permis à la tribu de préparer une défense d’envergure. Il ne sentait rien, alors pourquoi paniquer ? Il ne savait pas, et pourtant, l'écho mental ne faiblit pas. Il y avait autre chose, tapi dans l’ombre. Une réponse insidieuse, prête à surgir à tout moment.

« Et si ces effluves avaient été émis volontairement ? »

À cette pensée, sa poitrine se souleva brusquement. Le temps se figea. La bouche sèche, le souffle coupé et les pupilles dilatées, il regardait fixement la brèche. Certains animaux étaient capables de produire à leur gré des exhalaisons odorantes, qui jouaient le rôle d’attracteur ou de répulsif. Oui, c’était ça. L’odeur de ces monstres n’était pas leur odeur primaire, ils la synthétisaient à leur guise. Plus terrible encore fut la réflexion qui suivit. Si ces monstres étaient là, à quelques mètres de lui, dissimulés dans la pénombre du tunnel, dépouillés de toute odeur, cela signifiait aussi qu’ils avaient volontairement décidé de changer de stratégie, et donc qu’ils n’étaient pas les créatures sans conscience qu’il les avait imaginées être. Leur bêtise suicidaire était feinte, elle n’était qu’un mensonge. Pü voulut crier quelque chose, mais son corps était comme pétrifié. Un projectile jaillit alors de la brèche, le sortant de sa torpeur. Il rebondit sur l’un des boucliers et s'écrasa mollement par terre. C’était la tête de Han. Instantanément, plusieurs artilleurs armèrent leurs lance-grenades et pilonnèrent le tunnel. Mais il était déjà trop tard, Pü le savait. Désemparé, il leva la tête vers les hauteurs du village. Les derniers rayons astraux étaient en train de disparaître derrière le sommet de la souche, marquant le début de la nuit. Pourtant, le ciel semblait plus noir que d’habitude. Noir et mouvant. Grouillant. Pleins de pattes et de pointes. C’était une diversion. Cette fois-ci, il réussit à hurler :

« En haut ! Ils sont en haut ! »

Les guerriers levèrent à leur tour les yeux et le Masque Noir réagit sans attendre.

« Soldats, dispersez-vous, par paire ! Tout se joue ce soir ! Alors faites rugir vos armes, soyez au sommet de votre art ! Donnez tout ! Votre âme, votre cœur ! Pour Ma-Duk ! »

Pü, accolé à son frère, s’apprêtait à filer au sommet du village, rejoindre et protéger sa mère, alors que des créatures noires commençaient de dévaler les pans inclinés de la souche. Mais son père les arrêta. Ke’val, son Ombre, était resté près de lui, face à la brèche.

« Restez ici mes fils ! Nous avons besoin de vous ici ! »

Tandis que les soldats se dispersaient, une immense créature était en train d’émerger de l’obscurité. Si son aspect général rappelait en plusieurs points les créatures de la première vague, beaucoup d’autres l’en différenciaient. Mesurant environ cinq mètres, elle était dans l’ensemble nettement plus imposante. Ses pattes, bien plus épaisses et vigoureuses, semblaient aussi bien plus dangereuses et mortelles. En lieu et place des crochets, deux énormes tuyères, suintantes d’un liquide organique et fumant, couronnaient la tête du monstre. Son abdomen, pour elle dépourvu de dard, n’était pas arqué sous les pattes, mais se dressait fièrement à l’arrière du thorax. Sa cuirasse, d’un noir de jais, était par endroit colorée de jaune. Lui dessinant une paire d’yeux sinistres au niveau de l’abdomen et du crâne gonflé, les pigments formaient des motifs évoquant ceux, destinés à éloigner les prédateurs, qu’on peut trouver sur les ailes de certains papillons. Si les insectes géants qu’ils avaient vaincus quelques heures plus tôt étaient des soldats de rang inférieur, cette créature semblait être soldat d’élite. Les quatre Zoraïs reculèrent prudemment, sans la lâcher du regard, tandis que le fracas de premiers affrontements se faisait entendre au loin. À peine fut-elle sortie des ténèbres qu’une créature en tout point identique lui emboîta le pas. Pü déglutit. À combien de ces horreurs allaient-ils devoir faire face ? Il eut sa réponse quand un troisième et dernier monstre s'extirpa péniblement de la brèche. Lorsqu’il se rendit compte que ses pattes étaient plus imposantes encore que celles des deux premiers, il comprit pourquoi son père leur avait ordonné de rester. Mesurant le double de leur taille, le colosse de chitine était la version hypertrophiée des deux kinreys qui l’avaient précédé. Outre la différence de taille, sa carapace était peinte de couleurs rutilantes, allant du bleu à l’orange, et son dos était bardé de piques acérées. Positionné entre ses soldats à la cuirasse sombre, à une dizaine de mètres des homins, sa présence n’en était que plus écrasante.

« Sang, il est leur commandant, c’est certain. » dit Ke’val sur un ton assuré.

Le crâne du kinkoo balaya l’air de gauche à droite, comme s’il regardait autour de lui. Pourtant, comme toutes les créatures insectoïdes qu’ils avaient rencontrées jusqu’alors, il ne semblait posséder aucun organe visuel. Rien hormis cette immense paire d’yeux jaunes factices, à la fois splendides et terrifiants. Lorsqu’il tourna finalement sa tête vers les quatre homins, Pü fut pris de nausée. L’air venait de se charger brusquement d’effluves odorants. Au-delà de leur intensité, c’était surtout leur subtile multiplicité qui chamboulait le système olfactif du jeune Zoraï. Car ce qu’il humait à l’instant ne ressemblait pas à un fatras d’odeurs sans queue ni tête. C’était plutôt une composition cohérente. Oui, la créature semblait distiller des fragrances choisies dans l’atmosphère, semblables aux notes d’une partition… Elle tentait de communiquer ! La nausée se transforma en vertige. Ils avaient eu faux, sur toute la ligne. Comme à son habitude, son père ne céda pas à la panique.

