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Chroniques de la Première Croisade - ROLEPLAY - Ryzom Community ForumHomeGuest

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#1 [fr] 

Prologue de l'auteur derrière Bélénor Nébius


Les Chroniques de la Première Croisade font parties des nombreux textes compilés dans le Culte Noir de Ma-Duk, écrit par Bélénor Nébius, fidèle compagnon du Masque Noir. Elles racontent l’histoire de comment celui-ci, à la suite du Grand Essaim et de sa rencontre avec Ma-Duk, rassembla des survivants sous la bannière des Guerriers Noirs de Ma-Duk et entreprit la Première Croisade sur les Anciennes Terres.

Si la vérité historique des textes qui composent ce recueil n’a jamais été reconnue par les historiens d’Atys, Bélénor ne cessera au cours de ses écrits de confirmer la véracité de leur contenu.

Aujourd’hui encore le doute demeure. Après tout, comment prendre au sérieux l’histoire d’un zoraï au masque sombre, qui voyagea un temps en compagnie du Varinx Noir, et qui investit de pouvoirs kamiques, extermina les fidèles et les agents de la Karavan encore présents sur ces terres ravagées par les kitins ?

A une époque où citoyens et croyants ont depuis longtemps renoncé à se battre pour leurs idéaux, troquant leur déterminisme contre le misérable confort qu’apporte la passivité, et où agents divins et gouvernements ont oublié quels étaient leurs intérêts géopolitiques, les Chroniques de la Première Croisade passeront probablement pour une fable épique et violente inadaptée aux Temps Présents.

Mais dans l’ombre de la canopée, certains n’ont pas oublié l’époque glorieuse des Temps Passés, où les homins avaient encore des idéaux, et usaient de la verve, de la malice et des armes pour tenter d’influer sur le cours de l’Histoire.

Les Chroniques de la Première Croisade leurs sont dédiées, à eux et aux Rôdeurs d’Atys, les Guerriers Noirs de Ma-Duk de la Seconde Croisade, aujourd’hui disparus.

Edited 13 times | Last edited by Lyghan (6 months ago)

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Lyghan, Gardien du Culte Noir. Dernière victime de Kiriga et première victime de Ki'yumé, il emporta dans sa mort les secrets des Rôdeurs d'Atys.

#2 [fr] 

I - Un destin pavé de gloire


Le bambin ouvrit les yeux et commença à gazouiller. Agitant ses petits bras potelés, il chercha du bout de ses doigts maladroits la poupée de chiffon qui partageait ses nuits depuis sa naissance. Ne la trouvant pas, il gesticula afin de s’extraire de son cocon de draps, et attrapa les barreaux protecteurs de son landau pour se redresser. Comme bien des matins, il la trouva allongée sur le sol, la regardant d’un air déçu, mécontente d’avoir à nouveau été rejetée par inadvertance à l’extérieur du nid chaud et douillet. Il s’apprêtait à la rejoindre, moyennant quelques acrobaties, au moment où la porte de la pièce dans laquelle il se trouvait s’ouvrit. L’apparition matinale avait beau être récurrente, jamais il ne se lassait de l’incroyable beauté de sa mère. Oubliant totalement sa poupée, il battit des bras en rigolant, pressé de retrouver celle qui chaque soir lui était arrachée par son père. Derrière son masque, la zoraï lui rendit son sourire et laissa échapper quelques mots. S’il ne comprenait pas ses paroles, sa voix restait la plus belle des mélodies qu’il connaisse.

- Bonjour mon trésor. Encore une nuit agitée à ce que je vois.

Elle s’approcha du landau, ramassa la poupée puis lui tendit les bras. L’enfant, qui trépignait déjà d’impatience, imita son geste et rigola de plus belle lorsque sa mère l’attrapa par la taille et le fit décoller. Elle le fit valser quelques secondes dans les airs, l’embrassa sur la bouche, puis le colla contre son cœur.

- Aujourd'hui est un grand jour pour toi Pü. Maman croît en toi. Comme pour ton frère, le destin qui t’attend est pavé de gloire.

Le bambin se calma immédiatement au contact des lèvres et de la peau bleue de sa mère. Elle avait si bon gout. Elle sentait si bon. Elle était si douce. Ouvrant la bouche, il passa sa langue sur la chaire chaude pour capter les effluves suaves de la sueur maternelle. Tout en se dirigeant vers la pièce principale de l’habitation, la zoraï sortit de sa tunique végétale l’un de ses imposants seins, qu’elle tendit à son fils. Celui-ci ne se fit pas prier et attrapa à pleine main la courbe voluptueuse, tandis que sa bouche fondit sur l’extrémité dressée qui chaque jour le nourrissait.

L’habitation de Pü et de sa famille était composée d’une grande hutte circulaire, qui contenait la pièce principale, et de deux petites huttes flanquées sur la grande, contenant la chambre parentale dans laquelle dormait Pü, et la chambre de son grand frère. Les fondations de l’installation étaient principalement constituées de bois souple, de lianes et de diverses grandes feuilles sélectionnées pour leur imperméabilité. Après celle de Grand-Mère Bä-Bä, cette habitation était la plus imposante de la tribu. Au centre de la pièce principale trônait la table familiale, sur laquelle reposait une vaste quantité de nourriture variée. Autour de celle-ci, le père et le frère de Pü déjeunaient en silence. Pü fixait successivement les deux homins sans cesser de téter le sein de sa mère.

Il devina un sourire derrière le masque de son frère. Il n'était pas habitué à le voir ainsi. Il y a peu, son visage était encore nu, et affichait régulièrement de singulières grimaces qui n'avaient d'autres buts que de le faire rire. Pü aimait beaucoup son frère. Il lui faisait des chatouilles, jouait avec lui, et lui dévoilait d’incroyables chorégraphies acrobatiques, qu’il apprenait avec leur père, et qui plongeait le petit zoraï dans un état de surexcitation, qui avait don d’agacer leur mère.

Son père ne le regardait pas et continuait de manger en silence. Pü ne savait pas quoi penser de lui. Son grand masque noir lui faisait peur, et il ne se souvenait pas d’avoir déjà deviné un sourire derrière celui-ci. De plus, il l'avait déjà vu se comporter durement avec son frère, le frappant violemment avec des objets tranchants qu'il réussissait néanmoins à esquiver. Il l’avait aussi à plusieurs reprises surpris à malmener sa mère dans le lit parental, empoignant fortement ses cheveux, l’écrasant de sa puissante musculature, et lui donnant de violents coups de bassins, alors que celle-ci étouffait ses cris dans les coussins.

Pourtant, ni son frère, ni sa mère ne semblaient éprouver du ressentiment à son égard. Son frère continuait de considérer son père comme le modèle à atteindre, et sa mère terminait toujours leur bagarre nocturne par de tendres caresses et d’infinis baisers, que jalousait fortement Pü depuis son landau. Décidément, il ne comprenait pas. Et méfiant, il préférait que son père continue de l’ignorer, tandis que sa mère et son frère s’occupait de lui apporter amour et rires.

Le déjeuner continua en silence jusqu’au moment où son père prit la parole :

- Niï, termine rapidement de déjeuner et vas préparer nos tenus d’apparat s’il te plait. Pendant ce temps, ta mère va préparer Pü pour la cérémonie. Veille aussi à ce que nos armes soient correctement affutées.

Le jeune zoraï attrapa une dernière poignée de fruits secs en vitesse, se leva, et s’inclina devant son père.

- J’ai affuté nos armes hier soir avant le coucher père. Et je vais de ce pas préparer nos tenues.

Celui-ci lui répondit par un léger hochement de tête et se recentra sur le contenu de son assiette. Au même moment, sa mère se leva et décrocha Pü de son sein. Le petit, déjà bien rassasié, ne broncha pas mais continua malgré tout de malaxer le globe de chair pour maintenir le contact. Elle le changea, troquant ses langes souillés par la nuit avec une jolie culotte tressée. Quelques dizaines de minutes passèrent, et la famille était prête à partir.

Pü plissa les yeux lorsque sa mère sortit de la hutte. Sa tribu avait beau être installée dans l’une des racines d’un gigantesque arbre-ciel abattu, le plafond d’écorce, très abimé, laissait passer quelques rayons astraux à certains moments de la journée, dont un venait à l’instant de trouver l’oeil du petit zoraï, qui se réfugia entre les seins de sa mère. Sans lumière céleste, le village s’éclairait à l’aide de lampes contenant des lucioles. Si certains auraient pu qualifier l’ambiance de lugubre, Pü adorait quand sa mère l’emmenait en balade dans le village. Mais il se rendit rapidement compte que cette sortie n’avait rien d’ordinaire. Les autres membres de sa tribu étaient présents en nombre, et formaient un chemin reliant la hutte familiale aux hauteurs du village. Tous portaient leur tenue cérémonielle et affichaient une expression étrange sur leur masque. Au fur et à mesure que la famille avançait, menée par la mère de Pü, les habitants s’inclinaient avec déférence et rejoignaient le groupe.

Looï Fu-Tao était la diplomate de la Tribu de la Souche Maudite - comme aimait l’appeler les étrangers - chargée de maintenir des relations avec les Sages de Zoran. Elle était en réalité plus que tout la Première Prêtresse des Disciples du Culte Noir, et représentait l’ordre spirituel au sein du village.

Sang Fu-Tao était le Masque Noir, le Premier Guerrier des Disciples du Culte Noir, et représentait l’ordre militaire au sein du village.

Niï Fu-Tao était le premier né de Looï et Sang. Quelques mois après sa naissance, Grand-Mère Bä-Bä avait prédit son avenir : Lors d’un événement de grand ampleur pour Atys, Niï deviendra le nouveau Masque Noir, mais aussi le Premier Croisé de la tribu. Elu de Ma-Duk le Grand Masque, il sera autorisé à révéler le Culte Noir aux homins. Au cour de ses nombreux voyages, il fédérera les kamistes en les convertissant à la Vraie Foi, soumettra les athées, et exterminera les agents et les fidèles de la Karavan.

Quant à Pü Fu-Tao, le dernier-né, qui ne se doutait de rien et regardait les villageois d’un air étonné du haut de ses grands yeux noirs, sa destinée allait être révélée aujourd’hui. Lorsqu’il comprit qu’ils se rendaient chez Grand-Mère Bä-Bä, reconnaissant les ruelles entres les huttes, son cœur commença à s’emballer. Il n’aimait pas la vieille dame. Son masque décharné lui faisait peur, son odeur lui piquait le nez, et sa présence était associée à la maladie. Grand-Mère Bä-Bä était en effet la soigneuse et la voyante du village, qu’on allait voir pour trouver solution à ses problèmes. Si le couple Fu-Tao représentait l’autorité au sein de la tribu, tout le monde savait que Grand-Mère Bä-Bä était en réalité la voute centrale de la communauté. Alors que les sages de Min-Cho essayaient sans cesse de dissoudre la tribu, qu’ils prenaient pour une vulgaire secte violente déformant les vérités du Kamisme Jenaiste, et vénérant un dieu usurpateur, la vieille dame avait toujours joué de ses dons pour tenir ses enfants hors du joug de Zoran. On disait qu’elle était plus vieille que le plus vieux zoraï du pays, et qu’elle avait accouché chaque membre de la tribu.

Lorsque le cortège arriva devant la gigantesque hutte de Grand-Mère Bä-Bä, sur les hauteurs du village, Pü agrippa fort la tunique de sa mère, sentant les larmes montées. Looï l’embrassa sur le front, ce qui eut pour effet de le rassurer, et avança vers la grande hutte, son fils dans les bras. Pü eu tout juste le temps de jeter un regard derrière lui, pour apercevoir son frère lui faire des signes d’encouragement, avant que de grands rideaux obstruent sa vision, et que l’odeur caractéristique de l’habitation lui arrive au nez. Dans le fond de la pièce principale, Grand-Mère Bä-Bä s’apprêtait au-dessus d’une marmite posée sur un grand feu. Malgré son âge très avancé, elle était particulièrement vive et agile, sortant à toute vitesse diverses plantes et racines de la multitude de poches qui composaient son tablier. Rien ne laissait présager d’une telle vitalité, tant son corps livide osseux et sec était parcouru de profondes rides. Grand-Mère Bä-Bä repoussait sans cesse la mort, et tout le monde savait qu’elle devait ça à ses pouvoirs kamiques.

- Approche ma fille, dit-elle d’une voix caverneuse, sans poser le regard sur ses invités.

- Pose ton fils sur l’autel, je suis bientôt prête.

Obéissant, Looï s’avança vers une belle et large souche taillée. Lorsqu’elle posa délicatement son fils sur la surface ferme, rompant ainsi le contact maternel, celui-ci commença à pleurer.

- Ne le réconforte pas ma fille. Les larmes nourrissent les prédictions.