« Il essaye de communiquer, il est manifestement plus intelligent que toutes les autres créatures réunies, et de loin. Si nous l’éliminons, il y a de bonnes chances pour que son armée soit mise en déroute. Votre oncle et moi-même nous chargeons de lui. Vous, vous occuperez des deux soldats. Quoi qu’il advienne, je vous demande de rester ensemble. »

Pü posa son regard sur le masque de son père. Il y lut une détermination sans égale.

« Nous n’avons pas le droit à l’erreur, vous le savez. J’ai confiance en vous. Vous êtes mes fils, ma chair. Un jour, vous nous succéderez, à moi et à votre oncle. Mais ce jour n’est pas encore venu. Car aujourd’hui, Ma-Duk nous observe, Ma-Duk nous teste. Il veut s’assurer que nous sommes prêts pour la Croisade ! Alors rendez-le fier, comme vous me rendez fier ! À mort ! »

En un éclair, son oncle inclina son bouclier vers l’arrière, alors qu’au même moment, Sang sautait à pieds joints dessus. Tenant fermement la plaque protectrice du bras gauche, Ke’val n'eut qu'à infuser un peu de Sève dans sa main droite pour incanter une onde de choc, qu’il écrasa sur l’arrière du bouclier afin de propulser son frère en direction du titanesque insecte. Le kinkoo, qui ne s’attendait pas à ce que les homins l’attaquent alors qu’il tentait de communiquer, et surtout pas depuis les airs, ne réagit pas à temps. Lancé tel un projectile par son Ombre, le Masque Noir atteignit la créature au moment où celle-ci commençait à lever l’un de ses gigantesques membres acérés, prêt à frapper. Rapide, Sang profita de la prise ainsi offerte pour l’agripper et bondir sur son abdomen hérissé d’épines. Tandis qu’il dégainait son épée, Ke'val, demeuré au sol, commença d’incanter des sorts neutralisants et débilitants, dans l’espoir de contenir le colosse de chitine. Une nouvelle vague d’effluves, cette fois-ci bien plus acerbes, envahit alors l’espace : incapacité par les pouvoirs du magicien et incapable de se débarrasser du guerrier qui venait de frapper l'arrière de son crâne avec son arme, le monstrueux insecte exprimait sa colère.

Pü demeura figé quelques secondes. Le discours de son père ne laissait pas de le surprendre et occupait désormais toutes ses pensées. Était-il réellement fier de lui ? Depuis son retour d’exil, quelques années auparavant, Pü était en conflit public avec le Masque Noir. Il s’était ouvertement opposé à certaines coutumes du Culte Noir de Ma-Duk, préférant réfléchir à une approche plus homine de leur foi. Comme punition, Pü connut le déshonneur de ne jamais recevoir tous ses tatouages de mérite, et son masque restait plus vierge que ceux de la majorité des membres de son clan. Son frère, en lui donnant un coup sur l’épaule, ne lui laissa pas le temps de réfléchir plus longuement. Les deux gardes du monstrueux commandant kitin approchaient dangereusement. Décidant de laisser de l’espace pour leur père et leur oncle, ils infusèrent de la Sève dans leurs cuisses et sautèrent d’un bond en dehors de la fosse. Les deux créatures les suivirent en maintenant l’écart, comme pour les jauger. Les deux frères reculèrent sans les lâcher du regard. Progressivement, elles s’éloignèrent l’une de l’autre, et se mirent à les contourner tout en avançant. Acculés, Pü et Niï s’arrêtèrent, dos à dos. Les deux kinreys leur tournaient désormais autour. À nouveau, leur façon d’agir n’avait rien à voir avec celle des premiers monstres qu’ils avaient rencontrés. Le combat s’annonçait bien plus difficile que le précédent. Pour les vaincre, ils devraient agir de concert avec une extrême concentration. Leurs armes étaient enchantées depuis le début de la bataille, et leurs poches étaient pleines de cristaux de Sève permettant de les alimenter en magie. Ils étaient prêts. Pü dégaina son épée courte et sa dague, Niï sa hachette et sa rondache, et tous deux foncèrent chacun sur une créature. Sa lame ayant rebondi sur la carapace ébène au premier coup qu’il porta, Pü sut que le combat serait long. À la première effusion de sang suintant de l’armure de Niï, il sut qu’ils n’auraient pas le droit à l’erreur. Le combat s’annonçait éreintant, physiquement et psychologiquement. Esquivant d’abord, grâce à de petits bonds, les attaques de son adversaire tout en surveillant son frère du coin de l’œil, le jeune guerrier rengaina ensuite ses armes pour glisser sans tarder ses mains à l’intérieur de ses amplificateurs de magie, sans même baisser les yeux. À peine les eut-il enfilés que les premières salves de magie salvatrice fusèrent en direction de son frère. Durant la manœuvre, et malgré son habileté, Pü ne réussit pas à esquiver l’un des nombreux coups de patte que son assaillant tentait de lui porter : une pointe acérée transperça son plastron jusqu'à la chair. La douleur, bien qu’intense, fut de courte durée. En effet, à peine sentit-il le flot de sang se déverser que le sortilège de soin envoyé en réponse par son frère referma la blessure. Soignés, les deux guerriers reprirent leurs armes aussi rapidement qu’ils les avaient rengainées et foncèrent à nouveau sur leurs proies. Les deux frères étaient rompus à cette façon de combattre, qui faisait la fierté de la tribu et expliquait la crainte qu’elle inspirait. Ni formations, ni rôles prédéfinis. Ils étaient à la fois le bouclier, l’arme et le remède.

Les minutes passaient et les deux frères prirent l’avantage. Si les gigantesques monstres étaient bien plus résistants et puissants qu’eux, ils n’étaient pas capables d’utiliser les pouvoirs de la Sève pour se soigner. Les homins vaincraient à l’usure avant que leurs réserves ne s’épuisent. Pü acheva le premier la créature lui faisant face puis rejoignit son frère qu’il aida à en terminer avec l’autre. Tous deux épuisés, ils retournèrent alors au plus vite dans la fosse où leur père et leur oncle affrontaient le commandant de l’armée insectoïde. Ils virent avec effroi qu’un autre monstre, en tout point identique à ceux qu’ils avaient affrontés, s’était joint au combat. Au sol, la carcasse d’une seconde créature gisait. Ce n’était pas un, mais trois adversaires que leurs aînés avaient eu à affronter. Les deux guerriers semblaient dans un état de fatigue avancée et leurs armures avaient depuis longtemps volé en éclats. Leurs corps ensanglantés étaient couverts de blessures à peine refermées. Bien que capables de pratiquer la magie, les homins ne pouvaient pas canaliser sans relâche la Sève qui les irriguait. Ils n’étaient pas des Kamis, capables, eux, de puiser indéfiniment dans la Sève d’Atys. Pü, voyant que les deux aînés touchaient aux limites de ce qu’ils pouvaient réaliser, s’apprêta à sauter dans la fosse. Mais son frère lui barra le passage d’un bras :

« Je m’en occupe Pü.

— Mais…Je ne peux pas te laisser aller seul là-dedans Niï, c’est trop dangereux ! As-tu vu dans quel état sont père et Ke'val ?

— Peu importe, va retrouver mère et Grand-Mère Bä-Bä. Leur sécurité est notre priorité. »

Trop concentré sur le combat, Pü avait, durant un moment, oublié sa mère. Or, plusieurs racines porteuses avaient pris feu au sommet du village. Les combats y faisaient rage. Looï allait-elle bien ? La gorge de son fils cadet se serra.

« Non ! Père nous a ordonné de rester ensemble ! rétorqua-t-il cependant.

— Pü… je sais que tu rêves, comme moi, d’aller vérifier si mère va bien. Alors obéis-moi, s'il te plaît !

— Mais, Niï, je suis ton Ombre, je ne peux pas te laisser courir ce risque ! À la mort de père, tu deviendras Masque Noir, je dois te protéger coûte que coûte ! La Prophétie dit que… »

Sans même le regarder, son frère le gifla violemment. Pü se figea.

« Sérieusement Pü, la Prophétie ? C’est dans ce moment-là que tu évoques la Prophétie ?! Tu n’as jamais cru à ces foutaises Pü, alors ne me parle pas de la Prophétie ! »

Niï fixait toujours la fosse. Il reprit, et sa voix dérailla.

« D’ailleurs, personne n’y a jamais vraiment cru… sauf Père. Tout le monde le sait Pü. Tout le monde l’a compris. »

Pü se frotta le masque et bégaya.

« Qu’est-ce que ? De… de quoi parles-tu Niï ? »

Alors, son frère le regarda. Ses yeux brillaient d’un éclat inhabituel et des larmes coulaient sur son masque.

« Je ne suis pas le prodige qu’on attendait que je sois. Je ne l’ai jamais été. Tu as toujours été bien plus doué que moi. Jamais je ne deviendrai Masque Noir, jamais tu ne seras mon Ombre. La prophétie associée à notre nom est une fable, Pü, les visions de Grand-Mère Bä-Bä sont mensongères. »

Abasourdi, Pü ne sut quoi répondre. Alors, son frère fit une chose qu’il n’avait plus fait depuis des années. La dernière fois, lorsqu’ils n’étaient pas encore rivaux. La dernière fois, lorsqu’ils étaient enfants. Il se pencha vers lui et colla son front contre le sien.

« En revanche, s’il y a bien quelque chose qui n’est pas un mensonge, c’est le fait que je t’aime, petit frère. Mère et Grand-Mère Bä-Bä sont les deux êtres les plus importants du village, tu le sais comme moi. Notre destin repose entièrement sur elles. Et de nous deux, toi seul peut les protéger ! »

Niï abattit ses mains sur les épaules de son frère, toujours mutique. Il le fit pivoter et le poussa durement dans le dos.

« J’ai confiance en toi. File, retrouve-les ! Que les Kamis guident ta course Pü ! Cours-y vite ! »

Alors, Pü s’élança, le masque couvert larmes et le cerveau au bord de l’implosion. Un flot de souvenirs et de questions lui inonda l’esprit et le temps se dilata. Les mots de son frère débordaient d’espoir, et pourtant, ils sonnaient comme les derniers. Agissait-il justement ou était-il en train de laisser Niï aller seul à la mort ? S’octroyant un dernier regard, il se retourna brièvement. Niï n’était plus là. Il avait sauté. Pü respira un grand coup et reprit sa course. Il devait garder la foi, il ne lui restait plus que cela. Et puis, il entendit un cri

« Non ! Niï ! »

Cette voix, c’était celle du Masque Noir. La foi disparut et le désespoir envahit Pü. Glacé d’horreur, il fit instantanément demi-tour tout en enfilant ses amplificateurs. Maudit soit-il. Jamais il l’aurait dû laisser Niï seul, il le savait. Infusant tout ce qu’il put de Sève dans ses jambes, il fit gonfler ses muscles et accéléra. La fosse n’était qu'à quelques enjambées, tout s’arrangerait bientôt. Mais alors qu’il s'apprêtait à bondir, le ciel s’obscurcit. Pü leva la tête : un énorme morceau d’écorce noirci par le feu était en train de chuter. Il tenta de dévier sa course pour esquiver la collision imminente, mais trop de vitesse accumulée eu raison de sa jambe gauche qui céda sous l’effet du brusque changement de direction. Pü s'effondra sur le bord de la fosse et n'eut que le temps d'apercevoir son frère, les pieds dans le vide, le corps transpercé par l’une des énormes pattes noire d’un kinrey, avant que le bloc noir ne le heurte de plein fouet et que sa tête ne percute violemment le sol. Instinctivement, il infusa de la Sève au niveau de son crâne afin de réparer le traumatisme, mais un voile noir commençait déjà à brouiller sa vue. Non, il ne pouvait pas tomber dans le coma ! Pas maintenant ! Il se concentra autant qu’il put sur la lésion cérébrale, seul point de lumière dans les ténèbres. Mais ses sens s’éteignirent, un à un, et il sombra.