Le jeune zoraï ne comprenait pas. Il avait beau émettre des signaux d’alerte, sa mère ne réagissait pas, le regardant d’un air étrange. Quand le masque hideux de la vielle dame coupa le contact visuel, ses pleurs s’accentuèrent.

- Tiens le bien, et ne panique pas comme avec ton premier fils. Tout va bien se passer.

Grand-Mère Bä-Bä sortit de son tablier un poignard à la lame noire finement gravée, et attrapa délicatement la main du jeune zoraï. Au contact de la peau craquelée, Pü frissonna et commença à se débattre. Malheureusement pour lui, sa mère ne le laissa pas faire, et le maintint fermement. Qu’avait-il fait de mal ? Pourquoi devait-il subir tout ça ? Alors qu’il se sentait déjà au plus bas, le pire arriva. La vielle dame posa le tranchant de l’arme sur sa paume et referma un à un ses petits doigts sur la lame. Puis, elle appuya d’un coup sec. Électrisé par la douleur, Pü se mit à hurler, alors que sa mère le regardait d’un masque vide d’émotions, tout en forçant son maintien. Lui qui l’aimait tant avait cru son amour réciproque. Mais sans savoir pourquoi, elle le laissait à la merci de la sorcière, et participait à son calvaire.

- C’est bientôt terminé, il ne me reste plus qu’à récolter le précieux liquide. N’essaye pas de le calmer, la douleur donne de la force au sang.

La vielle dame posa le poignard sur l’autel et récupéra une petite bourse de cuir dans son tablier. Un à un, elle en sorti sept étranges dés, qu’elle passa sur la lame ensanglantée. Une fois la dernière relique bénite par le sang, elle incanta une formule. Alors, les étranges symboles qui composaient les faces des dés absorbèrent la lumière et s’animèrent. Pü avait totalement arrêté de pleurer, hypnotisé par le terrifiant spectacle qui prenait place devant ses yeux. La sorcière jetait à toute vitesse et sans interruption les dés sur l’autel, qui projetaient dans la pièce des fresques animés rougeâtres.

Pü contemplait une ronde composée d’homins et de kamis, danser sur les murs circulaires de la hutte. Il pouvait presque les entendre chanter. S’arrêtant brusquement, les kamis se déformèrent en de gigantesques gueules, et dévorèrent une grande partie des homins qui tentaient en vain de se débattre. La scène se concentra alors sur les survivants de la danse macabre, qui menés par un zoraï, gravirent une montagne de cadavres. La montée se faisait de plus en plus en dure, mais à chaque nouveau pas, de nouveaux homins rejoignaient la troupe. Finalement, arrivé au sommet, le zoraï brandit son épée et brisa d’un coup tous les astres du ciel. C’est à ce moment-là que les dés s’éteignirent et rendirent la lumière à la hutte.

Grand-Mère Bä-Bä regarda longuement Looï sans rien dire. La zoraï se pencha sur son fils et l’attrapa délicatement. Pü, qui semblait totalement ailleurs, reprit contact avec la réalité au moment où sa mère le colla contre sa poitrine. Son calvaire était terminé, et elle l’aimait toujours. Il s’endormit sur le coup.

- Tu sais ce que tu dois leur dire ma fille, dit la vielle dame sans quitter Looï du regard. Avançant de quelques pas, elle posa un doigt sur la main mutilée de l’enfant. La plaie se referma sur l’instant, ne laissant place qu’a une fine cicatrice.

- A partir d’aujourd’hui, notre avenir repose entièrement sur ton mensonge. Il est un mal nécessaire. N’oublie jamais.

- Je sais Grand-Mère… Merci pour tout, répondit-elle, la voix tremblotante.

Fébrile, Looï l’embrassa sur la joue, et se dirigea vers la sortie de la hutte, serrant son fils contre son cœur. Dans son sommeil, Pü pouvait le sentir battre très fort. Poussant les rideaux en s’avançant, elle fit face à tout son peuple. Chaque membre de la tribu la fixait d’un regard lourd, attendant le verdict. Elle évita soigneusement de croiser le regard de son mari, et par-dessus tout, celui de son premier fils. S’éclaircissant un peu la voix, elle prit alors la parole.

- Grand-Mère Bä-Bä a lancé les dés ! J’ai l’insigne honneur d’annoncer aujourd’hui les prédictions qu’elle a faite à propos de la destinée de mon fils, Pü Fu-Tao. Alors que son frère Niï deviendra le Premier Croisé, Pü l’accompagnera tout au long de son périple ! Il sera son Ombre, qui le conseillant à chaque instant, n'hésitera pas à sacrifier sa vie pour le protéger ! Loué soit mes fils ! Loué soit Ma-Duk ! Ce soir, nous festoierons à la gloire de la Première Croisade et des Jours Heureux !

Une acclamation sans pareil parcourue l’assemblée. Se réveillant en sursaut, Pü balaya la foule du regard. Celui-ci s’arrêta net sur le masque de son père. Le petit zoraï ouvrit grand les yeux d’étonnement. Pour la première fois, il devina son sourire.



Notes HRP :
- Ce texte est une fiction et n'a pas pour volonté de porter atteinte à l'univers de Ryzom. Si vous avez des doutes quant à ce qui est vrai ou faux, possible ou impossible, contactez l'équipe d'animation ou faites un tour sur le wiki https://fr.wiki.ryzom.com/wiki/Accueil.
- Vous trouverez au fur et à mesure de l'écriture des chapitres les versions illustrées ici https://drive.google.com/drive/folders/1aQrEhvrzECARbHwdTcxh6zq4o DU72Dz3?usp=sharing.
- Quant à l'aventure narrant la découverte du recueil contenant cette histoire, c'est ici https://app.ryzom.com/app_forum/index.php?page=topic/view/28654/3 #3

Edited 55 times | Last edited by Lyghan (6 months ago)

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Lyghan, Gardien du Culte Noir. Dernière victime de Kiriga et première victime de Ki'yumé, il emporta dans sa mort les secrets des Rôdeurs d'Atys.

#3 [fr] 

II - Mourir pour renaître


Pü courrait à toute vitesse sur la sciure du désert refroidie par la nuit noire, fuyant pour sa vie. Il avait déjà combattu des gingos alpha au cœur de la jungle, mais rien de comparable à la créature affamée qui le poursuivait. Sentant son haleine fétide se rapprocher, il se risqua à jeter un coup d’œil en arrière. C’est alors qu’il vit le gigantesque varinx noir lui bondir dessus, la gueule grande ouverte. Le zoraï esquiva son attaque d’une roulade expérimentée et dégaina sa lance. Le monstre s’était déjà repositionné et s’apprêtait à s’élancer à nouveau. Alors qu’il bondissait, Pü tenta de l’empaler avec son arme. Mais d’un coup de patte habile, il projeta la lance au loin qui alla se planter dans le sol meuble. L’enfant tenta d’esquiver à nouveau l’attaque, sans succès. L’énorme mâchoire de la bête se referma avec violence sur sa tête nue. Elle le secouait comme une vulgaire poupée de chiffon, alors qu’il se débattait et hurlait à la mort, sentant les dents du prédateur lui arracher le crâne.

- Pü, réveille-toi, tu dois lutter !

Le jeune zoraï s’extirpait de son cauchemar. Il s’était redressé et sa mère le tenait par les épaules. Recouvert de sueur, il porta instinctivement sa main au niveau de sa graine de vie. Une petite excroissance rigide était en train de perforer son os et sa chair au niveau de son front. Pü attendait ce jour depuis longtemps, et malgré les avertissements de ses proches, la douleur qui lui fendait en ce moment même le crâne était bien plus terrible que ce à quoi il s’attendait. Il repoussa sa mère et se leva en vitesse. Chancelant dans sa chambre, il s’aida du mur pour atteindre la porte et rejoindre la pièce centrale. Son père et son frère, déjà réveillés, étaient en train de revêtir leur tenue cérémonielle. Pü lu dans leur regard la confiance qui lui portaient. Il devait faire face, comme eux l’avaient fait en leur temps. Pourtant il le sentait, aux yeux de son père, il ne serait jamais que l’Ombre de son frère. Mais malgré cela, il savait le mérite qu’il y avait à porter ce titre. Le rôle qu’il aurait à jouer dans un futur proche serait fondamental. Oui, il serait l’Ombre du futur Masque Noir, et il devait en être fier. Car tout comme on ne peut entendre le silence sans le bruit, on ne peut voir la lumière sans l’ombre. Se concentrant sur cette idée, il régula sa démarche et essaya de chasser la douleur. Il fut pourtant traversé par un déchirement suraigu. Il s’écroula sur la table familiale et glissa sur le sol dur.

- Niï, relève ton frère ! Ensuite, va sonner le gong et… , cria sa mère avant que son mari ne l’interrompe.

- Ne fais rien Niï. Pü doit réussir l’épreuve seul, et tu le sais mieux que quiconque Looï. Aucune aide, même minime, ne doit lui être apportée.

Sa femme s’apprêtait à intervenir lorsque le jeune zoraï se releva.

- Père a raison mère, je dois y arriver seul. Ayez foi en moi, je saurais rendre honneur à notre nom.

Pü prononça ces quelques mots en serrant les dents, plissant les yeux pour réussir à se maitriser. Il sortit de la hutte sans regarder sa famille, et ramassa sur le seuil le seau sacré qui chaque jour était vidé et rempli de son eau, en prévention du grand moment. Se déshabillant, il se versa le contenu du récipient sur la tête, comme le voulait la tradition. En temps normal, la morsure de l’eau glacée lui aurait probablement parue insupportable. Mais alors que la brûlure de la pousse lui meurtrissait le visage, la sensation du liquide gelé fût presque salvatrice. Nu comme un nouveau-né et lavé de ses impuretés, il était enfin prêt à renaître durant le rituel. Mais fallait-il encore qu’il survive jusqu’à là.

Pü titubait en direction de l’endroit le plus sous-terrain de la souche, la place cérémoniale, s’aidant du décor pour progresser. Son affliction l’empêchait de contrôler parfaitement ses pas sur les allées tortueuses du village. Heureusement, il en connaissait tous les recoins, et savait éviter instinctivement les racines qui s’entremêlaient sous ses pieds. Il aurait pu s’y déplacer les yeux fermés, guidé par les dénivelés, l’odeur caractéristique de chacune des huttes, les cris nocturnes des volatiles qui s’étaient installés dans certaines niches végétales du plafond d’écorce, et l’écho envoûtant émit des puits d’abysses qui s’enfonçaient en direction des primes racines. S’il chérissait habituellement les promenades nocturnes, la traversée lui semblait infiniment longue, ponctuée d’impulsions de douleur qui partaient de son crâne et fendaient tout son être. L’une d’entre elle fut particulièrement déchirante. Ses jambes l’abandonnèrent au moment où il empruntait un escalier creusé qui menait au palier intermédiaire du village. Il dévala une grande pente, arrachant quelques racines au passage, et s’écrasa sur le sol de lichens froid. Il mordit son poing pour camoufler ses hurlements. Par chance, le gong n’avait pas encore sonné, et les villageois dormaient toujours. Personne ne serait en mesure de découvrir l’état pitoyable dans lequel il se trouvait.

En pleine crise de folie, Pü sentait les articulations de sa mâchoire se distendre, certaines de ses dents se déchausser et la peau de ses joues se fissurer, alors qu’il parvenait à enfoncer l’entièreté de son poing dans sa bouche. De sa main libre, il s’arracha une touffe cheveux, à sang. Ses yeux se révulsaient tandis qu’il convulsait sur le sol. Comment pouvait-il supporter une telle douleur ? C’était inconcevable, il n’y avait aucune chance qu’il y réchappe. Laissant de funestes pensées voiler sa raison, il s’apprêtait à abandonner. C’est alors qu’il le vit. Un Kami de la jungle était penché sur son corps. Ses grands yeux blancs habituellement vides ne l'étaient plus. Pü y lut la honte. Quelle misérable image était-il en train de donner à Ma-Duk ? Il salissait le nom de ses ancêtres. D’ordinaire d’un calme mesuré, le jeune zoraï éprouva une féroce colère envers lui-même. Il arracha furieusement son poing de sa gorge, emportant quelques dents sur le coup, et ne put s’empêcher d’expulser une nausée. Lorsqu’il se redressa, le Kami avait disparu. L’avait-il rêvé, ou était-ce un avertissement du Grand Masque ? Le regard de Ma-Duk pesait dorénavant sur lui, il le sentait. Pü cracha de la bile et du sang et reprit sa descente.