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#9 [fr] 

VIII – Solitude

Pü rouvrit les paupières, masque contre écorce, la bouche pleine de suie et de sang. Malgré la violence du choc, le flux de Sève salvatrice dirigé contre la commotion cérébrale avait atteint son objectif. Il avait repris conscience. Conscience de son environnement. Conscience de son flanc gauche, totalement écrasé sous un colossal bloc de bois. Que s’était-il passé ? Combien de secondes était-il resté sans connaissance ? Alors, l’image du corps de Niï lui revint. En suspension. Au-dessus des ruines de la Place du Cérémonial. La patte d’une des créatures insectoïdes fichée dans l’abdomen. Et puis ce gigantesque morceau d’écorce, obscurcissant le ciel et l’écrasant de plein fouet. Totalement coincé et incapable de se retourner, Pü tenta d’appeler son frère. Malheureusement, seul un sifflement rauque s’arracha de sa gorge broyée, aussitôt noyé dans une mare de sang. Personne ne l’entendit, et pourtant, il continua, psalmodiant le nom de son frère tel un mantra, espérant l’invoquer. Espérant que l’invoquer l’aiderait à faire abstraction de l’immense douleur qui le meurtrissait. En partie comprimé sous plusieurs centaines de kilos de bois, il inondait son flanc gauche de Sève, quitte à étioler la partie droite. Le travail de régénération était démesuré, tant chaque mouvement qu’il effectuait pour s’extirper de son tombeau ouvrait un peu plus ses fractures, déchirait un peu plus ses plaies, mélangeait un peu plus les éclats de son armure à ses fluides. Il avait perdu connaissance seulement quelques secondes. Il n’aurait pas pu survivre plus longtemps, il en était certain. Il était encore temps. Son frère s’était déjà libéré de l’entrave de la créature, il en était sûr.

Finalement, après plusieurs minutes insoutenables, Pü réussit à se dégager de son cercueil. À peine fut-il libéré qu’il chuta dans la fosse, le masque le premier, sans même avoir le temps de regarder autour de lui. Le corps mutilé, à moitié nu, il s'écrasa sur un amas de chitine, et une autre image lui revint. Dans son souvenir, lui et ses compagnons avaient nettoyé la Place du Cérémonial après le premier assaut des créatures. Alors, comment pouvait-elle à nouveau être remplie de carcasses ? Il n’avait pourtant perdu connaissance que quelques secondes. Sonné et vidé, il rampa sur quelques mètres, entre des morceaux de carapaces calcinés. Combien de temps était-il réellement resté inconscient ? Son père, son frère et son oncle, où étaient-ils ? La vue obstruée par l'amoncellement de carcasses froides, le jeune Zoraï se dirigea vers le tas qui surplombait tous les autres. Il devait prendre de la hauteur. Le corps meurtri, encore incapable de se tenir debout, il commença de le gravir. L'ascension fut longue et difficile, mais il réussit pour finir à saisir la tuyère crâniale du kinrey qui coiffait le charnier. L’un de ceux qui avaient embroché son frère. Et alors qu’il se hissait au sommet dans un dernier effort, son regard se porta vers l’autre extrémité de la fosse, et sa vie bascula. Aussi profondes que fussent ses blessures, la pousse de son masque restait ce qu’il avait expérimenté de plus douloureux physiquement. En revanche, jamais rien ne l’avait préparé à la vision des corps transpercés de son père et de son oncle, poitrine contre poitrine, masque contre masque. Ils étaient cloués sur le mur de la fosse par une immense patte sectionnée. À sa couleur bleutée, il sut qu’elle appartenait au commandant des créatures auxquelles ses aînés avaient dû faire face. D’abord Ke’val, puis son père, puis le mur. L’Ombre s’était sacrifiée pour sauver le Masque Noir… en vain. Les deux plus grands guerriers de la tribu étaient désormais morts. Transi d’horreur par ce qu’il espérait n’être qu’une hallucination, Pü ne réagit pas. Mais la vision persista. Comprenant alors que tout ce qu’il voyait était bien réel, il fut incapable d’encaisser le choc et s’endormit en lui-même. Le peu qui lui restait d'innocence venait de voler en éclats en même temps que sa raison.

-–—o§O§o—–-

C’est debout face à la hutte de Grand-Mère Bä-Bä, au sommet du village, bien loin de la fosse, que Pü reprit pleinement conscience. Debout et chancelant. Fiévreux. Nauséeux. La bave aux lèvres et le regard vitreux, il jeta un œil autour de lui, totalement désorienté. Il voyait flou, n’entendait rien et sentait la mort. La mort. Partout autour de lui. Sur lui. L’odeur des tripes, l’odeur âcre des monstres, l’odeur de la chair morte. En lui. Le goût de la bile, le goût du sang, le goût des larmes. La douleur. Autour de lui, sur lui, en lui. Dans sa chair, dans son cœur. La douleur des uns, la douleur des autres. L’odeur du plus rien, le goût de la fin. Les souvenirs. En lui. Les heureux, les tristes. Le souvenir des morts. Ceux d’hier et d’aujourd’hui. Son oncle, son père, et tous ceux qu’il avait croisés en remontant vers la hutte. C’est-à-dire tous. Car tous n’étaient plus que souvenirs. Tous ! Les enfants, les anciens. Tous ! Tous ! Tous ! La mort, sur lui. Entre ses mains. La tête de son frère, entre ses mains. Froide. Tombée au bord du chemin, retrouvée entre plusieurs têtes. Celles d’enfants et d’anciens. La tête de son frère, de ce frère qu’il avait abandonné, qu’il n’avait pas sauvé. La tête de son frère. Grimaçante, sanglante, au masque fêlé. La tête de son grand-frère protecteur, qui l’avait consolé d’un « Je t’aime » avant de se sacrifier. Son grand-frère aimant, qui, avant de se jeter dans la fosse, lui avait ordonné de retrouver leur mère. Leur mère, qu’ils aimaient tant. Leur mère, qui en un claquement de doigt, le réveillerait de ce cauchemar.

Couvert de sang et de vomissures, tremblant et vacillant, Pü tituba vers la hutte, serrant contre son cœur la tête de Niï. Il passa le rideau et sa poitrine se souleva. Grand-Mère Bä-Bä le regardait, agenouillée sur le sol au chevet de Looï, qui avait elle aussi le masque tourné vers lui. Le jeune Zoraï courut vers les deux femmes et s'effondra sur sa mère. Il posa sur la couche la tête froide de son frère et blottit son masque entre les seins maternels. Ses larmes coulaient à flots quand il hoqueta :

« Ma… maman… Père, Ke’val et Niï… ils sont morts… Je n’ai pas pu les sauver… Je… Je n’ai rien pu faire… Niï est allé les aider sans moi… J’étais son Ombre, j’aurais dû le suivre aussi ! Mais… mais il n’a pas voulu ! Il a dit que la Prophétie était fausse, qu’il ne serait jamais Masque Noir, que les visions de Grand-Mère étaient mensonges ! Il… Il m’a dit que je devais monter te protéger, mais… mais un morceau de la souche m’est tombé dessus… Je… je n’aurais pas dû accepter, j’… j’aurais dû les rejoindre… Je… Je me hais, maman, je me hais ! Je veux mourir ! Je veux tout oublier ! Je veux disparaître… Aide-moi ! Aide-moi maman ! »

Le jeune Zoraï sanglota quelques secondes, attendant le réconfort maternel. Au lieu duquel une main rêche se posa sur son épaule nue et une voix éraillée lui répondit :

« Il est trop tard Pü, je suis désolée. J'ai essayé de la maintenir en vie le plus longtemps possible. »

Pü eut un haut-le-cœur et tourna son masque vers Grand-Mère Bä-Bä.

« Trop … Trop tard ? Qu’… qu’est-ce que tu veux dire Grand-Mère ? » balbutia-il, avant de regarder sa mère. Il s’était précipité sur elle sans l’observer d’abord. Le masque de Looï était toujours tourné vers l’entrée de la hutte. Il passa ses mains sous sa nuque et le fit pivoter face à lui. Il était si beau. Si lisse. Si froid. Trop froid.

Pü hurla comme jamais il n’avait hurlé. Il pleura comme jamais il n’avait pleuré. Il mourut dix fois, cent fois, mille fois. Si Grand-Mère Bä-Bä laissa son désespoir s’exprimer, jamais elle ne brisa le contact. Elle lui maintenait fermement l’épaule, et, sans qu’il le sache, empêchait magiquement son esprit de sombrer pour de bon. Les minutes passèrent, et les hurlements se transformèrent progressivement en gémissements. Il avait tout donné. Il avait tout perdu. Il n’était plus qu’une coquille vide. À peine consciente. À peine vivante.

« Mon enfant, regarde-moi… » souffla Grand-Mère Bä-Bä en lui insufflant une dernière décharge de vitalité.

Pü tourna son masque vers elle de manière machinale, le regard éteint. La sorcière, déjà très âgée, semblait avoir pris plusieurs années d’un coup.

« Mon heure dernière est proche, mais avant cela, tu dois m’écouter.

— Grand-Mère… Je t’en prie… Pas toi… Ne me laisse pas… je ne veux pas être seul… Je ne peux pas…

— C’est ton destin Pü. Tu es le nouveau Masque Noir, tu es le Premier Croisé. Jamais tu ne seras seul, car autour de toi, la foule se rassemblera. »

À chacun de ses mots, la vieille dame gagnait en années. Sous les doigts de Pü, la peau de sa main semblait s’évaporer. On avait toujours dit qu’elle était plus âgée que les plus vieux sages de Zoran. Qu’elle ne vieillissait plus depuis bien longtemps. Comme si elle, et la Mort, attendaient ce moment depuis toujours. Comme si toutes deux avaient signé un pacte, et que finalement, l’heure de régler les comptes était venue.

« Le… Le nouveau Masque Noir ? Ce… Ce devait être Niï, Grand-Mère. Mais… Mais, par ma faute…

— Non, Pü. Tu as toujours été prédestiné à devenir Masque Noir, Niï n’était que ton Ombre. J’ai inversé les prédictions, ces deux jours-là, et j’ai commandé à ta mère de mentir. Quelques mois après la naissance de Niï, Looï a annoncé qu’il deviendrait un jour Masque Noir, et serait aussi le Premier Croisé. En réalité, les dés avaient prédit que Niï mourrait pour lui. Et quelques mois après ta naissance, les dés ont révélé l’identité du Premier Croisé : toi, Pü. Ce soir, les Ombres, comme depuis toujours l’exige leur devoir, se sont sacrifiées pour les Masques Noirs.

— Mais… Pourquoi ? Je… Je ne veux pas Grand-Mère. Je n’y ai jamais cru. Je ne peux pas porter ce fardeau…

— C’est justement parce que tu ne le désires pas que tu es Masque Noir, Pü. Ton frère a grandi en pensant qu’il le deviendrait. Il le désirait, au plus profond de lui. Mais un vrai chef ne désire pas le pouvoir, il l’obtient et l’exerce par devoir. Il le porte comme un fardeau. Dans l’espoir des Jours Heureux.

— Les… Les Jours Heureux ? Tout le monde est mort Grand-Mère… Les Jours Heureux n’existent pas… Ce monde est si cruel… Je veux mourir… »

Les larmes se remirent à couler sur le masque de Pü.