Il était quasiment arrivé à destination quand il entendit le gong tinter et vit les premières lumières s’allumer au cœur des huttes maintenant situées bien au-dessus de lui. Finalement parvenu sur la grande place, il s’agenouilla sur l’un de ses bords, difficilement, tant son corps était parcouru de terribles spasmes. Dans les profondeurs de la souche, la lumière se faisait plus rare, et le froid des primes racines remontait à la surface. La place cérémoniale était une large zone circulaire d’environ vingt mètres de diamètre, recouverte de copeaux d’écorces et totalement vide, hormis le gigantesque totem qui trônait en son centre. La structure était un impressionnant pylône de bois intégralement recouvert de masques zoraïs embaumés. Seuls les membres de la tribu ayant toute leur vie respecté les préceptes du Culte Noir de Ma-Duk pouvaient espérer apparaître sur le totem à leur mort. Survivre seul à la pousse du masque était l’un de ces préceptes. Il s’attarda sur chacun des visages, invoquant le nom de ses héros, et cherchant dans leur regard un moyen de diminuer son supplice. Il avait déjà répété sa prière un grand nombre de fois lorsque le premier membre de la tribu le rejoignit sur la place, alors que l’excroissance acérée commençait à transpercer ses arcades. Aveuglé par les céphalées et la sueur acide qui perlait dans ses yeux, le jeune zoraï ne réussit pas à distinguer le nouveau venu. Il dut attendre qu’il parle.

- Ne sois pas la cause d’un nouveau déshonneur fils. Si je t’entraîne tous les jours depuis que tu sais tenir une dague en main, je ne t’ai pas seulement appris à combattre.

C’était Ke’val, le frère de son père le Masque Noir, mais aussi son Ombre, à qui Pü devrait succéder un jour. Pü bénit la présence de son oncle. Il s’était arrangé pour arriver le premier sur la place et avait prodigué son conseil dissimulé à voix basse, pour ne pas risquer de se faire entendre. Le jeune zoraï devait seul surmonter cette épreuve. Toute aide acceptée serait considérée comme un acte de faiblesse et l’empêcherait à jamais de devenir un Guerrier Noir et d’espérer rejoindre un jour l’éternel totem aux visages. Comprenant le message caché de son oncle, Pü se mit en tailleur et ferma les yeux.

« Les Guerrier Noirs absorbent leur souffrance et s’ouvrent à la douleur. »

« Comme pour l’os, l’esprit devient plus solide une fois brisé. »

« Ma-Duk nous offre l'ultime douleur pour que toutes les peines du monde n'atteignent jamais ses soldats. »

Le jeune zoraï murmurait ces phrases à répétition en se concentrant sur sa graine de vie, foyer de son tourment. Comme lui avait appris son oncle, il n’essayait plus de lutter, laissant les vagues de douleur se propager de son front aux extrémités de son corps. Était-ce le secret ? Accepter la douleur comme une amie ? Ne faire qu’un avec ? Oui, c’était cela. Mourir pour renaître. Pü raffermit ses appuis et planta violemment ses doigts dans le sol pour se maintenir bien droit. Rouvrant les yeux, il s’attarda une dernière fois sur les masques de ces aïeux.

« Ne m’aidez pas à fuir ma douleur, offrez-moi la vôtre. Je la chérirais. »

À ces mots, ses ancêtres s’animèrent. Pü les vit s’extirper de leur prison de bois, tomber lourdement sur le sol et lui foncer dessus en hurlant. Un à un, ils plongèrent dans son front. Laissant la douleur le consumer, Pü perdait toute notion de réalité. Alors que ses yeux se fermaient, peut-être pour la dernière fois, il vit les grands yeux blancs du Kami noir, posé au sommet du totem. Pü y lut de la fierté et tomba en transe.

Autour de lui, toute sa tribu commençait à arriver des hauteurs du village, descendant les marches dans un silence religieux. Ils se placèrent progressivement en demi-cercle sur l’arc opposé à celui sur lequel Pü s’était agenouillé. La dernière arrivée fût Grand-Mère Bä-Bä, soutenue par la mère de Pü. La vieille dame était la seule autorisée à rejoindre l’autre demi-cercle. Se plaçant entre le petit être et le grand totem, elle leva sa main flétrie. Celle-ci contenait son jeu de dés. À son geste, toutes les lumières du village, pourtant déjà bien sombre, fusèrent dans sa paume. La petite boule de lumière, devenue rouge, captait l’attention de tous les zoraïs, qui bien qu’étant habitués, ne le lassaient jamais de cet ensorcelant spectacle. Elle souffla sur le petit astre, qui s’envola jusqu’au totem. Celui-ci s’embrassa instantanément et les orifices vides des masques s’illuminèrent. Grand-Mère Bä-Bä entama alors le rituel que chacun des présents avaient vécus dans leur enfance. Elle psalmodia de sombres incantations durant les heures qui suivirent en remuant ses mains d’une manière étrange, tandis que ses enfants fredonnaient en cœur des chants liturgiques. Au plus profond des ténèbres de l’immense souche, les ombres dansaient en cadence. Au loin dans la jungle, on pouvait apercevoir une lueur rouge sang se propager depuis l’énorme arbre-ciel mort, et deviner de sinistres murmures dans la plainte du vent. La Souche Maudite, comme on l’appelait, portait bien son nom pour les ignorants. Le spectacle hypnotisant ne semblait jamais s’arrêter, et aucun des zoraïs ne se seraient risqués à l’interrompre. Infatigables, ils fixaient le jeune enfant, toujours en transe, qui interrompait de temps à autre la monotonie du rituel avec des cris inconscients étouffés.

Un hurlant abîme crépusculaire étincelait devant les yeux de Pü. En avant, il vit le Kami noir filer à vive allure, et le suivit. Dans le vide bouillonnant qu’ils traversaient, un développement et une accélération du vague système tonal annonçait un paroxysme indescriptible et orgasmique. C’est alors qu’il l’entendit. L’explosion monstrueuse des chants liturgiques de ses ancêtres, qui concentraient dans leur sonorité immaculée toute l’effervescence primitive, fondamentale, du Grand Masque, qui couve derrière chaque fragment de matière. Jaillissant en réverbérations rythmiques qui pénètrent atténuées dans tous les niveaux d’être, et conférant partout sur Atys et par-delà sa canopée une terrible signification. Ma-Duk lui parlait, et le kami l’emmenait le retrouver dans les profondeurs du monde.

Mais tout cela disparut en un instant.

Pü se réveilla, transpirant, haletant, les sens désordonnés. Il ne savait pas où il était, ni pourquoi son corps souffrait d’une telle affliction. Autour de lui, d’étranges brumes se rapprochaient doucement. Instinctivement, il chercha son arme à la ceinture, qu’il ne trouva pas. Il se mit en position défensive, alors que ses sens retrouvaient progressivement leur place. Un corps s’échappa alors des brumes, et Pü réussit à distinguer son visage. Jamais il ne se lasserait de la beauté de sa mère. Meurtris de toute part, il s’apprêtait à se jeter dans ses bras, espérant trouver l’apaisement. Mais celle-ci l’en empêchât et prit la parole d’une voix qui peinait à voiler son émotion.

- Pü Fu-Tao, tu as réussi avec succès ton passage à l’âge adulte. Mais cette épreuve n’était que la première. Laisse-nous savoir, souhaites-tu devenir un Guerrier Noir de Ma-Duk ?

Le jeune zoraï, qui avait enfin repris ses esprits, passa pour la première fois ses mains sur son masque. Il était ferme et chaud. Malgré la douleur encore vive, il fut stupéfait de réussir à sentir les moindres circonvolutions de ses doigts. Son nouveau visage était beaucoup plus sensible que l’ancien. Voyant que sa réponse se faisait attendre et lisant le désordre émotionnel dans les yeux de sa mère, il affirma sans surprise.

- Oui, je le souhaite.

- Alors accepte ton nouvel équipement, dit sa mère.

Ke’val vint poser à ses pieds une amure légère, une paire d’amplificateurs magiques, une lance, une épée courte, une dague et un petit bouclier. Pü lut la fierté dans ses yeux. Il y a quelques années, son fils n’avait pas réussi l’épreuve de la pousse du masque. Rendu fou par la douleur, Grand-mère Bä-Bä avait dû intervenir et interrompre la cérémonie. Par ce fait, son cousin s’était interdit un futur glorieux. Pü fut très triste d’apprendre sa disparition quelque temps après, surtout lorsqu’il essaya d’en comprendre les circonstances. Et lui, son père l’aurait-il éliminé s’il avait échoué ce soir ? Chassant ces tristes pensées de son esprit, il s’équipa rapidement en silence puis porta à nouveau le regard sur sa mère.

- Voici ta stance de Daïsha, prends en soin, dit-elle. Nous sommes actuellement soixante-quatorze, et deux naissances sont à prévoir d’ici les prochains mois. Tu devras donc faire don de soixante-seize offrandes à la tribu. Tu peux y aller.

- Merci, mère, répondit-il la voix tremblotante.

Pü ne put alors s’empêcher d’écarter ses bras. Il devait enlacer sa mère. Mais surgissant de nulle part, son père s’interposa en lui attrapant le poignet.

- C’est une mauvaise idée Pü. Tu n’as pas besoin du réconfort de ta mère en cet instant. Tu dois surmonter ces épreuves seul, et trouver en toi la force pour… , dit-il sèchement avant de se faire interrompre sévèrement par sa femme.

- Sang Fu-Tao ! Le jour où tu réussiras à m’empêcher de serrer dans mes bras l’un de mes fils n’est pas encore arrivé. Jamais nous n’avons vu une performance aussi remarque, tu le sais aussi bien que moi. Alors satisfais-toi-en, car je te déconseille d’intervenir.

Le Masque Noir jeta un regard froid à sa femme, mais lui obéit sans rien dire, lâchant le poignet de son fils. Looï se jeta dans les bras de Pü qui la serra aussi puissamment qu’il put. Son masque frôla celui de sa mère, et le contact pourtant imperceptible lui procura des sensations jusqu’alors inconnues.

- Ce visage te va si bien, mon fils, murmura-t-elle. J’ai foi en toi, nous avons tous foi en toi, tu nous reviendras victorieux, je l’ai vu. Mais je t’en prie Pü, je te demande une seule chose : ne deviens pas un être assoiffé de sang. Fais-le pour Ma-Duk, mais jamais pour assouvir ton propre plaisir. N’oublie jamais. Tu peux devenir un grand soldat et rester mon gentil trésor bien-aimé.

Secoué par ces nouvelles sensations, ses paroles, et l’idée de l’abandonner si longtemps, Pü desserra son emprise et s’élança sans un mot vers les escaliers de la grande place. Il ne devait pas se retourner, il ne pourrait pas le supporter. Il gravit alors à toute hâte les niveaux du village, passa la grande et inquiétante brèche déchirée qui servait d’ouverture et qui faisait fuir les curieux, et disparu dans l’orée de jungle. Oubliant pour la première fois sa souffrance physique, il fonçait sans s’arrêter à la lumière des astres maudits de Jena, qui éclairaient sa route au travers de la cime des grands arbres. Il ne savait même pas où il se dirigeait, bouleversé par ce dernier moment passé avec sa mère. Arrivant au bout de ses limites, il s’écroula sur le sol feuillu et humide et se mit à hurler de douleur.

Son père savait. Ce moment de tendresse privilégié était une mauvaise idée, il avait eu raison. La douleur, ce n’était pas son masque, c’était son cœur.



Notes HRP :
- Ce texte est une fiction et n'a pas pour volonté de porter atteinte à l'univers de Ryzom. Si vous avez des doutes quant à ce qui est vrai ou faux, possible ou impossible, contactez l'équipe d'animation ou faites un tour sur le wiki https://fr.wiki.ryzom.com/wiki/Accueil.
- Vous trouverez au fur et à mesure de l'écriture des chapitres les versions illustrées ici https://drive.google.com/drive/folders/1aQrEhvrzECARbHwdTcxh6zq4o DU72Dz3?usp=sharing.
- Quant à l'aventure narrant la découverte du recueil contenant cette histoire, c'est ici https://app.ryzom.com/app_forum/index.php?page=topic/view/28654/3 #3
- Merci à Drumel et Namcha pour m’avoir transmis les informations qu’il me manquait à propos du masque zoraï et de sa pousse.

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Lyghan, Gardien du Culte Noir. Dernière victime de Kiriga et première victime de Ki'yumé, il emporta dans sa mort les secrets des Rôdeurs d'Atys.

#4 [fr] 

III - La Graine du Doute


Perché sur une haute branche d’un grand arbre sylvestre, Pü effectuait en silence sa prière quotidienne. Au-dessus de lui, l’astre du jour était en train d’atteindre sa taille maximale, et malgré l’épaisse canopée feuillue qui le séparait du ciel, la lumière chaude réussissait à chauffer la peau bleutée du jeune Zoraï. Il avait cependant appris à oublier l’empreinte astrale de Jena, s’évertuant à se rappeler du froid et de l’écho des puits d’abîmes qui parsemaient son village souterrain, et qui permettaient à Ma-Duk de veiller sur lui et sa famille depuis le cœur d’Atys. De toute manière, il n’avait pas le choix : les hauteurs étaient de loin l’endroit le plus adapté aux moments de méditation. Au sol, les carnivores, les kitins et les patrouilles de Karavia étaient un dérangement permanent, qui menaçait sa tranquillité et l’empêchait de s’adonner à des activités paisibles.

À des centaines de kilomètres d’ici, les membres de sa tribu étaient probablement en train de terminer eux aussi leur prière. Malgré l’éloignement et la solitude, Pü avait essayé de garder un rythme identique à la vie qu’il menait avant son départ. Aux premières lueurs de l’aube, le village s’éveillait et se préparait à effectuer les travaux routiniers nécessaires au bon fonctionnement de la communauté : entretien, artisanat, chasse, cuisine, réunions diverses, accueil des rares émissaires et commerçants, etc. L’objectif étant d’effectuer un maximum de tâches avant le début de la longue litanie matinale. Celle-ci était conduite par Looï, la mère de Pü, et se soldait par un repas collectif auquel toute la tribu participait. Après le déjeuner, les Zoraïs s’entraînaient à l’art du combat, et cela durant plusieurs heures. Les enseignements, destinés à tous les âges et sans distinction de sexe, étaient très variés : corps-à-corps, armes blanches, armes de tir, magie. En effet, la tribu était avant tout un clan de guerriers, qui tôt ou tard, participerait à l’avènement des Premiers Croisés. Une fois l’entraînement terminé, les familles se retrouvaient dans l’intimité d’un repas, et s’adonnaient à diverses activités personnelles avant le coucher. Depuis toujours, Pü suivait des cours du soir avec sa mère, qui lui apprenait l’Histoire, la géopolitique, la maîtrise des autres langues et les sciences. De temps à autre, il était accompagné de son grand frère Niï. Mais dans la grande majorité des cas, celui-ci suivait d’autres cours particuliers, avec leur père, le Masque Noir. Après tout, leur destin était déjà scellé depuis leur plus tendre enfance : Nïï Fu-Tao succéderait à son père en tant que Masque Noir et plus grand guerrier parmi les Croisés, et Pü Fu-Tao serait son Ombre, le conseillant et le protégeant.

L’enfant fut brusquement extrait de ses souvenirs lorsqu’un triste son vint briser l’harmonie du chant des arbres. Au-dessus des cimes, le vrombissement sourd d’un engin volant de la Karavan venait de faire trembler l’air et de faire fuir les javings. Se relevant à toute vitesse, Pü vérifia la solidité de sa ligne de vie et entreprit de gravir les derniers mètres du gros tronc qui le séparait du ciel. Alors que son corps frêle s’extrayait de l’océan de feuilles, il fut contraint de plisser les yeux derrière son masque, tant la lumière du jour était aveuglante. Non loin de lui, la machine infernale était en train de perdre en altitude. L’ambre noir qui composait son alliage reflétait la vive lueur astrale de Jena, comme pour le narguer. Malgré tout, Pü réussit à identifier l’engin. C’était le genre de petits transporteurs que la Karavan utilisait généralement pour récolter les ressources rassemblées par ses esclaves homins. Il y avait fort à parier que, comme à l’accoutumée, un point de rendez-vous avait été donné, et qu’un convoi matis était en route pour livrer le tribut à ses maîtres.

Quatre. Il ne lui en manquait plus que quatre. Quatre, et il pourrait enfin rentrer chez lui et retrouver ses proches. C’était l’occasion parfaite. Il devait intercepter le convoi avant que celui-ci ne rejoigne les Agents de Jena. Pü s’échappa du jour nu en se laissant chuter de quelques mètres, et atterrit sur la branche sur laquelle il avait laissé ses affaires. Il les rassembla et les empaqueta hâtivement, hormis un panier d’osier de forme carrée, qu’il manipula avec soin. Ce récipient comportait le fruit de plusieurs mois d’efforts. Jamais il ne se pardonnerait de le perdre ou de menacer son intégrité. Sûr de n’avoir rien oublié, il vérifia une dernière fois son baudrier et plongea. Pü s’enfonçait à vive allure dans l’abysse verdoyante, se mouvant habilement entre les branchages, et décrochant d’un coup de main expert sa ligne de vie des broches qu’il avait plantées durant son ascension. Il traversa durant de longues secondes les strates multicolores de cette forêt aux mille saisons, et finit par se poser gracieusement sur son sol feuillu.
Au vu de la direction prise par l’engin volant, celui-ci se poserait probablement dans la clairière située plus au nord de sa position.

Les convois partant le plus souvent de la capitale, il était fort à parier que les Matis emprunteraient le large sentier artificiel qui éventrait la forêt à l’ouest. Pü était à la fois impressionné et terrifié par les pouvoirs des botanistes matis. Lui qui avait vu de ses propres yeux la colossale muraille racinaire de Karavia et les immenses complexes d’habit-arbres qui s’étendaient à perte de vue au-delà de l’enceinte, avait été subjugué par tant de majesté. Mais en agissant de telle sorte, en essayant de plier la nature à leur volonté, les Matis, sous l’influence de la Karavan, tentaient de bouleverser le dessein des Kamis, et par extension, celui de Ma-Duk. Le Grand Masque couve derrière chaque fragment de matière d’Atys. Altérer la nature revient à travestir son Grand Œuvre. Au cours de son voyage, Pü avait compris en quoi les mœurs païennes des peuples endoctrinés par la Karavan pouvaient être attrayantes. À ces pensées, il avait eu honte. Mais cela lui avait aussi permis de mieux comprendre toute la dangerosité des démons venus des cieux. Le jeune Zörai ne perdit pas de temps. Glissant et sautant par-dessus les racines et les ramifications de la sylve, il avala les derniers kilomètres qui le séparaient du sentier en un rien de temps. Les quelques gingos qui tentèrent de le poursuivre durant sa traversée n’eurent d’autre choix que d’abandonner, tant il manœuvrait adroitement dans l’enchevêtrement dense de cette nature libre de toute oppression matis. Arrivé en bordure du chemin, il se camoufla derrière un large arbuste, guettant l’arrivée du convoi. Alors qu’il s’apprêtait à abandonner et à chercher ailleurs la trace des Matis, il entendit au loin des bruits ordonnés de sabots.

Pü déglutit. Son rythme cardiaque commençait doucement à s’accélérer. Jamais. Jamais il ne s’habituerait à cette impression. Son frère lui avait pourtant assuré que sa première fois serait jouissive, et que les sensations ressenties le marqueraient à vie. D’un côté, il n’avait pas eu tout à fait tort. Ces images le hantaient depuis de longues semaines, jour et nuit, à en perdre la raison. Mais cette dernière épreuve annonçait aussi la fin de son pénible exil. Bientôt, il serait de retour chez lui, et pourrait à nouveau serrer sa mère dans ses bras. Cette pensée joyeuse le réconforta et lui permit de retrouver ses moyens. Le convoi se dessinait maintenant à l’horizon. Il fut rapidement à portée d’observation. En son centre, une solide charrette lourdement chargée était tirée par deux gros mektoubs et conduite par un Tryker. Un clerc de l’Église de la Lumière, que les Matis nommaient Herena, était assis sur une caisse dépassant de la bâche et semblait s’être assoupi. Sa tenue d’apparat ronflante, bien que magnifiquement décorée, était typique de la noblesse de Karavia, et tranchait avec la rudesse de l’environnement. Plus haut sur le chargement, un Matis armé d’un fusil-mitrailleur se tenait debout et guettait l’horizon. Il n’était pas casqué et portait la tenue ordinaire des soldats de l’armée régulière. Un autre semblait être assis à l’arrière du véhicule. Entourant la charrette, cinq chevaliers fièrement dressés sur des caprynis servaient d’escorte. Si tous étaient équipés d’une lourde armure blanche et d’un imposant casque cornu, l’un d’entre eux se distinguaient des autres par la finesse des décorations et des gravures qui constellaient sa cuirasse. Il était probablement le chef de l’escouade.

Pü disposa soigneusement son panier au centre de l’arbuste et attendit quelques secondes supplémentaires que le convoi progresse. Lorsqu’il fut environ à une cinquantaine de mètres de sa position, il sortit calmement de sa cachette et se plaça au centre de la route. Le repérant sans tarder, la vigie située sur le sommet du chargement sonna l’arrêt et le convoi stoppa net. La halte inattendue eut pour effet d’interrompre brusquement le sommeil du Herena, qui manqua de tomber de la charrette.

- Qui êtes-vous ? Déclinez votre identité ! s’exclama la vigie d’un ton puissant mais néanmoins mélodieux.

En réponse, Pü s’avança de quelques mètres, alors que les cavaliers alignaient leurs montures et se positionnaient devant la charrette. Le Zoraï se racla la gorge et prit son plus beau matéis. Sa mère lui avait enseigné les langues utilisées par les autres peuples, en mettant l’accent sur le matéis, qui était la plus utilisée à l’international.

- Je suis un apôtre des Kamis, envoyé sur les terres païennes pour révéler aux égarés l’existence du Grand Masque, et pour offrir à certains élus le Pardon Éternel. Enfants de l’Écorce, soyez heureux d’apprendre que par mon fait, vos péchés ont d'ores et déjà été lavés. D’ici peu, vos âmes seront purifiées puis offertes aux Guerriers Noirs de Ma-Duk. À travers eux, vous contribuerez à leur combat pour la préservation d’Atys. Et si Ma-Duk le veut, vous assisterez à la Première Croisade et à l’avènement des Jours Heureux.

Malgré toute sa bonne volonté, le jeune homin ne réussit pas à inspirer de la passion dans son homélie. Après tant de mois de prêches morbides, ce rituel était devenu aussi lassant que douloureux. Pü le savait, la folie le guettait. Les voix dans sa tête se faisaient de plus en plus présentes, et il développait jour après jour de nouveaux troubles comportementaux. Combien de ses frères et sœurs avaient perdu pied durant leur exil ? Nombreux étaient ceux à n’être jamais rentrés. Il les avait longtemps jugés sévèrement avant son départ, mais maintenant, il comprenait. Sa vision se troubla alors qu’une puissante céphalée se manifestait. Il dut se concentrer longuement pour éteindre les premiers murmures mentaux. Durant ces longues secondes d’absence, le Herena avait rejoint la vigie sur le sommet de la charrette. Se tenant à elle sans ménagement pour ne pas tomber, il hurlait de toute part.

- … Et qu’est-ce que ce Ma-Duk, ce Grand Masque ? Si nous savions que les sauvages de ton espèce vénéraient les Démons Kamis, nous pensions que vous aviez la présence d’esprit de ne pas remettre en cause l’existence de notre mère à tous, Jena ! Votre infamie n’a pas donc aucune limite ? Général, attrapez-moi cet hérétique sur le champ !
Pü avança à nouveau de quelques pas en se massant les tempes.

- Alors, soyez rassurés d’apprendre que, cachés derrière leur Grande Muraille, Min-Cho et sa Théocratie vouent toujours un culte à votre déesse usurpatrice, dit-il d’un air las. Il y a de cela des décennies, les Kamis ont choisi de révéler l’existence du Grand Masque à ma tribu. Aujourd’hui, nous sommes malheureusement les seuls à reconnaître sa nature de véritable et unique Dieu des Kamis. Mais d’autres apôtres travaillent à l’intérieur de la Grande Muraille. Un jour, nos frères Zoraïs comprendront l’étendue des mensonges qui parsèment leur vie depuis leur enfance, et si Ma-Duk le veut, ils seront pardonnés pour leurs péchés.

Le visage du clerc se teinta de rouge alors qu’il manquait de tomber sous le coup de ses gesticulations, qui emmêlaient les multiples capes de sa tenue. Heureusement pour lui, la vigie faisait tout son possible pour éviter que l’Herena ne s’humilie en chutant.

- Cesse tes infamies, sauvage ! Aucun pardon pour ta race de dégénérés adorateurs des Démons ! Vos visages sont des abominations, une offense à la Karavan ! Vous méritez d’être exterminés comme tous les primitifs qui souillent Atys de leur présence ! Qu’on m’attrape ce sauvage sans attendre, c’est un ordre !

Juché du haut de son capryni, le général matis tenta d’intervenir pour apaiser la tension grandissante. C’était compter sans la fougue de l’un des chevaliers, qui répondit à l’exhortation du religieux en s’élançant à toute vitesse. Pü secoua son masque pour balayer ses derniers maux de tête et se concentra pleinement sur la situation. À partir de maintenant, tout allait s’enchaîner très vite. Il devait faire taire ses questionnements intérieurs. Déjà, le chevalier avait franchi la moitié de la distance qui le séparait du Zoraï. Il tenait dans sa main droite une longue lance creuse qui s’achevait par un collet d’ambre tressé. Près de la barre horizontale, une manette permettait rapidement de desserrer ou de comprimer l’anneau. Cette arme ingénieuse était généralement destinée à attraper à la gorge les futurs montures des Matis, lorsqu’elles étaient encore à l’état sauvage, mais était aussi déclinée pour immobiliser et soumettre les homins sans les blesser.