« Les Jours Heureux pour les autres, Pü, pas pour toi. Pour l’hominité, qui libérée du joug de la Karavan, pourra renouer avec Atys et Ma-Duk. Car Atys est Ma-Duk. Car la Karavan veut s’approprier Atys. Et que sans Atys, les homins sont voués à l’extinction.

— Grand-Mère, je ne… »

Sous les doigts de Pü, il n’y avait plus que des os désormais. La peau décharnée était devenue grise. Seuls ses yeux, au travers de son masque craquelé, luisaient encore de vie.

« Écoute-moi Pü, je n’en ai plus pour longtemps… Ne pleure pas les morts, pleure plutôt les vivants. Car ce fléau divin n’a pas seulement touché notre souche, mais tout Atys ! Je suis désolée, je savais qu'un événement important approchait, et je n'ai su prédire son ampleur. Mais pour que les homins survivants et ceux à naître connaissent les Jours Heureux, tu dois mener la Première Croisade, Pü. Cette croisade sera avant tout une guerre spirituelle, mais le sang homin y sera versé. Il faut que tu y sois préparé. Alors prends les dés, la dague, le tebori et le cube d’ambre renfermant les secrets du Culte Noir… Prends-les et pars trouver tes compagnons de destin… »

De la poussière commençait à se détacher du corps de la sorcière et à s’élever dans l’air tel de l'encens. Pü se redressa et passa la main sous la tête de son ancêtre. Ses larmes tombèrent sur le masque décrépit de Grand-Mère Bä-Bä et se mêlèrent à la cendre. Les flammes de ses yeux vacillèrent, puis s'éteignirent.

« Ne me laisse pas Grand-Mère… J’ai besoin d’aide. »

Les flammes se ravivèrent alors dans les yeux de l’aïeule et elle redressa brusquement la tête. Son expression avait changé du tout au tout. Elle semblait animée d’une nouvelle vitalité.

« Écoute-moi ! Tu dois les trouver. Tu dois trouver le Fyros et la Matisse. Écoute-moi Kalbatcha ! Trouve Damakian et Rory ! Trouve-les ! Sans eux, tu ne pourras mener la Seconde Croisade ! »

Un frisson parcouru l’échine de Pü. Cette voix. Cette voix, qui avait prononcé ces mots. Ce n’était pas celle de Grand-Mère Bä-Bä. La sorcière se mit à convulser et à psalmodier. Ses yeux roulèrent dans leurs orbites. Pü lui tenait fermement le poignet et passa son autre main derrière sa tête pour la soutenir. Grand-Mère Bä-Bä continua.

« Kalbatcha, Damakian, Rory… Rory, Kalbatcha, Damakian… Rory, Damakian, Kalbatcha… Kalbatcha, Damakian, Rory !

— Kalba… Quoi ? Damakian, Rory ? La Seconde Croisade ? Ressaisis-toi Grand-Mère, ne m’abandonne pas ! Je suis Pü ! Tu te souviens ?! »

Pü tenta de calmer la vieille dame, mais la transe continua quelques secondes avant de finalement s’arrêter d’elle-même. Le silence se fit, et la mourante, léthargique, fixa à nouveau Pü dans les yeux. Elle le dévisageait, comme interdite. Puisant dans ses dernières forces, elle leva un bras squelettique et se toucha la gorge. Elle chuchota.

« Ces noms… De quelle époque proviennent-ils ? Et cette voix, ces souvenirs… à qui appartiennent-ils ? »

Pü la dévisagea à son tour, plein d’incompréhension. Et sans qu’il ne comprenne pourquoi, un air ébahi se dessina derrière le masque de la vénérable Zoraï. Elle s’affaissa sur le sol, presque souriante. Pü l’accompagna et se pencha vers elle.

« Oh… Je vois… Je vois mon enfant… Alors tout ça n’est que prémices… Courage, Pü… Courage… Nous réussirons, in fine… Tu es l'étincelle… L'étincelle… »

D’un coup, sa peau se désagrégea en un nuage de cendres, ne laissant derrière lui qu’un masque cartilagineux et un squelette usé. Un squelette usé, le corps de sa mère et la tête de son frère.

-–—o§O§o—–-

« Mon garçon, réveille-toi. »

« Pü Fu-Tao, réveille-toi ! »

« Bon sang, je sais que tu m’entends ! Ressaisis-toi mon garçon ! »

Pü ouvrit les paupières. Le regard vide, il balaya des yeux l’intérieur de la hutte. Personne. Il était seul. Il se recroquevilla un peu plus contre le corps gonflé de sa mère, serrant contre son cœur la tête exsangue de son frère.

« Si tu crois pouvoir m’ignorer indéfiniment, c’est mal connaître ma ténacité ! Relève-toi et occupe-toi du rite funéraire de tes proches. Ta chair t’appartient, tu as le droit de la souiller. Mais tu ne peux pas déshonorer la leur en les abandonnant à la décomposition ! »

Pü se redressa et regarda à nouveau autour de lui. Il avait déjà entendu cette voix masculine et mélodieuse. Ce ton grave et légèrement hautain. Cette manière sévère de s’exprimer. Sévère mais juste.

« C’est ça. Relève la tête mon garçon, redresse-toi ! Cette nuit, la Vie ne t’a pas épargné. Mais la Mort l’a fait. Et aussi anéanti que tu sois, tu ne la désires pas, je l’ai vu en toi. »

Personne. Il n’y avait définitivement personne. Pü saisit les cornes de son masque.

« Ça y est, je deviens fou, j’entends des voix, pensa-t-il.