Le corps de Pü oscillait légèrement. Il lui fallu quelques secondes supplémentaires pour synchroniser le battement de ses membres avec le galop de la monture. Arrivé à une dizaine de mètres de lui, le cavalier activa le mécanisme de son arme et la brandit, sans ralentir l’allure. Le collier s’ouvrit assez largement pour réussir à enserrer la tête masquée du Zoraï. À n’en pas douter, il savait parfaitement se servir de son instrument. C’était compter sans l’agilité du jeune homin. Alors que le soldat fendait l’air sur sa droite pour saisir sa proie à la gorge, Pü plongea volontairement en direction de l’attaque tout en l’esquivant. Passant entre l’arme et le capryni, il réussit à attraper la sangle située au flanc l’animal avant même de toucher le sol. Fermement agrippé, il tira autant qu’il put, non pas pour déstabiliser la bête lancée à toute vitesse, mais pour projeter son corps léger d’enfant par dessus l’animal. Il voltigea et atterrit de justesse sur l’arrière-train du capryni, au moment où le cavalier jetait un coup d’œil dans son dos pour chercher ce qu’il était advenu du Zoraï. Alors que le chevalier croisait le regard de Pü, qui se maintenait en équilibre sur l’animal uniquement par force de ses cuisses, sa proie devenue bourreau passa rapidement ses mains autour de sa nuque, et la rompit d’un coup sec. L’arme du Matis glissa de sa main droite et se brisa au sol. Pü laissa le corps en armure s’affaisser sur lui pour ne pas qu’il chute, récupéra les rênes tenues par sa main gauche, ralentit la cadence et fit demi-tour. Revenu à son point de départ, il interrompit sa course et sauta au sol, à gauche de l’animal. Le corps du soldat s’écroula lourdement sur la droite. Le casque se décrocha sous le choc, ce qui permit au Zoraï d’observer son visage inerte. Le chevalier était une femme, et de ce fait, peut-être une mère. Durant une fraction de seconde, Pü vit le masque de la sienne se superposer au visage du cadavre. Il ferma les yeux. Trois. Il ne lui en manquait plus que trois.

Au sommet de la charrette, le visage du clerc était passé d’un teint rougeâtre à un blanc bien plus livide qu’a l’accoutumée. Quant aux soldats, aucun ne réagit, choqués par le violence de la scène à laquelle ils venaient d’assister. Seul le général avait su garder son sang-froid. Il fit avancer sa monture de quelques pas et se retourna vers le convoi.

- Giero, file aussi vite que ton capryni le peut en direction de l’avant-poste le plus proche ! Met au courant l’intendant de la situation et envoie nous des renforts. Ne sous-estime pas la menace. Be’maty, rend toi aussi à l’avant-poste ! Tu n’arriveras pas à suivre Giero à cause du chargement, mais tes mektoubs sont forts, ne les ménage pas. Dès qu’il aura transmis son message, Giero te rejoindra sur la route. Vicho, reste dans la charrette ! Tu protégeras le chargement et le Herena au prix de ta vie en attendant le retour de Giero. Zani, Lichnini, Sivaldo, avec moi ! N’intervenez pas tant que je ne vous en donne pas l’ordre.

Le ton assuré du général aida les soldats à sortir de leur léthargie. Tous s’exécutèrent sans dire mot. La sentinelle sauta de la charrette et arma son fusil-mitrailleur, le Matis assis à l’arrière du véhicule le remplaça sur le sommet de la charrette, qui commença à manœuvrer pour faire demi-tour. Seul le clerc, qui reprenait à peine ses esprits, eut l’intention de protester. Mais le regard inquisiteur que lui envoya le général n’eut d’autre effet que d’accentuer sa pâleur de craie. En temps normal, Pü ne laissait pas de survivants. Sans témoins, il obtenait l’assurance de pouvoir opérer sans trop de dérangements sur ces terres étrangères. Mais cette fois-ci, tout était différent. Quand les premiers parleraient, lui serait déjà sur la route du retour. Il observa scrupuleusement ses quatre futurs adversaires, tandis que l’un des cavaliers s’élançait à toute vitesse en direction du sud-ouest, précédé par la charrette. Ils devaient éviter de tous les affronter à la fois. Il patienta quelques secondes, le temps pour le messager de disparaître à l’horizon, et se mit à avancer doucement. Au premier pas, le général cria.

- N’avancez plus ! Pour vous êtes rendu coupable du crime d’homicide volontaire sur un soldat de l’armée royale, vous devez comparaître devant notre Justice. Comme le veut notre loi, vous aurez le droit de vous défendre durant votre jugement. Maintenant, coopérez, où nous seront dans l’obligation de vous appréhender par la force.

Pü leva ses mains pour feindre sa soumission et continua d’avancer. Il savait que les Matis ne seraient pas dupes, mais il devait gagner quelques mètres. Actuellement, la plus grande menace était le mitrailleur. Il devait l’éliminer en premier.

- Je ne me répéterai pas, plus un geste ! cria à nouveau le général.

Le Zoraï ne réussirait probablement pas à faire un pas de plus avant que le général ne sonne l’assaut. Il passa sa main droite dans son dos et la posa sur le petit bouclier rond qui y était accroché. Il n’avait pas le droit à l’erreur. S’il se manquait maintenant, la suite serait beaucoup plus incertaine. Il ferma à nouveau ses yeux et laissa pleinement ses sens s’ouvrir au monde. La direction et la force du vent, l’humidité de l’air : d’importants paramètres à prendre en compte pour réaliser le lancé parfait. Rouvrant ses paupières, il posa son regard sur le tireur. S’il était trop loin pour qu’il en soit certain, la position de ses bras indiquait qu’il était prêt à faire feu. Pü inspira un grand coup et se mit en action. Plus rapide que jamais, il décrocha son bouclier et banda ses bras en arrière comme une corde. Il lui fallut moins d’une seconde pour valider sa trajectoire et propulser sa rondache. Le projectile vola vers la gauche du sentier, faisant illusion d’un lancé manqué. Pü profita de l’incompréhension générale pour foncer dans l’autre direction. Comme prévu, l’artilleur reçu l’ordre d’intervenir et enclencha sa mitrailleuse. Les deux pieds fermement plantés dans l’écorce, il tirait à feu nourri en direction du Zoraï. Mais avec le recul de l’arme, celle-ci était difficile à diriger, ce qui laissait à Pü quelques secondes avant que les impacts ne fassent mouche. L’enfant se déhanchait et sautillait habilement, s'efforçant de compliquer la tâche du mitrailleur, dont les tirs se faisaient de plus en plus précis. À ce moment là, les Matis crurent probablement qu’ils allaient l’emporter. C’était compter sans la courbure impromptue que prit la trajectoire du bouclier. Frôlant les arbres qui marquaient la fin du sentier, la rondache dévia en direction du tireur qui était maintenant positionné dos à elle. Personne ne remarqua la manigance, hormis le général qui, plus avisé que le reste de son escouade, aperçu le projectile mortel alors qu’il s’apprêtait à percuter l’arrière du crâne du Matis. Il hurla quelque chose et sauta de son capryni. Se relevant en vitesse, il fonça vers le soldat. En réponse au cri de son supérieur, celui-ci venait de se retourner vers la menace aérienne. Ne le voyant pas réagir, le général tenta de le plaquer, mais ne réussit qu’a le bousculer. Le bouclier fendit profondément le visage de l’artilleur qui s’écroula sur le sol.

Pü stoppa ses gesticulations et reprit son souffle. Si le Matis n’était probablement pas mort, au vu de la nature de l’impact, il ne représentait en revanche plus une menace. Il l’achèverait au sol. Alors que le général tentait en vain de réveiller le blessé, le jeune Zoraï cru à tort qu’il aurait le temps de réfléchir à son prochain mouvement. Mais les deux cavaliers ne l’entendirent pas de cette oreille, et s’incitèrent mutuellement à passer à l’assaut.

- Général, restez avec Sivaldo, nous nous occupons du gibbaï masqué ! cria le premier.

- Oui général ! Jusqu’alors, ses techniques de lâche ont fonctionné uniquement parce que nous n’y étions pas préparés, renchérit le second. Laissez-nous venger la mort de Tinailli ! Nous vous promettons de lui rendre honneur !

Le général eut beau protester, les deux cavaliers s’élancèrent à pleine vitesse en direction du Zoraï, qui ne semblait pas s’en inquiéter. Les dernières dizaines de mètres qui les séparaient furent englouties en quelques secondes. Mais se souvenant de la mort de leur première camarade, les Matis ne firent pas l’erreur de charger le jeune guerrier. Ils s’arrêtèrent avant d’arriver à son niveau, sautèrent de leur monture et s’avancèrent pour l’entourer. Pü les laissa faire. Au vu de leur comportement respectif, les deux Matis devaient être de jeunes soldats. Aveuglés par la haine et le désir de vengeance, ils ne savaient pas encore qu’ils venaient de se jeter dans la gueule du gingo. Au loin, le général venait à peine d’atteindre son capryni pour rejoindre en urgence les deux imprudents. Seul contre deux, le jeune guerrier avait toutes ses chances. Il fallait donc qu’il en termine au plus vite avant que le seul militaire réellement expérimenté de l’escouade ne les rejoigne. Le Matis qui s’était positionné dans son dos tenait à deux mains une lourde épée d’ambre joliment ornementée, alors que celui qui lui faisait face était armé d’une longue pique couronnée d’ambre tressé. Pü aurait aimé lire sur son visage, mais l’imposant casque cornu qu’il portait l’en empêchait. Rapidement, les Matis se rapprochèrent. En toute logique, le soldat situé face à lui lancerait le premier assaut, laissant ainsi l’opportunité à celui positionné dans son dos d’utiliser un angle mort pour attaquer. C’est exactement ce qui se passa. Le piquier cria et perfora l’air d’un geste précis, espérant empaler le Zoraï d’un seul coup. Sans même bouger ses pieds, Pü envoya sa main droite au contact de la pique tout en pivotant et décalant son bassin du côté opposé. La protection de son avant-bras érafla bruyamment les multiples pointes aiguisées. Retournant brusquement son poignet, il attrapa le long manche de l’arme. Au lieu de repousser l’offensive, il encouragea le mouvement, et se servit de l’élan du Matis pour le déstabiliser tout en préservant l’impulsion de son assaut. Déviant légèrement la direction de l’attaque, et toujours sans décoller les pieds du sol, il courba son dos en arrière, et esquiva le coup horizontal que l’épéiste tenta de lui assener. Il n’eut alors qu’a faire en sorte que l’arme conserve sa vélocité pour que ses pointes mortelles transpercent la cuisse gauche du malheureux à l’épée, qui s’écroula sous le choc en hurlant. Emporté par le mouvement non contrôlé de sa pique, l’assaillant manqua de tomber sur le blessé. Pü saisit l’opportunité et l’y aida. Dégainant une de ses dagues de sa main libre et lâchant de son autre main la pique fermement enfoncée dans la chair du Matis, il fit un pas en arrière pour reprendre son équilibre et enfonça d’un coup précis sa lame dans la jointure cervicale du casque du piquier. Une longue gerbe de sang gicla alors qu’il retirait sa dague de la carotide de sa victime. Le soldat s’effondra sur son arme, qui s’enfonça encore plus profondément dans la plaie sanguinolente de l’homin resté à terre. Pü jeta un coup d’œil en arrière : le général serait bientôt là. Il rangea sa dague maculée de sang et s’approcha du soldat gravement blessé, désormais coincé sous la lourde armure encore palpitante de son camarade. Celui-ci enleva son casque et se mit à gémir. L’homin devait avoir l’âge de son frère, soit entre cinq et dix ans de plus que lui.

- Pitié, je ne veux pas mourir !

Pü avait sincèrement pitié. Il détestait tuer. Et particulièrement quand ses adversaires n’y étaient pas préparés. Mais il n’avait plus le choix. Il y était presque, il ne pouvait pas tout abandonner maintenant. Le jeune Zoraï fit à nouveau le vide dans sa tête et ignora la plainte du Matis. Il se rapprocha de lui, posa délicatement son pied gauche sur son cou, et le brisa d’un coup de talon. Un. Il ne lui manquait plus qu’un. Si l’artilleur évanoui suffisait, l’homin qui lui faisait dorénavant face ne le laisserait sûrement pas approcher le blessé sans combattre. Le général avait en effet sauté de sa monture et se dirigeait désormais vers le guerrier d’un pas décidé. Arrivé à quelques mètres de lui, il ôta son casque. Pour la première fois depuis longtemps, Pü eut un mouvement de recul. Durant un instant, l’enfant cru voir le masque de son père. Le Matis était dans la force de l’âge, comme l’indiquaient les quelques rides qui venaient troubler l’harmonie des traits de son visage et la perte d’éclat de sa longue chevelure couleur ébène. Mais par-dessus tout, ce fût l’assurance et l’intensité de son regard qui lui rappela son père. Ces yeux bleus perçants étaient ceux d’un homin déterminé, prêt à tout donner pour accomplir sa volonté. Pü recula d’un pas.