— Tu n’es pas fou, mon garçon. Tout le monde entend des voix. Chaque matin, à ton réveil, lorsque tu rechignes à quitter ta couche, une voix t’apporte de la motivation. Lorsque tu sertis tes bijoux, une autre t’aide à te concentrer. Chacun entend des voix. Sa propre voix, des voix étrangères, celle de dieux… Alors, quelle importance ? Ce qui compte, ce sont les conseils que la voix te prodigue. Et là, je te conseille ardemment de te lever ! »

Sans qu’il ne comprenne pourquoi, Pü obéit. Machinalement, il se mit debout. Il était nauséeux, avait les jambes engourdies et exhalait des odeurs d’urine et de charogne. Combien de jours était-il resté couché ici ? Il était affamé et assoiffé. Se tenant toujours le masque, il balaya une nouvelle fois des yeux la grande pièce.

« Tu n’es pas réelle, tu n’es qu’une voix dans ma tête ! rétorqua-t-il.

— Bien sûr que je suis une voix dans ta tête, je ne suis pas cachée derrière un rideau ! répondit la voix, quasi sarcastique. Mais dis-moi, pourquoi cela devrait signifier que je ne suis pas réelle ? »

Pü resta silencieux quelques instants. La voix essayait de l’embrouiller. Il y eut un blanc, puis il reprit.

« Qui es-tu, si tu es bien réelle ?

— Ah ! En voilà une question intéressante. Bien que nous nous soyons déjà rencontrés il y a quelques années, mon souvenir te reviendra uniquement lorsque tu n’auras plus besoin de moi. En attendant, tu sais ce que tu dois faire : préparer le rite funéraire de tes proches. Mais avant tout, je t’en prie, va faire ta toilette ! »

Et à nouveau, Pü obéit. Les jours qui suivirent furent un temps étrange et terrible. Tantôt, conscient de la cruelle réalité, le jeune Zoraï traversait des épisodes dépressifs, accompagnés de crises de panique. Durant ces moments, la voix était d’une aide considérable. Elle lui permettait de ne pas sombrer. Ces épisodes difficiles étaient entrecoupés de phases où, comme en-dehors de lui-même, Pü s'attelait à la tâche mécaniquement. Il retrouva et embauma les cent cinquante-huit corps des cent cinquante-huit membres de la tribu. Il préleva les cent cinquante-huit graines de vie qu’il figea dans un unique cube d’ambre. Il ôta soigneusement les cent trente et un masques des visages des cent trente et un adultes avant de les recouvrir d’une couche d’ambre protectrice. Il nettoya les lieux de culte du village, dont la Place du Cérémonial. Il restaura et redressa le totem brisé, sur lequel seuls les masques de ceux ayant toute leur vie respecté les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk étaient fixés, et le recouvrit des nouveaux masques. Ceux de son père, de son oncle, de son frère, de Grand-Mère Bä-Bä et de sa mère trônaient au sommet lorsqu'il eut terminé, mais, à ses yeux, tous et toutes étaient désormais des héros. Finalement, il coiffa le masque de sa mère du diadème qu’il lui avait confectionné avant l'invasion et enterra le cube d’ambre au pied du totem.

Lorsque le moment fatidique du tatouage arriva, Pü était presque soulagé. Il savait que l’épreuve serait douloureuse, peut-être plus, même, que celle de la pousse du masque. Peut-être assez, donc, pour lui faire oublier, à jamais (ou au moins pour quelques instants) cette terrible nuit. Si seulement… Il regarda son masque, encore si blanc, dans le reflet d’une bassine d’eau. Tenant le tebori de la main gauche et maintenant son menton de celle mutilée sept ans plus tôt par le général matis Sirgio di Rolo, il appliqua la pointe de l’outil, au préalable trempée dans de l’encre de charbon, contre son pouce. L’objet était constitué d’une longue tige de bambou à laquelle une rangée de fines aiguilles d’ambre était fixée. Pü cala minutieusement la pointe entre son pouce et son menton. Il était prêt. Il respira un grand coup, et d’un geste précis, exécuta un mouvement vif afin de perforer le cartilage. Un puissant éclair de douleur lui traversa l’échine. Retirant l’outil, il se pencha au-dessus de la bassine : un nouveau petit pigment noir ornait désormais le bas de son masque. Il avait encore tant à tatouer. Tant à souffrir. Tant à oublier. Souffrir pour oublier. Oui, il le voulait. Simplement pour ça, il était prêt à devenir Masque Noir. Enivré de douleur, Pü recouvrit l’entièreté de son masque en seulement quelques heures, sans s’interrompre jamais. Pris de crises hallucinatoires, il fut à nouveau projeté dans l’abîme crépusculaire qui s’était révélé à lui durant la cérémonie de la pousse de son masque, plus de sept ans auparavant. Le même vide bouillonnant. Les mêmes chants liturgiques de ses ancêtres. Ce même kami noir, qui l’emmenait rejoindre les profondeurs du monde. Ce même cœur étincelant, situé au centre d’Atys, qui irriguait d’une énergie primordiale chaque copeau de bois et morceau de chair qui se trouvait à sa portée. Ma-Duk, l’indicible.

Lorsqu’il reprit connaissance, les sens encore engourdis par la douleur, Pü ne prit même pas la peine de consulter son reflet dans la bassine. Il rassembla ses affaires et, sans non plus prendre le temps de se recueillir une dernière fois devant le totem mémoriel, scella les entrées de la souche à l’aide d’explosifs, afin que personne, jamais plus, n’y puisse pénétrer. Pour la première fois depuis plusieurs jours, et pour la dernière fois de sa vie, Pü allait quitter son foyer. À cette terrible pensée, les battements de son cœur s'accélérèrent.

« Calme-toi mon garçon, je suis là, s’entendit-il alors interpeller par la voix sévère qui l’avait tiré naguère de sa torpeur désespérée.

— Je ne sais pas ce que je dois faire… Grand-Mère Bä-Bä, au bord du trépas, alors même qu’elle semblait avoir sombré en plein délire, m’a demandé de trouver d’abord un Fyros et une Matisse, répondit Pü d’une voix tremblante.