- Il n’est pas nécessaire que nous combattions, dit-il d’une voix troublée. J’ai accompli ma mission. Laissez-moi l’artilleur et rentrez chez vous. S’il vous plaît, suivez mon conseil, et rejoignez votre famille.

Le général posa son casque à ses pieds et dégaina une longue et large épée finement décorée. Il lui envoya un regard glacial.

- Je ne vais pas pouvoir accéder à ta requête mon garçon. Tu viens à toi seul de tuer trois chevaliers du Royaume. Le Karan et ses conseillers doivent savoir comment et pourquoi la Théocratie forme des enfants-soldats à des missions d’assassinat.

- À nouveau, ma tribu et moi ne dépendons pas de la Théocratie. Je vous en prie, partez, répliqua Pü en reculant à une seconde fois.

Le Matis s’avança d’un pas déterminé.

- T’a-t-on forcé à tuer ? S’il est normal qu’un garçon de ton âge apprenne à combattre, il ne devrait pas avoir à faire couler le sang si jeune. Et sûrement pas dans ces conditions. Un garçon de ton âge passe du temps avec ses amis, ses frères, ses sœurs, son père et sa mère.

À l’écoute des paroles du militaire, et l’évocation de ses proches, le jeune Zoraï fut pris d’un coup de sang.

- Ne parlez pas de ma famille ! Fuyez, tant qu’il en est encore temps !

Un sourire froid s’afficha alors sur le visage du général.

- Il me semble avoir touché la corde sensible. Seraient-ce tes parents qui t’ont envoyé si loin de la Jungle pour commettre ces meurtres ? Une mère est censée enseigner l’amour à ses enfants, et non pas la mort.

Une violente céphalée transperça le crâne de l’enfant.

- Je vous interdis de parler de ma mère !

À son départ, elle avait pleuré. Elle l’avait même exhortée à ne pas devenir un monstre assoiffé de sang. Mais pour autant, elle ne l’avait pas empêché de partir. Par son comportement, elle approuvait les coutumes barbares transmises par leurs ancêtres. Pü aimait sincèrement Ma-Duk, autant qu’il détestait Jena. Les Kamis protégeaient Atys, tandis que la Karavan la détruisait en pillant ses ressources. Mais pouvait-on aimer Ma-Duk sans apprécier le goût du meurtre ? Combien de temps encore réussirait-il à feindre son attachement aux valeurs de sa tribu ? Et si à ce simple acte de pensée, Ma-Duk considérait déjà qu’il ne lui était plus fidèle, pourrait-il jamais devenir l’Ombre du Masque Noir ? Son père l’exécuterait-il lorsque Grand-Mère Bä-Bä lui apprendrait la nouvelle ? Son frère et sa mère le laisseraient-il faire ? Pü atteignait ses limites, son cerveau était en ébullition. Sentant le Zoraï flancher, le Matis le poussa à bout.

- L’Herena avait donc raison, vous n’êtes que des animaux ! Les hommes de votre peuple engrossent vos femmes et les transforment en mères pondeuses, juste bonnes à produire des enfants-soldats qui seront sacrifiés sur l’autel de vos croyances haineuses !

Pü dégaina ses deux dagues et s’élança vers le Matis en hurlant. Il lui avait laissé l’opportunité de fuir, et celui-ci ne l’avait pas saisie. S’il désirait mourir, alors Pü l’y aiderait, aussi simplement qu’il l’avait fait pour ses soldats. Cela ne prendrait que quelques secondes. Tout serait terminé, bientôt. Il n’aurait plus à supporter cette douleur. C’est en tout cas ce qu’il imagina sous le coup de la fureur. L’épée du général s’illumina et le jeune guerrier fut saisi aux chevilles avant même de comprendre la manigance du militaire. L’expérience du Matis avait parlé, et l’orgueil du Zoraï allait lui coûter cher. Il avait sous-estimé son adversaire et s’était précipité aveuglément sans anticiper l’utilisation de l’enchantement d’entrave. Des racines avaient jailli de l’écorce sous ses pieds et l’empêchaient totalement de bouger. Étant donné l’élan de sa course, Pü avait manqué de trébucher en avant, et ce n’était que de justesse qu’il avait réussi à se maintenir debout. Pris de panique, il tenta de s’extraire du piège magique en tailladant à l’aide de ses dagues les ramifications qui remontaient maintenant le long de ses mollets, oubliant par la même occasion le lanceur du sortilège. Soudainement, alors que toute son attention était portée sur ses jambes, le ciel s’assombrit. Son sang se glaça lorsqu’il leva la tête par réflexe. Au-dessus de lui, l’imposante armure du Matis masquait la lumière de l’astre du jour. Celui-ci avait profité de l’affolement du Zoraï pour arriver au corps-à-corps. Le contre-jour accentua son regard féroce, qui pétrifia Pü de toute part. Le général leva sa grande épée en position plongeante. Son armure blanche s’illumina lorsque la lumière filtra suite au changement de posture, et Pü dut détourner les yeux pour ne pas être aveuglé.

- Laisse toi faire, dit le Matis d’un air grave. Le coup que je vais te porter va t’infliger une blessure critique. Si tu bouges, il risque de t’être fatal. Je te maintiendrai en vie jusqu’à ce que les renforts arrivent. Nous te conduirons ensuite à Karavia.

Si le général semblait confiant en sa capacité de l’emmener vivant auprès du Roi, Pü préférait mourir mille fois plutôt que de devenir captif des suppôts de la Karavan. Il essaya à nouveau de se débattre, mais les racines enserraient maintenant sa taille et commençaient à remonter sur son ventre. Voilà, c’était ainsi que s’achevait sa courte vie. Finalement, Grand-Mère Bä-Bä avait eu tort. Lui, qui avait grandi avec l’idée de devenir l’Ombre du Masque Noir, et de périr parmi les siens en protégeant son frère, allait mourir seul et loin de chez lui, avec pour dernière vision l’éblouissante empreinte astrale de Jena. Quelle ironie. Alors que le Zoraï avait tourné son masque sur la gauche pour ne pas avoir à supporter plus encore le reflet moqueur de la cuirasse, il aperçut une étrange source lumineuse au-delà de la lisière du sentier, sous l’ombre des grands arbres sylvestres. En se concentrant, il distingua précisément deux sphères de tailles identiques. Elles étaient d’une blancheur éclatante et luisaient d’autant plus qu’elles étaient entourées d’obscurité. Non, ce n’était pas seulement l’obscurité. Pü distingua une petite silhouette noire parmi les ombres. Son sang se glaça à nouveau. Ce n’étaient pas des sphères, c’étaient des yeux. Ceux du Kami de la jungle qui lui était apparu il y a quelques mois. Il était là. Ma-Duk le regardait.

Non, il ne pouvait abandonner. Il était un Guerrier Noir de Ma-Duk, forgé par les meilleurs combattants de la Jungle et béni par les Kamis. Tant qu’il pourrait se battre, il n’abandonnerait pas. Revigoré, son corps réagit d’instinct lorsque le général abattit son arme sur lui pour lui transpercer la clavicule gauche. Il envoya son bras droit au contact de la lame massive pour se protéger, et si sa dague ne réussit pas à bloquer le coup, elle permit néanmoins de dévier l’attaque, au prix d’une partie de sa main, qui vola en éclats. L’état d’extrême tension dans lequel se trouvait le jeune guerrier eut pour effet positif de lui faire totalement ignorer la douleur. L’épée l’érafla et se planta lourdement dans le sol. Profitant de la seconde de répit qu’il lui était offerte, Pü lâcha la dague qu’il tenait dans sa main gauche et puisa dans sa sève pour incanter à deux mains un sortilège de feu. Il n’hésita pas, et enflamma son corps pour s’évader de sa prison de bois. Il réussit à se dégager des racines partiellement consumées au moment où le général arracha son épée du sol. Alors qu’il lançait son second assaut, Pü réussit à l’éviter de justesse grâce à une roulade. Le Matis enchaîna avec une série de frappes d’estoc et de taille, que le jeune guerrier esquiva à l’aide de diverses acrobaties. Désarmé, il n’était pas en mesure de parer les attaques. S’il était bien plus habile que le général et sa lourde armure, celui-ci semblait bien plus endurant, et n’avait pas encore subi de blessures. Plus dangereux encore, ses coups se faisaient de plus en plus précis. Pour la première fois de sa vie, Pü combattait un maître d’arme dans un combat à mort. L’expérience du Matis parlait, et il ne lui fallut que peu de temps pour commencer à anticiper les mouvements du jeune guerrier.

Les minutes défilaient et Pü s’essoufflait à vu d’œil. À plusieurs reprises, le soldat réussit à le frôler, entaillant son corps d’enfant de la pointe de son épée. Pü consommait régulièrement de sa sève pour régénérer partiellement ses forces, mais à ce rythme, il atteindrait bientôt ses limites. S’il aurait aimé pouvoir passer dans le dos du Matis pour tenter de lui briser la nuque, comme il savait si bien le faire, celui-ci ne lui laissait aucun répit. Sans arme, il n’avait aucun moyen de s’extraire de cette situation perdue d’avance. Alors qu’il cherchait une échappatoire, il aperçut une dague pendant à la taille du soldat, cachée derrière le drap d’apparat qui était enroulé autour de sa ceinture. Comment n’avait-il pas pu la voir avant ? Pü se maudit et imagina un plan d’action, entre deux roulades et trois contorsions. Il allait jouer le tout pour le tout. À bout de souffle, le Zoraï attendait le moment idéal pour agir. Soudainement, lui qui ne faisait jusqu’alors que reculer face aux assauts du Matis, profita d’une large frappe de taille pour effectuer une roulade avant et passer sous la lame tranchante. Son mouvement tout juste terminé, il poussa aussi fort qu’il put sur ses jambes, et bondit sur le flanc gauche du soldat. Si le Matis fût décontenancé par la direction de l’esquive, il réagit très vite et rendit un violent coup de pied latéral au jeune guerrier. Le corps de l’enfant craqua sous la lourde botte du soldat et alla s’écraser plus loin sur le sol. Pü se releva péniblement sur un genou et cracha du sang. Son adversaire venait de lui briser plusieurs côtes. Mais derrière son masque, le jeune guerrier souriait : sa main valide était désormais armée. Bien que différente des dagues qu’il avait l’habitude de manier, celle du Matis ferait parfaitement l’affaire. Le jeune homin inspira un grand coup et leva son masque vers le général. Celui-ci s’était retourné et s’apprêtait à réaliser une percée avec son épée pour retourner au corps-à-corps.

- Abandonne mon garçon ! dit-il en chargeant.

À nouveau, Pü n’aurait qu’une seule chance. Et jusqu’alors, la chance lui avait souvent souri. Finalement, peut-être que le Kami de la jungle veillait réellement sur lui. Alors que le soldat se précipitait sur lui l’épée dirigée vers l’avant, Pü attendit le bon moment et jeta sa dague en l’air, loin au-dessus de lui. Aussitôt fait, il plaqua ses deux mains au sol, et puisant jusqu’a sa dernière goutte de sève, il incanta une puissante onde de choc. L’écorce se brisa et une tempête de poussière se souleva au moment ou le Zoraï se propulsa dans les airs. Totalement surpris par la nature de l’attaque et partiellement aveuglé par le brouillard de débris, le Matis crut à tort que le Zoraï tentait simplement de s’enfuir. Il comprit trop tard la réalité de la situation lorsque qu’il sentit son épée s’alourdir brusquement sur l’avant. Pü venait d’atterrir sur le plat de la lame et s’élançait tel un funambule en direction de son porteur. Déjà bien déséquilibré, le Matis tenta en vain de se redresser au moment où Pü prit à nouveau appui sur l’arme pour voltiger. Le jeune guerrier atterrit cette fois-ci sur ses épaules, et se propulsa une derrière fois en direction du ciel, l’obligeant par la force de ses jambes à poser un genou à terre. Pü devait se situer à environ quatre mètres du sol, et survolait le nuage de poussière qui commençait à se dissiper. Il n’eut qu’à tendre son bras valide pour attraper la dague qu’il avait précisément jeté quelques secondes auparavant. Écartant les jambes et regardant vers sol, alors que la gravité commençait à faire effet, il posa ses yeux sur le visage du général. Celui-ci avait perdu son regard terrifiant et ouvrait grand les paupières. Pü y lut de l’admiration. L’enfant effectua à nouveau un lancé parfait et la dague alla droit se planter dans la tempe gauche du Matis.

Toujours en l’air, le Zoraï se préparait à se réceptionner correctement, mais ses côtes cassées l’en empêchèrent. Il s’effondra lourdement sur le flanc opposé, non loin du cadavre du général qui adoptait une étrange position, figé sur ses genoux. Sa tête pendait en arrière, dirigée vers l’astre du jour et sa longue chevelure d’ébène se soulevait légèrement au grès du vent. Pü s’allongea sur le dos et écarta les bras. Terminé. Son calvaire était terminé. Il était libre de rentrer chez lui et de retrouver ses proches. Bientôt, tout redeviendrait comme avant. Malheureusement, la résurgence de la douleur vint briser ces pensées positives. Pü se redressa et examina son corps : ses jambes et son bassin étaient recouverts de cloques, sa peau était entaillée de manière superficielle à plusieurs endroits et un tiers de sa main droite avait été sectionnée, comprenant son auriculaire et son annulaire. C’est en regardant sa mutilation qu’il se rendit compte que son sortilège de feu avait entièrement cautérisé son moignon. En plus de cela, quatre de ses côtes étaient cassées. Finalement, avec un peu de recul, il s’en était plutôt bien sorti. Et surtout, cette douleur n’était rien en comparaison de ce qu’il avait vécu il y à quelques mois, lors de la pousse de son masque.

« Ma-Duk nous offre l'ultime douleur pour que toutes les peines du monde n'atteignent jamais ses soldats. »

Alors qu’il se remettait péniblement debout, il entendit une voix. Pü essaya par réflexe de dégainer ses armes perdues et se mit en position de combat, cherchant du regard son nouvel adversaire. Personne. La voix se fit plus nette. Pü comprit alors qu’elle venait du général, et que celui-ci avait donc survécu. S’il n’était définitivement plus une menace, il se dirigea malgré tout vers lui avec prudence. Il était de loin l’adversaire le plus coriace qu’il avait eu à affronter, en dehors des séances d’entraînement de sa tribu. Lorsqu’il passa dans son champ de vision, le Matis, qui regardait l’astre du jour, posa son regard sur lui, la dague toujours figée sans sa tempe gauche. Du sang coulait le long de sa joue.

- Mon garçon, ta dernière acrobatie était impressionnante, dit-il en toussotant. Jamais je n’ai combattu un adversaire aussi agile que toi.

Pü le toisa froidement sans répondre. Il le félicitait ? Définitivement, il n’oublierai pas de sitôt cet adversaire.

- Ah, d’ailleurs, pardonne-moi à propos de ce que j’ai dit, sur ta mère et ton peuple. Si je n’approuve pas du tout les manières d’agir de ta tribu, je ne pensais pas mes insultes. Les Zoraïs ne sont pas des sauvages, de la même manière que les Trykers ne sont pas des esclaves. Et si vous êtes en effet endoctrinés, nous le sommes tout autant. J’ai simplement voulu te provoquer, ce qui a plutôt bien fonctionné.

Pü n’en revenait pas. Il avait décimé à lui tout seul la moitié de son escouade et allait bientôt lui ôter la vie. Et pourtant, le soldat regrettait ses paroles et s’excusait.

- Mon garçon, mes secondes sont comptées. Avant de m’incliner, j’aimerais que tu accèdes à deux de mes requêtes. Tu as gagné ce duel, tu n’es pas obligé d’accepter. Cependant, je te demande d’écouter ton cœur.

Si sa mère lui avait déjà parlé du code d’honneur des chevaliers matis, c’était la première fois que Pü en observait l’application. Tous les soldats de Matia qu’il avait affronté jusqu'alors ne s’étaient jamais comportés de la sorte. Le Zoraï se détendit et s’agenouilla devant lui.

- Dites moi, je vous écoute.

- Premièrement, j’aimerais que tu épargnes et que tu mettes en sécurité Sivaldo, l’artilleur que tu as assommé. C’est un brave soldat, comme bien d’autres. Mais plus que tout, son âme est particulièrement belle. Durant trop de décennies les Matis ont propagé la haine, et l’ont subie en retour. Notre peuple à besoin de garçons comme lui. Tout à l’heure, tu m’as proposé de fuir, en te l’abandonnant. Si tu n’avais besoin que d’une vie, c’est chose faite, tu as déjà obtenu la mienne.

- J’accepte, dit Pü, qui aurait de toute manière épargné le soldat.

- Merci infiniment, répondit le général, en souriant faiblement. Pour finir, j’aimerais que tu me laisses chanter pour ma compagne et ma fille. Ces femmes sont ce que j’ai de plus cher en Matia. Depuis toujours elles sont ma raison de combattre. C’est avant tout pour elles que je forme des soldats et que je protège le Royaume.

Des larmes se mirent à couler et se mêlèrent au sang, alors qu’il se remettait à fixer l’astre du jour.

- Si tu acceptes, je serai un homin comblé. Mort lors d’un magnifique combat, sous le regard de Jena, en l’honneur des femmes de ma vie.

Pü regarda discrètement en direction de l’endroit où il avait aperçu le Kami. Il n’était plus là. Au fond de lui, il savait qu’il était mal de laisser un ennemi proférer un chant païen. Mais en parlant de sa femme et de sa fille, le général l’avait touché. Comment pourrait-il ne pas accepter son dernier souhait ? Pü s’agenouilla à côté de lui et posa une main sur son épaule.

- Je vous écoute.

- Je savais que tu accepterais, soupira le Matis avant de s’éclaircir la gorge. Ferme les yeux, laisse ton esprit aller, et entends le chant de la Forêt. Je vais l’accompagner de ma voix.

Perdant toute notion de prudence, Pü lui obéit. Il était vrai qu’a bien des égards, les forêts de Matia regorgeaient de merveilles, qui une fois les yeux clos, s’exprimaient aussi bien dans ses senteurs parfumées que dans le bruissement apaisant de ses arbres. Le silence se fit. Le général attendit que le vent se lève et entama son chant.

La Mère j'ai prié, et pour Elle combattu,
Qui enfant me berça de douces litanies.
Mais à l'heure du trépas, petite et mie,
C'est à votre douceur que je suis revenu.

Le Karan j'ai servi, et pour lui j'ai lutté,
Qui tôt récompensa ma soif du meilleur.
Mais c'est vous, épouse et fille chères à mon cœur,
Qui le meilleur sans barguigner m'avez donné.

La Karavan j'ai craint, et pour son compte agi,
Tant ses machines noires déployaient de pouvoir.
Mais c'est peur de vous perdre qui met au désespoir,
Alors que lentement ma sève se tarit.

La Forêt j'ai aimé, et pour Matia souvent,
Quitté les artifices d'une Cour empesée.
Mais si par miracle autre jour m'était donné,
C'est auprès de vous deux que passerais mon temps.

Que Jena me pardonne et ses clercs me maudissent,
Qu'Aniro me renie et courtisans se réjouissent,
Qu'Atys m'engloutisse et à jamais m'oublie,
Je meurs plein de vous, mon enfant, mon amie.

Pü rouvrit les yeux, totalement désorienté. Son masque ruisselait de larmes et son rythme cardiaque s’était emballé. Pris de vertiges, il suffoquait bruyamment. Que lui arrivait-il donc ? Était-il en train de décompenser toute la tension qu’il avait accumulée ces dernières semaines ? En partie, mais pas seulement. Ce chant, il l’avait complètement bouleversé. Il faisait écho à tant de choses en lui : son amour pour Ma-Duk, qui bien que sincère, ne surpasserait jamais celui qu’il éprouvait pour son frère et surtout pour sa mère ; l’extrême loyauté dont il faisait acte envers sa tribu, dont il maudissait pourtant les coutumes en silence ; la peur de décevoir son père, qu’il savait capable de le renier ; et la crainte qu’il éprouvait vis à vis des Kamis, qui privaient leurs fidèles de liberté sous couvert de grands desseins. Cet étranger, qui devait avoir l’âge de son père, était en vérité si peu différent de lui. Il était son miroir, et il venait de lui ôter la vie. Pü resserra ses points tremblants et tenta de réguler sa respiration. Un soir, sa mère lui avait parlé d’une maladie psychosomatique, qui pouvait causer ce type de symptômes à ceux qui s’exposaient à de puissantes œuvres d’art. Ce chant était l’une d’elle. Il le marquerait à vie, il le savait. Remarquant son émoi, le général l’interpella. Sa diction était de plus en plus lente.

- Ressaisis toi mon garçon, tu dois apprendre à gérer tes émotions. Tu t’engages sur une voie bien sombre, sur laquelle tu as été contraint de te rendre, et qui va te faire connaître de nombreuses difficultés.

Pour la première fois depuis le début de la discussion, le Matis prit un air grave.

- Je t’ai vu combattre, j’ai observé ta manière de faire et ton regard. Tu es beau être un combattant exceptionnel, tu détestes tuer. Tu n’es pas de ceux qui s’enivrent du sang de leurs victimes. À chaque fois que tu enlèves une vie, c’est comme si tu te tuais toi même. Tu es jeune, tu peux encore reprendre en main ton destin et voguer vers des lendemains plus heureux.

Si seulement il savait, pensa Pü, en se remémorant les prédictions de Grand-Mère Bä-Bä.

- Allez… Je n’ai fait que trop durer ce moment… Il est temps pour moi de rejoindre mes ancêtres, balbutia-t-il en s’affaissant sur le Zoraï.

- Attendez, dites moi votre nom ! Ainsi que celui de votre fille et de votre femme !

- Je suis Sirgio di Rolo… Ma femme se nomme Virinia… Et notre magnifique petite fille… Trini…

Pü maintint les épaules du général, et l’allongea sur le sol. Il était mort. Il lui ferma les yeux et délogea délicatement la dague qui était plantée dans sa tempe.

- Sirgio di Rolo, je vous fais la promesse de prier tous les matins pour le salut de votre fille durant l’année qui vient, dit le jeune Zoraï en rapprochant la dague ensanglantée du front du Matis. Je décide aussi que je lierai mon âme à la vôtre durant ma Cérémonie du Retour. J’espère que vous me donnerez la force de changer ma destinée.

À ces mots, l’enfant plaça minutieusement la pointe de sa dague sur le front du défunt, juste au dessus de ses deux yeux. Le crâne craqua lorsqu’il enfonça la lame d’un coup sec. Il découpa ensuite un rond précis, puis récupéra une petite pince rangée dans une pochette de sa ceinture. Sans hésiter, Pü introduit l’instrument dans la plaie, et le manipula durant de nombreuses secondes. Il semblait avoir fait ça toute sa vie. Il extirpa finalement un petit morceau de chair informe qu’il déposa délicatement dans une autre de ses poches. Il répéta l’opération sur les trois autres cadavres, prenant bien soin de placer les morceaux de chair dans des pochettes distinctes. En dernier lieu, il arriva au niveau de Sivlaldo, l’artilleur évanoui que le général lui avait demandé d’épargner. Comme les autres soldats, il devait avoir environ l’âge de son frère. À n’en pas douter, ce Matis était probablement considéré par son peuple comme un modèle de beauté. Il était grand et bien bâti, et disposait d’une longue chevelure tressée d’un blond éclatant. Les traits harmonieux de son visage semblaient avoir été dessinés à la main, et quand Pü lui souleva les paupières pour vérifier son état, il y trouva des iris argentées. Malheureusement pour lui, son visage était maintenant traversé d’une longue et profonde entaille. Si le Zoraï était en mesure de refermer totalement la plaie, il ne réussirait pas à effacer totalement la marque causée par l’impact du bouclier. Il était en effet trop faible, et devait garder de la sève pour guérir ses propres blessures.

Une fois le Matis soigné, il se dirigea jusqu’au buisson où il avait caché son panier carré. Pü sortit délicatement le contenant des feuillages et le posa sur le sol. Satisfait de l’emplacement, il ouvrit précautionneusement le couvercle, comme s’il renfermait un trésor. Le panier contenait un cube d’ambre parfaitement enchâssé dans le réceptacle d’osier, qui semblait lui-même renfermer plusieurs dizaines de formes. Il récupéra méticuleusement un des morceaux de chair qu’il avait rangé dans les poches de sa ceinture, et le posa sur la seule face visible du cube. Il n’eut alors qu’a concentrer sa sève tout en prononçant la célèbre Stance de Daïsha pour que l’amas sanguinolent s’enfonce dans l’ambre altéré par le sortilège et s’y fige. Il réitéra l’opération trois fois et prit soin de terminer par le fragment du général. Il grava l’ambre au-dessus de sa position pour le distinguer des autres morceaux de chair. Lorsqu’il referma le couvercle du panier, il exprima un sincère soupir de soulagement. Pour la première fois depuis des semaines, son lendemain ne serait pas entaché de sang. Suite à cela, il veilla patiemment sur le corps du survivant en attendant que les renforts arrivent. Il profita du moment de répit pour revitaliser sa réserve de sève et panser ses blessures. S’il répara ses côtes brisées et referma ses plaies, il prit la décision de ne pas régénérer ses deux doigts manquants. Par sa mutilation, ce jour resterait à jamais gravé dans sa mémoire. Et lorsqu’il entendit le tumulte de la cavalerie matis résonner au loin, il disparut sous la pénombre des arbres centenaires.