— Ton ancêtre t’a poussé au voyage, alors voyage ! Vers l’ouest, par-delà les Grandes Montagnes, à Trykoth, la magnifique région des Lacs, dont les eaux s’étendent à perte de vue ! Plus au nord sur la côte, à Karavia, la Cité Sainte, bâtie sur le site de la rencontre entre Jena et Zachini, le premier roi des Matis ! Dans les forêts immenses du Royaume de Matia, où tu as déjà eu l’occasion de te perdre, s’étendant de l’ouest à l’est après les Grandes Montagnes ! Ou plus au nord encore, au-delà des fleuves Ria et Munshia, dans les régions boréales arides et les profonds canyons du désert fyros… Mais à ta place, je commencerais par visiter Zoran à la recherche de survivants. »

Pü, comme anesthésié par l’ampleur de la tâche qui l’attendait, ne releva pas l’hérésie et se concentra uniquement sur la fin de la tirade. Zoran, la capitale du peuple zoraï. Il se demandait ce qu’il était advenu du reste de ses semblables. Zoran était certes protégée des attaques homines par d’épais murs, mais rien ne la gardait d’une attaque venue des profondeurs. Et surtout, si mêmes les plus puissants guerriers de sa tribu avaient rendu l’âme, comment pouvait-on espérer que la garde régulière de la Théocratie Zoraï ait pu repousser le fléau ? L’espérance, c’est tout ce qui lui restait. Pü leva la tête et regarda autour de lui. La jungle était étrangement calme. Ni cricris de grillons. Ni chants d’oiseaux. Ni hurlements lointains de prédateurs. Seulement cette odeur âcre et caractéristique, qui marquerait à jamais ses cauchemars. La vie semblait s’être éteinte à jamais, et au loin, les monstres semblaient grouiller. Pü, la gorge serrée, essaya de se concentrer sur autre chose :

« Pourquoi m’aides-tu ?

— Parce que, mon garçon, nos âmes sont liées, répondit calmement la voix. Pü déglutit.

— Tu ne veux toujours pas me dire qui tu es ? »

La voix se transforma en rire.

« Si tu ne l’as pas deviné, c’est que tu as encore besoin de moi. Tout vient à point à qui sait attendre, mon garçon. »

Le Masque Noir poussa un soupir de soulagement. Il préférait ne pas savoir. Il ne voulait pas être seul. Tout. Tout sauf la solitude.

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.

#10 [fr] 

Notes de l’auteur

Bonjour cher lectorat. Je suis Bélénor Nébius, Fyros de sève, auteur des Chroniques de la Première Croisade, scribe des Disciples du Culte Noir de Ma-Duk et indéfectible ami de Pü Fu-Tao. Avec ce huitième chapitre se termine la première époque de notre histoire. Ouverte alors que Pü n’est âgé que de quelques mois, elle se clôt par l’événement cataclysmique qui ravagea les Anciennes Terres en l’an 2481 de Jena, et qui sera plus tard connu sous le nom de Grand Essaim. Je dus attendre bien des années avant que Pü ose me parler de son enfance. Comme vous pouvez vous en douter, cette période ravivait en lui de douloureux souvenirs. D’ailleurs, si je parvins au cours de nos discussions à deviner de joyeux et tendres moments passés, les événements violents restaient ceux dont il parlait avec le plus de précision, d’où la sombre atmosphère qui se dégage de ces premiers chapitres.

L’époque suivante contera le voyage, tout aussi ténébreux, du Masque Noir, ses rencontres avec ceux qui deviendront ses alliés ou ses ennemis, et in fine, la nôtre. Jamais je n’oublierai ce moment, qui me transforma de manière irréversible. À ce stade de votre lecture, Pü est à la recherche d’un Fyros et d’une Matisse. Les plus érudits d’entre vous auront relevé les noms de Damakian, Rory, et même celui de Kalbatcha. Si ces noms ne n’évoquent probablement rien à la plupart d’entre vous, leur énoncé a pu plonger certains dans la perplexité. Que ces derniers sachent que je comprends parfaitement leur ressenti. Il fut le mien lorsque, déjà âgé et finalement parvenu sur les Nouvelles Terres, je rencontrai par hasard certains de ces homins, qui en de nombreux points, me rappelaient le groupe que Pü, moi et tant d’autres avions formé autrefois. Des homins que nous n’avions jamais rencontrés, et dont les noms nous avaient pourtant été révélés, bien avant leur naissance. Était-ce le fruit du hasard, une cruelle plaisanterie, où l’incarnation même du destin ? Encore aujourd’hui, alors que j’écris ces quelques mots, je ne saurais le dire. Mais comme vous le verrez plus tard, cette étrangeté n’est que l’une de celles, nombreuses, qui ponctuèrent notre croisade, et qui de tant de manières différentes, unissent notre passé à votre présent. Ma-Duk veille derrière chaque fragment de matière d’Atys, et par-delà l’espace et le temps, tisse entre eux la toile de son Grand Œuvre.


Remerciements (non diégétiques)
Merci à Lai, qui comme Looï donna naissance à Pü, est celle qui permit à mes idées d’éclore. Merci à Namcha, Atys, Dieu, la Loi, celui qui régit ce qui est possible ou non, celui qui m’a permis d’ancrer cette histoire dans la réalité de Ryzom. Merci à Nilstilar, qui en sublimant la Forme, m’a aidé à transcender le Fond, et qui comme Sirgio di Rolo et Pü, voit malgré lui son âme se lier à celle de l’auteur. Merci bien sûr à tous ceux qui, d’une manière où d’une autre, m’ont apporté conseils et connaissances.

Edited 2 times | Last edited by Belenor (1 month ago)

---

Bélénor Nebius, compagnon de vie de Pü Fu-Tao et auteur des Chroniques de la Première Croisade. Grâce à lui, le Culte Noir de Ma-Duk ne fut jamais oublié, et les Rôdeurs d'Atys purent reprendre le flambeau depuis les Nouvelles Terres.
uiWebPrevious1uiWebNext
 
Last visit Fri Dec 4 14:31:47 2020 UTC
P_:

powered by ryzom-api