Le voyage du retour se fit sans encombre. Pü quitta les immenses forêts de Matia et dut emprunter plusieurs vortex afin de retrouver sa Jungle natale. Il n’eut aucun mal à franchir la Grande Muraille de Zoran au masque et aux cornes des gardes-frontières, qui semblaient d’ailleurs se reposer un peu trop sur l’immensité du mur. Certes, l’édifice était imposant. Mais en l’ayant escaladé à plusieurs reprises, le jeune homin s’était fait une bonne idée de son état. Malheureusement, le manque d’entretien se faisait gravement sentir par endroits. Un jour, des ennemis de la Théocratie feraient tomber le rempart avant même que les grands sages ne puissent le prédire. L’enfant espérait que le moment arrivé, les Zoraïs seraient prêt à accueillir l’envahisseur. Durant tout son voyage de retour, Pü avait été traversé de sentiments contradictoires. Dès lors qu’il avait été contraint de quitter son village, son envie d’y retourner au plus vite ne l’avait jamais abandonné. Mais s’il avait espéré reprendre une vie normale une fois rentré, il ne pouvait dorénavant plus s’empêcher de se remémorer les derniers mots de Sirgio di Rolo.

« Tu es jeune, tu peux encore reprendre en main ton destin et voguer vers des lendemains plus heureux. »

Était-il réellement capable de redevenir maître de sa destinée ? Pouvait-il s’opposer aux coutumes violentes de sa tribu ? Réussirait-il à empêcher son frère de mener la croisade sanglante qu’il promettait ? Tant de questions qui le tourmentaient depuis son départ de Matia.

L’astre ambré se couchait à peine lorsque Pü arriva finalement à destination. Le second astre, celui du jour, commençait tout juste à reprendre du volume, et balayait de ses faibles rayons le panorama qui s’offrait à lui. L’enfant eut un mouvement de recul. Après avoir vécu plusieurs mois au cœur d’envoûtantes forêts multicolores, il avait oublié la froideur de son monde. Au sommet de la colline, la gigantesque souche morte qui abritait son village trônait sinistrement sur une végétation rabougrie et noircie. Les ancêtres racontaient qu’autrefois, la souche était l’arbre-ciel le plus imposant du pays, et qu’il renfermait des matières première exceptionnellement rares. Bien entendu, la Karavan avait tenté de s’en emparer, et les Kamis s’y étaient violemment opposés. Dans un assaut désespéré, les Agents de Jena avaient déployé une machine infernale cracheuse de feu. Mais pas n’importe quel feu. Un feu bien plus vorace et résistant qu’ordinaire, qui avait ravagé une bonne partie de la région avant de déchirer l’écorce et de continuer sa course dans les Primes Racines. On raconte qu’encore aujourd’hui le feu serait en train d’œuvrer en silence dans les profondeurs d’Atys. Les autres Zoraïs appelaient cet endroit la Souche Maudite, et considéraient que seuls des fous pouvaient s’installer en un lieu aussi sinistre. Avec le recul, Pü comprenait désormais pourquoi.

L’enfant gravit la colline en direction de l’inquiétante déchirure qui faisait office d’accès. Aussitôt les gardes l’eurent-ils reconnu qu’ils s’inclinèrent avec déférence. Pü entra dans la souche et fila sans perdre une seconde vers la hutte de Grand-Mère Bä-Bä. Il évoluait par habitude dans les allées tortueuses de cet étrange village aux multiples étages, et esquivait instinctivement les racines qui s’entremêlaient sous ses pieds. La déconvenue née de la comparaison du paysage grisâtre avec les chaleureuses forêts de Matia avait vite été oubliée, laissant place aux vieux réflexes. Durant sa course, il croisa plusieurs Zoraïs, qui une fois la surprise passée, baissèrent tous la tête en guise de respect. Pü leur rendit leur salut, mais évita de leur parler. De toute manière, il savait que tous seraient bientôt au courant de son retour. Lorsqu’il fut à deux pas de chez Grand Mère Bä-Bä, il aperçut des vapeurs violettes s’échapper de la hutte, et son nez lui piqua, signe que la doyenne du village était en train de concevoir une préparation. Il poussa les premiers rideaux, et avant même de pénétrer totalement l’habitation, la vieille dame l’interpella.

- Je t’attendais mon enfant. Pose le cube d’ambre sur l’autel et marque l’offrande que tu comptais te garder, si ce n’est pas déjà fait.

Pü passa la dernière étoffe et aperçut Grand Mère Bä-Bä, debout sur un tabouret et pliée en deux au-dessus d’un grand chaudron. En la revoyant ainsi, fripée, squelettique et tordue, Pü se demanda à partir de quel âge la mort se lassait d’attendre, et renonçait à intervenir. Il s’avança vers l’autel et posa son panier. L’ancêtre touillait une étrange mixture odorante avec une grosse cuillère en bois.

- Je suis en train de terminer de concocter le breuvage pour ta Cérémonie du Retour. Maintenant file retrouver ta mère. Tu lui manques terriblement.

Pü obéit et se dirigea vers la sortie. Cependant, il ne réussit pas à se retenir de lui poser une question.

- Mamie, comment as-tu su que j’allais arriver ?

Grand mère Bä-Bä fit claquer sa langue et Pü se crispa instantanément. Lorsqu’il était plus jeune, ce bruit caractéristique était souvent accompagné d’un coup de canne. L’enfant avait mal aux doigts rien qu’en y pensant. D’un son, elle venait de lui rappeler qu’elle restait la plus haute autorité du village, et qu’il ne fallait pas lui désobéir.

- File je te dis ! Et si tu veux un conseil, évite de mentionner précisément comment s’est soldée la dernière rencontre que tu as faite en pays de Matia, et les doutes auxquels tu fais face depuis. Le village risque de ne pas apprécier, et surtout pas ton père.

Pü poussa les rideaux qui masquaient l’entrée tel un automate, perturbé à la fois par la précision des connaissances de Grand Mère Bä-Bä et l’idée que son père apprenne la vérité. Cependant, si elle l’avait prévenu, c’est qu’elle ne comptait pas la révéler au Masque Noir. Était-elle de son côté ? Pü n’eut pas le temps de se tracasser plus longtemps. À peine avait-il mis un premier pied dehors qu’il se rendit compte que la moitié du village, sa famille comprise, l’attendait devant la hutte.

Les retrouvailles se passèrent comme il l’avait imaginé. Son père ne le félicita que brièvement, mais son regard était empli de fierté. Son frère lui cogna violemment l’épaule pour marquer son affection, et lui demanda dans la foulée combien de victimes il avait fait. Pour le futur Masque Noir, c’était ce qui importait le plus. Il fut déçu d’apprendre que son cadet s’était simplement contenté des soixante-seize demandées, alors que lui-même en avait presque fait le double à son époque. Quant à sa mère, elle s’effondra sans ses bras. Ou bien Pü s’effondra dans les siens. Il dut faire un effort considérable pour ne pas fondre en larmes devant la foule, et dut attendre de la retrouver en tête-à-tête pour se laisser totalement aller. Si sa mère le réconforta longuement en le couvrant de caresses et de mots doux, elle le réprimanda lorsqu’elle se rendit compte qu’il avait refusé de soigner ses doigts coupés. Looï avait beau être la plus grande guérisseuse de la communauté, passé un certain délai de cicatrisation certaines blessures devenaient permanentes.

Le soir même, la Cérémonie du Retour eut lieu. Toute la tribu se réunit sur la grande place circulaire qui était située dans les profondeurs du village, et sur laquelle trônait le gigantesque totem recouvert des masques de leurs héroïques ancêtres. Un breuvage fut distribué à chaque villageois, nouveaux-nés compris. Il contenait un mélange alcoolisé de sève et de sang, adouci avec du sucre pour les plus jeunes. Les Zoraïs se placèrent en cercles concentriques et attendirent que Grand Mère Bä-Bä arrive, accompagnée comme toujours par la mère de Pü. Bien qu’habitués aux divers rituels qui avaient souvent lieu au sein de la communauté, tout le monde retint son souffle lorsqu’elle leva le bras. Les lumières des habitations surplombant la place fusèrent dans sa paume fermée et une petite sphère de lumière rouge en sortit lorsqu’elle ouvrit la main. L’astre pourpre s’envola jusqu’au totem et pénétra la bouche d’un masque. Les orifices des autres visages s’illuminèrent alors instantanément. La vieille dame lâcha le bras de Looï, qui lui servait jusqu’alors de canne, et récupéra d’un mouvement tremblotant le bol qu’elle lui tendait. Elle s’avança jusqu’au totem alors que la mère de Pü rejoignait sa famille dans le premier cercle.

- Mes fils, mes filles, nous sommes réunis ce soir pour célébrer le retour de Pü Fu-tao parmi nous ! cria la vieille dame d’une voix étrangement amplifiée. Le jeune garçon est revenu plus fort de son exil en terres païennes, et avec en sa possession les soixante-seize graines de vie demandées ! Le Grand Masque salue son effort. Mais ce n’est pas tout ! Il m’a aussi confié quelque chose. Nous en avons maintenant la certitude, la Première Croisade débutera bientôt, et sera portée par nos enfants ! Dans quelques années, un événement bouleversera Atys et sonnera le début des Temps Nouveaux !

Pü regardait fixement le breuvage situé dans son bol, comme hypnotisé. La couleur du liquide oscillait entre le violet et le noir, et des petites particules de chair rougeâtres remontaient de temps à autre à la surface. Alors comme ça, Ma-Duk s’était adressé à Grand-Mère Bä-Bä pour lui dire que la Première Croisade aurait bientôt lieu ? Pü frissonna. Lui, qui avait passé son voyage de retour à rêver d’un autre futur, venait de se faire froidement rattraper par la réalité.

- Maintenant, buvez l’offrande de Pü ! continua la doyenne. Nourrissez-vous de l’essence des karavaniers ! Absorbez leurs âmes et priez pour elles ! Elles vous donneront la force d’accomplir le projet divin auquel nous devrons tous participer, d’ici peu ! Et si le Grand Masque le veut, ils seront alors pardonnés pour leurs péchés.

Les Zoraïs burent d’une traite le liquide visqueux et les parents s’occupèrent de la dose des plus petits. Pü avala sans rechigner l’horrible mixture, toujours perdu dans ses pensées. Alors que son peuple commençait d'entonner en chœur les premiers chants liturgiques de la soirée, Pü jeta un regard triste vers celle qu’il venait à peine de retrouver, et qu’il risquait à nouveau de perdre d’ici quelques années. Il fredonna un autre air.

Que Jena me pardonne et ses clercs me maudissent,
Qu'Aniro me renie et courtisans se réjouissent,
Qu'Atys m'engloutisse et à jamais m'oublie,
Je meurs plein de vous, mon enfant, mon amie.

Encore quelques années à profiter de sa présence. Ensuite, il n’y aurait plus que la guerre, la douleur, le sang et la mort. Celles des autres, la sienne, mais peut-être aussi celle de sa mère. Quoi qu’il advienne, Ma-Duk devait le savoir : ce combat, il le mènerait avant tout pour elle. Sa vie importait plus que celles de tous les Kamis réunis. Et comme pour Sirgio di Rolo, ses derniers mots lui seraient consacrés.



Notes HRP:
- Ce texte est une fiction et n’a pas pour volonté de porter atteinte à l’univers de Ryzom. Si vous avez des doutes quant à ce qui est vrai ou faux, possible ou impossible, contactez la Lore Team ou faites un tour sur le wiki : https://fr.wiki.ryzom.com/wiki/Accueil,

- Vous trouverez au fur et à mesure de l’écriture des chapitres les versions illustrées ici : https://drive.google.com/drive/folders/1aQrEhvrzECARbHwdTcxh6zq4o DU72Dz3?usp=sharing,
- Quant à l’aventure narrant la découverte du recueil contenant cette histoire, c’est ici: https://app.ryzom.com/app_forum/index.php?page=topic/view/28654/6 #6,
- Merci à la Lore Team et particulièrement à Tupuna pour m’avoir transmis un certain nombre d’informations,
- Merci à Nilstilar pour avoir écrit le poème de Sirgio di Rolo, et pour les nombreuses corrections orthographiques,
- Merci d’avance à Lai’Suki pour l’illustration à venir.

Edited 3 times | Last edited by Lyghan (3 months ago)

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Lyghan, Gardien du Culte Noir. Dernière victime de Kiriga et première victime de Ki'yumé, il emporta dans sa mort les secrets des Rôdeurs d'Atys.
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